Dimanche 5 juillet 2009

3ème partie / LA LIBERTE DANS LES MAINS

 

Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. J’ai lu et relu les passages de ce livre de médecine et au-delà, je me suis remémoré toutes mes lectures savantes où il était question de cette maladie. A deux ou trois reprises, j’ai soufflé mes chandelles pour m’allonger et me reposer un peu mais, dans l’obscurité, je voyais sur le mur, s’inscrire en lettres de feu, les symptômes du mal de l’enfant et surtout la façon de le guérir… car c’était écrit dans les livres, un geste, un simple geste pouvait lui sauver la vie… et je me demandais tout simplement si j’aurai le courage de faire ce geste…

 

Eusèbe arriva enfin. Il avait l’air sombre et fatigué. Je lui ai demandé des nouvelles. Sans me répondre, il a secoué la tête… ça allait mal. Alors, je lui ai posé des questions sur le mal de l’enfant, sur ses symptômes… au fur et à mesure qu’il me répondait je retrouvais mot pour mot ce que j’avais lu cette nuit… la fièvre, les plaques rouges sur le thorax, l’apathie et surtout les ganglions tout autour du cou, la respiration sifflante et ces peaux grisâtres dans le fond de la gorge qui l’étouffaient, qui l’étranglaient.

 

Cela confirmait ce que je pressentais : je connaissais son mal et surtout la façon de le soigner, de le sauver…

 

Eusèbe allait prendre congé plus tôt que d’habitude pour revenir plus rapidement près de son fils. Il fallait que je me décide…

 

Il avait encore la main sur la clé dans la serrure quand je lui ai dit :

 

-          Attend…je sais ce que c’est, je sais ce qu’il a ton fils…

 

Eusèbe a relevé sa tête cherchant mon regard de ses yeux d’aveugle. D’une voix que je ne lui connaissais pas, il a dit :

 

-          Toi… médecin ?

-          Non, mais je sais…

 

Il n’a pas posé d’autres questions… comme s’il me faisait immédiatement confiance… alors je lui ai dis de se dépêcher, d’aller chercher de la lumière, plein de lumière, de l’eau, beaucoup d’eau chaude et des couvertures, autant qu’il pourrait et surtout, un couteau fin, très aiguisé, le plus fin et le plus aiguisé qu’il pourrait.

 

Sans poser de question, il est remonté comme un fou… pendant ce temps, j’ai tiré mon bureau dans le sas… piètre table d’opération !

 

Il est revenu très vite avec tout ce que j’avais demandé. On s’est installé comme on a pu. Quand tout a été en place, nous nous sommes regardé… alors, je lui ai dit d’aller chercher son fils mais surtout, surtout de ne rien dire à sa mère et surtout de lui bander les yeux, de ne pas me poser de questions mais de lui bander les yeux de telle façon qu’il ne voit pas mon visage… et de faire vite, le plus vite qu’il pourrait…

 

A nouveau, je me suis retrouvé seul dans ma cellule, avec ma peur… car, oh oui mon dieu, combien j’avais peur… peur de tuer cet enfant… je ne suis pas croyant… j’ai refusé dans toutes mes épreuves, le prêtre que l’on me proposait mais à cet instant précis, mon dieu, que j’aurais souhaité avoir un curé avec qui parler… mais non personne… que mon angoisse. Alors pour la première fois de ma vie, je crois bien que j’ai prié…

 

Il est enfin redescendu avec son précieux fardeau enveloppé dans des couvertures. Il est entré dans le sas et a posé l’enfant sur la table que j avais préparé.   Maréchal, lui, est resté en dehors du sas.

 

J’ai ausculté l’enfant. Il fallait faire vite. Il était inconscient, son pouls était capricieux et il respirait avec un énorme bruit de forge. Je ne pouvais plus reculer. Il fallait que je fasse ces gestes que mille fois j avais fait en pensée… mais j’avais peur, j’avais si peur. Je sentais mes mains qui tremblaient et la sueur, une sueur d’angoisse comme celle du Christ sur le Golgotha, coulait sur mes joues, sur ma poitrine… la panique comme une immense vague s’emparait de moi…. Et puis, brusquement, tout se calma. Je regardais ce petit enfant… il ne pouvait compter que sur moi, rien que sur moi. Alors, j’ai respiré un grand coup et j’ai pris le couteau dont j’ai passé la lame dans une flamme…

 

Ce fut long, très long… Je devais agir avec tant de précautions pour ne pas trancher dans la chair vive. Son père le tenait sur la table, la tête basculée et la bouche grande ouverte et moi je venais trancher au fond de sa gorge, ces immondes peaux grisâtres qui l’étouffaient qui l’étranglaient…  

 

Et peu à peu, l’air, la vie revenait en lui ; au fur et à mesure que je le libérais, il respirait mieux, il passait du coma profond à un sommeil apaisant…

 

Longtemps, longtemps après, quand j’ai reposé le couteau, je ne sentais plus ni mes bras, ni mes jambes… je me suis mis à trembler et, sans le grand coup de cognac qu’Eusèbe me passa, je crois bien que j’aurai vomi, bêtement…

 

J’ai encore eu la force de rédiger pour l’apothicaire la formule d’une potion à base de racines d’orties et de mures que j’avais relevé dans mon précieux livre… Eusèbe a remonté l’enfant encore endormi dans ses couvertures, j’ai rangé le sas, éteignant les chandelles chancelantes et je suis allé m’écrouler sur mon lit…

 

J’ai dormi longtemps, longtemps… je me suis réveillé complètement abruti de fatigue et courbatu. Au même instant, Eusèbe arrivait.

