Jeudi 1 mai 2008

Le bruit de la portière roula longuement dans le parking. Je mis en route le moteur. L’ennui avec les «Citroën », c’est qu’on ne peut pas démarrer tout de suite. Il faut attendre qu’elles lèvent leur nez. Je l’ai regardé dans la lueur du tableau de bord. Elle avait épouvantablement maigri mais elle était toujours très belle. Elle ne disait rien, elle n’avait rien dit depuis qu’on s’était retrouvé dans mon bureau. Elle fixait le chiffre blanc de la place de parking sur le mur. Enfin, le voyant rouge s’éteignit. Je passais la première. Dehors, c’était la lumière dorée d’un midi d’été.

 

Je tournais la tête pour voir si le chemin était libre. Sa pâleur était effrayante.

- Tu veux manger ou ?

 Elle fit un geste pour dire qu’elle s’en moquait.

 -         Italien?

-         Pourquoi pas ?

 

La banlieue défilait, triste et déserte. Le silence était retombé dans la voiture. C’était tellement pesant que je n’ai pas pu retenir la question bête :

 

-         Alors, comment vas-tu ?

 

Elle eut un rire sec qui ressemblait à un sanglot.

 

-         Mal… Je vais mal. J’ai froid… J’ai toujours froid et j’ai peur… Tu ne peux pas savoir combien j’ai peur.

 

J’ai trouvé une place juste devant la pizzeria.

 

-         Et toi ?

-         Ca va

-         Toujours marié ?

-         Oui, toujours. On va manger ?

-         Si tu veux

 

La salle était presque vide. Nous avons pris une table dans le fond. Le garçon s’est précipité avec les menus à la main.

 

-         Tu bois l’apéritif ?

 

Elle haussa les épaules comme pour dire que c’était sans importance. On a vite commandé. Le garçon aussi semblait mal à l’aise.

 

-         Comment va ton fils ?

-         Bien, il est en Bretagne.

Elle alluma une cigarette et me regarda

 

-         Tu te rappelles ? C’est ici qu’on a décidé de rompre, il y a 2 ans… Tu l’as fais exprès ?

-         Non. C’est vrai. Excuse-moi.

 

A nouveau, le silence. Heureusement, le serveur est arrivé avec les verres. Elle a vidé le sien presque d’un coup, puis, elle a tiré une longue bouffée de sa cigarette et m’a regardé en murmurant :

 

-         Et en plus, je bois.

-         Ce n’est peut-être pas ce qu’il te faut

-         Oh ! Et puis, ça m’évite de trop penser. Je dors.

 

Elle fit un signe au garçon pour avoir un deuxième verre.

 

-         Il faut que je vise bien… entre les médicaments je veux dire. Et surtout, je ne dois pas commencer trop tôt ; autrement, je me réveille au milieu de la nuit… C’est là où j’ai le plus peur, la nuit.

 

Elle frissonna et ramena sa veste sur ses épaules. Elle prit une seconde cigarette et murmura en me regardant :

 

-         Au point ou j’en suis !

-         Arrête tes conneries !

-         Quelles conneries ? C’est une connerie de crever à 35 ans ?

 

Elle avait élevé la voix. Autour, les conversations s’étaient arrêtées ; les gens la regardaient. Elle baissa la tête. Ses yeux brillaient.

 

-         J’ai peur, tu sais. Le soir, je suis seule, je me pose des questions, plein de questions. Comment ça va se passer… et quand surtout, quand ?

 

Je lui ai pris la main. Je ne savais pas quoi lui dire. Elle poursuivit, presque en chuchotant.

 

-         J’ai peur d’avoir mal, j’ai peur de mourir, j’ai peur de tout, de tout… Pourquoi ? Mais pourquoi ? Pourquoi moi ?

-         Que t’ont dit les médecins ?

-         Les médecins !  Ils ne disent jamais rien les médecins ! Mais je le sais, je le sens, c’est foutu.

 

Ses derniers mots avaient claqué comme une gifle.

Long silence. Les autres tables étaient reparties dans leurs conversations feutrées. J’avais l’impression d’être dans une bulle.

 

-         Tout est bouffé à l’intérieur, tout. Moi qui avant avais toujours peur d‘être malade, je suis servie. Tu te souviens ? Ils se foutaient de moi. Même toi à la fin tu en avais marre.

 

Elle fumait et elle buvait nerveusement en parlant. Ses mains tremblaient.

 

-         Ce matin, c’est à peine s’ils m’ont parlé. Ils avaient le nez dans leurs dossiers, ces cons… D’ailleurs, maintenant, les gens se taisent quand je passe. Je les effraie. Ils comprennent tout de suite. Même toi, tu ne sais plus quoi me dire.

 

Elle me serra le bras.

 

-         Pourtant, avant, quand je n’étais pas malade pour de bon, quand j’avais seulement peur, il n’y avait que toi qui pouvais me rassurer. Tu ne sais plus ?

 

Je m’en suis tiré lâchement avec une pirouette.

 

-         Je ne peux pas, tu parles tout le temps.

 

Elle releva la tête. Je vis qu’elle pleurait. Alors, je me suis mis à lui parler doucement, bêtement, comme à une enfant.

 

-         Arrête, Ca ne sert à rien…Tu vas te rendre malade

-         Au point où j’en suis !

-         Tu n’as que ça à la bouche : au point où j’en suis. Tu te fais tout de même du mal.

 

Le serveur s’approcha avec les pizzas. Il vit qu’elle pleurait

 

-         Quelque chose ne va pas, signor ?

-         Non, ce n’est rien, un peu de fatigue.

-         Appelez-moi si je peux faire quelque chose.

-         Merci.

 

Il s’éloigna en hochant la tête

 

-         Mange ! Ca va être froid.

 

Elle eut un sourire triste et prit sa fourchette. Ses mains tremblaient toujours.

 

La fin du repas se déroula tout autrement. Elle se mit à parler vite, très vite, de toute sorte de choses : de son fils, de ses parents, de sa voiture qu’elle devait changer avant la fin de l’année. Une ombre passa devant son regard quand elle évoqua cette échéance.

 

Elle prit un café pendant que je réglais l’addition.

 

-         Viens, faisons quelques pas.

-         Tu n’es pas en retard ?

-         Non, je ne travaille pas l’après-midi. J’ai repris à mi-temps pour le moment. Tu me reconduiras au parking pour que je récupère ma voiture.

 

Nous avons marché en regardant les boutiques dans cette rue de banlieue. Elle m’avait prit le bras, silencieuse. Nous nous sommes arrêtés devant un fleuriste.

 

-         Maintenant quand je vois des fleurs, je pense à mon enterrement.

 

C’est à ce moment là que tout a basculé. Je l’ai attiré contre moi et je l’ai embrassé doucement.

 

-         Tais-toi. Tu n’en es pas encore là, non ? Je suis là, moi. Tu n’es plus seule.

 

Elle posa son front contre mon épaule.

 

-         Tu te souviens de ce que tu m’avais écris un jour ?

-         Oui, je crois. Je t’ai écris que si un jour tu étais malade, vraiment malade,je serai là, je viendrai vivre avec toi

 

Il y eut un silence. Elle attendait la suite, le front toujours contre mon épaule. D’une voix sans doute un peu blanche, je lui ai dit à l’oreille

 

-         C’est toujours vrai, tu sais. Si tu veux, je viens.

 

Elle m’a regardé. Je la sentais trembler comme une feuille.

 

-         Tu quitterais tout ? Tu viendrais ?

-         Oui…

 

Elle murmura :

 

-        Je ne serai plus seule ?

-        Non, je suis là, maintenant.

 

Elle n’a plus rien dit. Elle s’est serrée contre moi en fermant les yeux.

 

J’ai attendu lâchement, jusqu’au vendredi soir suivant pour annoncer ma décision à ma femme. Je lui ai tout dit de A à Z. Manifestement, elle s’attendait à notre séparation. Tout se passa tranquillement, sans heurt, Elle m’a simplement demandé si je demandais le divorce.

 

-         Je verrai lorsque tout sera fini. Par contre, si toi, tu le demandes, c’est OK

-         Je verrais.

 

On a vite réglé les détails matériels et financiers et je suis parti le samedi matin avec deux valises et ma guitare, lui laissant le soin d’expliquer ce qu’elle voudrait aux enfants.

 

Elle devait m’attendre derrière la fenêtre. Nous nous sommes retrouvés dans l’escalier. Elle s’est blottie contre moi.

 

-         Tu es venu ? Tu es venu ? Je ne croyais pas…

 

L’appartement n’avait pas changé, très clair, très net, très propre. Le balcon de la salle de séjour ouvrait sur la lumière. Au loin, les collines du Val d’Oise permettaient presque de se croire à la campagne.

 

Je me suis installé. Elle parlait sans arrêt, surexcitée, en m’aidant à défaire mes bagages.

 

Puis, nous sommes allés faire le marché. Il faisait un temps merveilleux ; le soleil tapait fort.

 

Je crois qu’à midi, c’est moi qui ai fait la cuisine.

Après mangé, elle s’est allongée pour se reposer un peu. J’ai fais la vaisselle, puis je l’ai rejoint dans la chambre.

 

Les stores étaient tirés. Une lumière douce jouait sur les meubles et sur le lit. Elle dormait, repliée, en chien de fusil, comme si même dans le sommeil, elle continuait à protéger son corps de la maladie.

 

Je me suis étendu près d’elle dans le silence.

 

La chambre non plus n’avait pas changé depuis 2 ans…

 

2 ans, cela faisait 2 ans que nous avions rompus…Auparavant, cela avait été 4 années d’une liaison clandestine, mal définie ; Je ne sais même plus exactement pourquoi nous nous sommes séparés.

 

Elle se retourna vers moi et retrouva la position qu’elle prenait toujours avant, les rares fois où nous avons passé une nuit ensemble ; son nez dans mon cou et un bras autour de ma poitrine.

 

J’ai du m’endormir moi aussi. Plus tard, lorsque j’ai ouvert les yeux, elle était réveillée et elle me regardait. Je l’ai embrassée.

 

-         T’es mignon quand tu dors.

-         Et quand je ne dors pas ?

-         Oui, aussi.

 

Elle s’étira et s’immobilisa, soudain triste.

 

-         Tu as su qu’ils m’avaient opéré ?

 

J’ai fais un signe affirmatif de la tête.

 

-         Ils m’ont …Ils m’ont… Enfin, je ne peux plus faire l’amour…

 

Sa phrase s’acheva dans un sanglot. Que répondre ?

 

-         Où est le problème ? Tu sais bien que je n’aime pas tellement cela.

 

Pour la première fois, elle éclata de rire.

 

-         Menteur ! Sale menteur ! Salaud !

 

Et son rire lui amena de grosses larmes.

 

-         Tu es idiote ! Je ne suis pas venue pour ça.

-         Mais et toi ?

-         C’est bientôt mon anniversaire. Tu m’offriras une poupée gonflable !

 

Elle m’a embrassé et on a parlé d’autre chose.

 

Plus tard, nous sommes allés faire un tour en forêt puis nous avons terminé la soirée à Montmartre.

 

Les mois de juillet et d’août furent à la fois calmes et fous.

 

Calmes parce que durant la journée, nous avions adopté un rythme adapté à son état de santé. Tous les matins, nous partions travailler ensemble. Nous mangions au self, le midi,. Puis elle repartait avec la voiture. Le soir, je remontais en train. Elle m’attendait à la gare.

 

Fous parce que les soirées et le week ends ne se déroulaient jamais de la même façon. C’était à qui aurait l’idée la plus originale, la plus bizarre, la plus saugrenue.

Prendre vers 18 heures l’autoroute du Nord pour aller boire un verre à Bruxelles, marcher des heures dans Paris pour trouver un restaurant aux tentures mauves ou oranges, manger des moules à Rungis, visiter les égouts… Elle était la plus déchaînée à ce jeu. J’essayais de la freiner un peu à cause de sa santé…mais elle souhaitait, elle espérait ce tourbillon si solidement ancré dans le quotidien.

 

Durant toute cette période, elle ne parla jamais de son mal. Je l’accompagnais tous les quinze jours à l’hôpital. Sa dernière chimio remontait à trois mois. Le médecin l’auscultait rapidement et lui prescrivait ses drogues comme elle disait, puis il nous renvoyait avec un :

 

-         Bon, c’est bien, tout va bien.

 

Et c’était vrai ! Elle allait bien ! Enfin, aussi bien que l’on peut aller avec un cancer qui se généralise. Elle perdait toujours du poids. Elle se pesait tous les samedis matins. C’était le seul moment où elle replongeait dans sa peur. Elle ne disait rien mais elle devenait blanche et muette en regardant les chiffres rouges du cadran. Mais autrement, même les soirs, rares, où nous restions à la maison, elle semblait avoir chassée sa frayeur… Non, c’est faux, elle faisait semblant d’avoir chassé sa frayeur.

 

Cette vie dura jusqu’au matin du 5 septembre. L’infirmière de la boite m’appela vers 10 heures. Elle venait d’avoir un malaise. Je l’ai retrouvé, allongée sur une civière, blanche, si blanche, respirant avec peine. Les pompiers l’ont évacuée sur l’hôpital.

 

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Jeudi 1 mai 2008

L’alerte dura deux jours. Un médicament ne lui aurait pas réussi. Du moins ce fut la version officielle. Elle était faible, très faible. Elle avait perdu au moins 2 kilos en 48 heures. Elle était branchée de partout.

 

Un interne demanda à me parler :

 

-         Vous êtes le mari ?

-         Non, l’ami…

-         Je ne vous cacherai pas que nous avons frôlé la catastrophe…Son état est…

 

Il laissa sa phrase en suspend.

 

-         Il lui reste combien de temps ?

-         Ca ? Avec cette forme de la maladie, on ne peut jamais dire.

-         Un an ?

-         Non, pas tant…divisé par deux… avec beaucoup de chance…

-         Que peut on faire ?

-         Pas grand chose… Déjà, elle ne souffre pas.

 

Il se reprit

 

-         Pas encore, je veux dire…C’est une nature anxieuse, très anxieuse…Elle s’est calmée depuis quelques temps mais…quand elle va comprendre que c’est si proche…Le mieux serait de l’emmener un peu à la campagne ou à la mer…Il ne vous reste pas de congés à prendre ?

 

J’ai fais «oui » de la tête

 

-         Partez, emmenez la …Tiens, en Normandie, ce serait parfait…Pas trop loin d’un CHU…je ne sais pas moi : Caen ou Cherbourg. Enfin, vous verrez…Ce que je vous demande, c’est de rester vigilant… Dès qu’elle commencera à souffrir, il faudra nous la ramener…Bon, je vais vous faire les papiers pour la Sécu et une lettre pour l’hôpital que vous verrez là-bas.

 

 

Je l’ai ramené à la maison une semaine après ; Ce n’était pas brillant mais quelques forces lui étaient revenues. Elle était folle de joie à l’idée de partir au bord de la mer. J’ai profité de son absence pour régler les détails matériels de notre départ. En soldant tous mes congés, je pouvais m’absenter jusqu’à la fin de l’année. Après, on verrait bien. J’ai trouvé à louer une petite maison «avec vue sur mer », à Portbail, une petite ville sur la cote Ouest du Cotentin, à 40 kilomètres de Cherbourg. Etant jeune, j’étais allé là-bas en colonie de vacances.

 

Nous sommes partis le 13 septembre, vers 14 heures, avec 4 valises et ma guitare…

 

 

Le voyage l’avait épuisé. Pourtant, que représentaient ces 350 kilomètres au regard des virées que nous faisions avant son hospitalisation. Je me suis arrêté devant l’embarcadère des vedettes pour Jersey, le temps d’aller chercher les clefs à l’agence. En traversant le parking, j’ai regardé la mer. Autant le ciel était gris sur la terre, autant la lumière était claire sur l’océan. Doucement, la pluie se mit à tomber. Je suis aller acheter à manger pour le soir au petit super marché devant la douane.

 

Lorsque je suis revenu à la voiture, elle dormait. J’ai longé la digue par la route qui fini dans les dunes. Notre maison était la dernière du bourg avant le moutonnement de la lande. Le jardin donnait directement sur la plage par un petit escalier en bois.

 

Nous nous sommes installés rapidement. La maison n’était pas bien grande. Deux pièces au rez-de-chaussée ; la salle de séjour qui ouvrait sur le rivage par la terrasse et la cuisine, très claire, sur la terre. Deux pièces aussi au premier étage : une chambre qui donnait sur l’océan et un petit bureau dont les fenêtres survolaient les dunes. La salle de bain était du même vert que les pièces du château, à la fin du film «2001 ».

 

Elle fut tout heureuse de découvrir l’énorme cheminée dans la salle de séjour. Pendant qu’elle se reposait, dans un fauteuil, face à la mer, j’allumais un feu de bois et je préparais le dîner. Bientôt, la nuit arriva et le silence se peupla du crépitement des bûches. Ce soir là, nous n’avons rien dit : elle était fatiguée et je pensais…

 

 

Il lui fallu presque une semaine pour se remettre du voyage. Elle s’endormait tous les après-midi dans le fauteuil du salon devant la fenêtre. Je m’occupais d’installer ce qui était pour elle une maison de vacances et pour moi notre foyer jusqu’à…jusqu’à la fin. Je fis beaucoup d’achats à Coutances : téléviseurs, magnétoscopes, film, livres, disques… Tout ce qui pouvait la distraire.

 

Sa première promenade fut très courte. Nous sommes allés jusqu’à la digue. Elle a regardé l’océan et murmura :

 

-         Mon dieu ! Que c’est beau !

 

 

Les tous premiers jours furent aussi sombres que le temps. Il pleuvait. Elle grelottait. Sa tristesse était revenue. Elle ne parlait presque pas. Elle restait des journées et des soirées entières devant la télévision sans desserrer les dents. Elle s’endormait très tard. Souvent, je me réveillais en plein milieu de la nuit. Je la trouvais assise sur le lit, les yeux vides, grands ouverts.

 

Et puis, peu à peu, l’appétit lui est revenu ; Elle a voulu marcher, doucement en premier et puis de plus en plus longtemps, sur le rivage, dans le vent des grandes marées d’équinoxe.

 

A nouveau, j’ai réussi à la faire sourire, à la faire rire.

 

 

Lorsque l’hiver arriva, nous avions trouvé notre rythme. Le matin, je me levais vers neuf heures et pendant qu’elle dormait encore, j’allais chercher le pain et le journal en coupant par la lande, blanche de froid. Nous prenions le petit déjeuner ensemble, dans le bureau du premier, en lisant et commentant les nouvelles. Puis, nous partions faire les courses au marché de Perier ou de Coutances. A midi nous mangions entre le feu de bois et l’océan qui avec l’hiver prenait des tons sombres et souvent enflait sa voix depuis le fond de l’estran ou en se fracassant sur la roche des digues. Ensuite, nous montions au premier. Elle dormait deux ou trois heures pendant que je lisais dans le petit bureau. J’avais l’impression d’être au milieu de l’océan et de dériver dans le silence. Dès son réveil, nous partions, bras dessus bras dessous, le long de la mer ou sur la lande. Nous parlions en marchant dans le sable et dans le vent. Nous rentrions à la nuit tombante, un peu ivre, les yeux encore pleins de l’âpre beauté de ces terres isolées. Avant de dîner, elle lisait tout ce qui lui tombait sous la main. Nous repartions après manger, faire un tour en ville par les dunes. Nous regardions les boutiques obscures dans les rues désertes et nous nous arrêtions au café «de l’Ile » pour boire une bière. Il n’y avait jamais personne, au mieux deux ou trois vieux pêcheurs en ciré qui jouaient aux cartes en silence. Nous rentrions par la digue secouée par les rafales de vent. Elle s’asseyait à la grande table devant la cheminée et faisait d’interminables réussites. Je lisais en écoutant de la musique. Vers minuit, nous montions nous coucher. Nous nous endormions dans les bras l’un de l’autre, tendrement.

 

 

Les jours, les nuits passèrent ainsi, calmes, presque en dehors du temps.

Depuis notre arrivée, elle n’avait jamais parlé de sa maladie. Du reste, lorsque j’y pense, je suis incapable de me rappeler le sujet de nos conversations, la littérature, la musique sûrement… Non, paradoxalement, ce dont je me souviens aujourd’hui, ce sont de nos fous rires, de nos énormes éclats de rire.

 

Et cette vie semblait lui convenir. Ce n’était plus la malade anxieuse de la première rencontre, ni même la gamine écorchée vive d’il y a deux ans. Aussi inconcevable que cela puisse paraître, elle semblait sereine et …oui, presque heureuse.

 

Cette impression était surtout visible lorsque nous organisions une fête…une fête rien que pour nous deux. Nous saisissions tous les prétextes. Une petite mouette à la patte cassée que nous avions sauvée, le galet lancé le plus loin, un pari sur un souvenir d’hier. En ces circonstances, nous sortions les bougies, la nappe blanche et fleurie. Nous achetions au bourg, l’un pour l’autre, une babiole, une babiole dans un paquet plein de ruban en volutes. C’était la fête, notre fête, quoi !

 

 

Souvent, aussi, le samedi ou le dimanche, nous partions manger au restaurant à Granville ou à Carteret, face au port. Nous nous promenions ensuite tout l’après-midi, dans ces villes tristes et désertes, pleines des couleurs de l’automne.

 

 

Deux fois par mois, nous nous retrouvions dans la salle d’attente bondée de l’hôpital de Cherbourg. Le médecin était un petit gros rondouillard ficelé dans une blouse blanche jamais très propre. Il l’auscultait rapidement, jetait un coup d’œil aux analyses de sang et, sans un mot, sans un sourire, il renouvelait l’ordonnance.

 

 

Elle perdit encore au moins 3 kilos dans les deux premiers mois. Puis d’octobre à décembre, la chute de poids tendit à ralentir quelque peu. Pourtant, à Noël, elle ne pesait plus que 38 kilos. Même ce jour là, elle ne voulut ni voir, ni téléphoner à son fils.

 

 

Dans la nuit de la saint Sylvestre, une tempête éclata sur la cote de la Déroute, de Granville à la Hague. L’océan saluait l’an nouveau à sa façon. L’écume jetait de longues guirlandes brillantes sur la plage et le vent soulevait des gerbes d’eau qui se fracassaient sur les digues en éphémères étoiles de givrées. Les rafales s’engouffraient dans la cheminée et psalmodiaient le chant monotone et mystérieux de la lande en folie. Elle était triste, très triste. Elle ne mangeait pas. Le foie gras restait dans son assiette et le champagne se réchauffait dans sa coupe. Je parlais pour deux. Je parlais des Noëls organisés chez mes grands-parents. A un moment, elle me prit la main.

 

-         Arrête, tu es gentil mais ça ne sert à rien ce soir. On ne triche pas une nuit comme celle ci.

 

Elle avala une gorgée de champagne.

 

-         Tu sais et je sais…Nous savons tous les deux que c’est la dernière année que je vois arriver.

 

Elle frissonna

 

-         Tu as froid ? Tu veux que…

-         Non, j’ai peur. C’est bizarre, j’avais presque oublié ma peur…Oh! pas tout le temps non…Des fois ça revenait comme des bouffées d’horreur… Mais ce soir, c’est trop présent…Excuse moi… Pour une fois, je voudrais aller me promener, seule, sur la plage.

-         Tu es folle. Tu as vu le temps ?

-         Je t’en prie ; je ne serai pas longue.

 

Elle se leva et passa son manteau. Elle est sortie sans un mot, dans la nuit glacée. Je me suis approché de la baie vitrée mais je l’ai vite perdu dans l’obscurité. J’ai pris mon verre de champagne et je me suis assis devant la cheminée. C’est idiot. Les flammes se sont brouillées. Je crois que j’ai pleuré, tout seul, comme un con.

 

 

Elle est revenue tard, bien après minuit, le visage sombre, fatiguée comme quelqu’un qui arrivait d’un long, d’un très long voyage. Elle m’a rejoint devant le feu de bois.

 

-         Pardon !

 

Puis elle a caché sa tête dans mon cou.

 

Elle n’a pas voulu se coucher. Nous sommes restés comme ça jusqu’à l’aube.

 

Elle a dormi toute la journée du 1er janvier. Je suis resté devant la baie vitrée à regarder la mer déchaînée, verte de froid et à l’intérieur de moi, c’était plus dur, plus glacé que les rochers de Jersey qui brillaient sous les nuages.

 

 

Tout changea le samedi qui a suivi.

 

Je m’étais coupé en me rasant et je cherchais un pansement dans toute la maison lorsqu’elle m’a appelé dans la salle de bain.

 

-         Viens voir ! Viens vite !

 

Elle était sur le pèse personne.

 

-         Regarde, j’ai repris un peu de poids.

 

J’ai vérifié. C’était vrai ! Oh! Pas grand chose, mais tout de même, l’aiguille était montée d’un petit cran.

 

 

Le mardi suivant, ce fut la première chose qu’elle a dit au médecin. Il l’a douché d’un «c’est bien » sec et froid. Il l’a ausculté sans faire de commentaire et a rédigé la même ordonnance que d’habitude.

 

Elle m’attendait toujours dans la voiture pendant que je payais la consultation. La caisse se trouvait juste à côté du cabinet du toubib. Sa porte était restée entrebâillée. Il téléphonait. J’ai compris qu’il parlait d’elle avec son confrère parisien. Le mot «rémission » est revenu plusieurs fois dans la conversation.

 

Je l’ai rejoint sur le parking. Je ne lui ai rien dit de ce que je venais d’entendre.

 

Et le temps passait immobile et fugace, insaisissable et pourtant si présent dans nos pensées.

 

 

Le samedi suivant, elle n’avait pas pris un gramme. Elle fut triste toute la journée. Puis, doucement, au fil des semaines, de samedi en samedi, elle se mit à reprendre du poids : cent grammes, une livre, un kilo même la dernière semaine de janvier.

 

 

Fin février, elle pesait 42 kilos et surtout, elle avait perdu ce teint cireux qui m’effrayait tant les premiers jours, quand elle se levait.

 

C’est aussi à cette époque là que la boite m’a accordé un congé sans solde de six mois.

 

 

Dans les premiers jours de mars, un matin, j’ai appelé, sans rien lui dire, le toubib de Cherbourg depuis le bistrot. Il a accepté de me répondre :

 

-         Que voulez-vous que je vous dise ? Une prise de poids au stade où elle en est, c’est fréquent.

-         C’est signe de quoi ?

-         De rien…

 

Il s’est tu quelques instants comme s’il cherchait des mots simples

 

-         Comprenez-moi bien. Elle présente une forme assez rare de la maladie …Ca peut être n’importe quoi cette reprise de poids… Le dernier signe avant le grand plongeon comme le point de départ d‘une petite rémission.

 

J’ai entendu qu’il tournait des pages.

 

-         C’est vrai, ces analyses sont meilleures, les dernières sont presque normales… Mais ça ne prouve rien, ça ne veut rien dire…

 

Il soupira

 

-         Bon, si ça se confirme à votre prochaine visite, je l’hospitalise quelques jours. On y verra peut être plus clair… Mais jusque là pas un mot.

 

 

Mars passait lentement. Elle allait de mieux en mieux. Tout le prouvait : Son poids, son teint, … A nouveau, elle s’occupa d’elle. Elle passait de longs moments, le matin, devant le miroir, à se maquiller. Elle ne sortait plus sans bleu sur les yeux, sans rouge sur les lèvres. Elle fit de nouveau les magasins, achetant de nouveaux vêtements pleins de couleurs vives. Avec l’élégance, sa beauté, sa vraie beauté d’il y a deux ans, reprenait possession de son corps et de son visage et les gens se retournaient sur cette adolescente mal poussée mais tellement séduisante.

 

C’était une succession de vagues d’espoirs mal contenus au milieu d’une vie anachronique, hors du temps. Ni l’un, ni l’autre n’osions parler franchement de ce qu’en esprit en dépit de ce que m’avait dit le toubib, j’appelais déjà «guérison ». Nos lapsus, pourtant, étaient révélateurs. Les mots «demain », «bientôt », «année prochaine » firent leur apparition dans nos conversations. Et même si elle marquait alors, un petit temps d’arrêt, les nuages dans ses yeux étaient moins épais, moins longs à se dissiper.

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Jeudi 1 mai 2008

Dans les premiers jours de mars, un matin, j’ai appelé, sans rien lui dire, le toubib de Cherbourg depuis le bistrot. Il a accepté de me répondre :

 

-         Que voulez-vous que je vous dise ? Une prise de poids au stade où elle en est, c’est fréquent.

-         C’est signe de quoi ?

-         De rien…

 

Il s’est tu quelques instants comme s’il cherchait des mots simples

 

-         Comprenez-moi bien. Elle présente une forme assez rare de la maladie …Ca peut être n’importe quoi cette reprise de poids… Le dernier signe avant le grand plongeon comme le point de départ d‘une petite rémission.

 

J’ai entendu qu’il tournait des pages.

 

-         C’est vrai, ces analyses sont meilleures, les dernières sont presque normales… Mais ça ne prouve rien, ça ne veut rien dire…

 

Il soupira

 

-         Bon, si ça se confirme à votre prochaine visite, je l’hospitalise quelques jours. On y verra peut être plus clair… Mais jusque là pas un mot.

 

 

Mars passait lentement. Elle allait de mieux en mieux. Tout le prouvait : Son poids, son teint, … A nouveau, elle s’occupa d’elle. Elle passait de longs moments, le matin, devant le miroir, à se maquiller. Elle ne sortait plus sans bleu sur les yeux, sans rouge sur les lèvres. Elle fit de nouveau les magasins, achetant de nouveaux vêtements pleins de couleurs vives. Avec l’élégance, sa beauté, sa vraie beauté d’il y a deux ans, reprenait possession de son corps et de son visage et les gens se retournaient sur cette adolescente mal poussée mais tellement séduisante.

 

C’était une succession de vagues d’espoirs mal contenus au milieu d’une vie anachronique, hors du temps. Ni l’un, ni l’autre n’osions parler franchement de ce qu’en esprit en dépit de ce que m’avait dit le toubib, j’appelais déjà «guérison ». Nos lapsus, pourtant, étaient révélateurs. Les mots «demain », «bientôt », «année prochaine » firent leur apparition dans nos conversations. Et même si elle marquait alors, un petit temps d’arrêt, les nuages dans ses yeux étaient moins épais, moins longs à se dissiper.

 

 

Le mardi de la consultation à Cherbourg, arriva enfin.

 

Ce jour là, le médecin prit plus de temps pour l’examiner. Il nous fit asseoir et relu longuement le dossier. Il réfléchit quelques instants puis enfin, il s’est mis à parler en farfouillant dans son oreille avec une allumette.

 

-         Bien, madame, je vais vous demander de bien écouter, de bien comprendre ce que je vais vous dire.