 

Son fils n’avait plus de fièvre. Il avait fait 2 bains de gorge et s’était assis dans son lit. Il crachait encore de gros caillots de sang mais il respirait normalement. Je lui ai dit de le surveiller et de continuer les bains. Eusèbe m’avait amené un gros morceau de rôti de biche et une bouteille de vin de champagne.

 

Les jours et les nuits passèrent et peu à peu, l’enfant se remettait complètement. Il pouvait manger normalement et voulait repartir jouer avec ses copains sur l’estran de la baie.

 

Nous reprîmes nos habitudes avec le geôlier et surtout nos parties d’échecs mais je lui trouvais l’air triste, sombre… tellement qu’un jour, je lui ai demandé ce qui se passait. Sa réponse me laissa sans voix :

 

-          Pas juste… toi sauver mon fils mais toi prisonnier…

 

Je ne savais pas trop quoi dire… si ce n’est que ce n’était pas l’important, que l’essentiel était que son fils soit sauvé, qu’il ne savait pas tout, que surtout il ne devait pas savoir… mais j’avais beau parler je sentais bien qu’il ne m’écoutait pas car il était têtu le bougre…

 

Plusieurs jours passèrent encore où souvent il faisait allusion à l’injustice de ma captivité et peu à peu à ma liberté…

 

Jusqu’au jour où il arriva avec une pioche et une lanterne en main et une corde autour de la taille.

Il pénétra dans le sas puis dans ma cellule et alla droit au mur du fond.

 

Il se mit à défoncer la muraille et ouvrit une large brèche. Cela donnait sur un large conduit, un puit ou une cheminée qui s’enfonçait vers les profondeurs du Mont.

 

Il me tendit la lanterne et l’extrémité de la corde en me disant :

 

-          toi partir…

 

J’ai hésité quelques instants mais comment dire, sa voix était tellement pressante… j’ai pris le bout de la corde dont il attacha l’autre extrémité, aux grilles du sas.

 

Il y eu un grand silence dans ma geôle. J’étais pris d’un vertige, au bord de la liberté que je n’avais jamais connu comme d’autres le sont au bord d’un gouffre.

 

L’un et l’autre nous gardions le silence… et puis il eu ce geste qu’ont les aveugles pour reconnaître ceux qu’ils aiment : il voulu toucher mes traits de ses mains, de ses doigts… pour me voir…

 

Avant que je puisse m’écarter, il m’a effleuré et, tout de suite, il a sursauté en retirant sa main…

 

-          Toi, porter masque ?

-          Oui, ami ; j’ai un masque… depuis toujours ; un sacré putain de masque de fer… mais surtout n’en parle pas, n’en parle jamais, tu entends… à qui que ce soit… surtout pas à ta famille….

 

Sans lui laisser le temps de répondre je me suis engouffré dans la brèche du mur et passant la lanterne autour de mon cou, j’ai commencé à me laisser descendre dans le vide noir et angoissant, peuplé de courants d’air glacés. J’ai commencé à me laisser descendre vers ma nouvelle vie de liberté tandis que la voix d’Eusèbe m’arrivait dans un écho :

 

-          bonne chance, masque

-          bonne chance aussi à toi Eusèbe… soit béni mon ami…

 

Suite et fin dans le quatrième épisode de « L’Homme sans Visage »

 

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Samedi 20 juin 2009

2ème partie / UNE LUEUR DANS MA NUIT

 

 

Le guide entra chez le gouverneur. Il alla se servir un verre de vin de porto et s’installa dans un fauteuil, face à la cheminée.

 

Le gouverneur écrivait une lettre à son bureau. Sans relever la tête, il demanda :

 

-       Cela s’est mal passé ? j’ai entendu un coup de feu.

-       Une querelle d’ivrognes sûrement… les cochers sont des gens qui boivent trop.

-       Et l’escorte ?

 

Sans répondre, le guide se redressa dans le fauteuil :

 

-       vous n’avez rien reçu pour moi ?

 

Le gouverneur se leva et prit dans un secrétaire, un portefeuille, un registre et une plume

 

-       il faut me signer une décharge…

 

Et il lui mit dans les mains, le maroquin, le registre ouvert à une page avec la plume et dans le cœur, la lame d’un couteau de chasse.

 

Le gouverneur attendit les derniers soubresauts d’agonie puis récupéra le couteau, le portefeuille, le registre et la plume qu’il remit en place. Il ramassa le verre qui avait roulé à terre et chargea le cadavre sur son épaule. Il le fit basculer dans le vide par la fenêtre. Le tapis, taché de sang, suivit le même chemin.

 

Puis, se rasseyant à son bureau, il ajouta un court post-scriptum à sa lettre.

 

2 mois plus tard, alors qu’il rentrait de Coutances, il fut égorgé… sûrement par des brigands. On ne les retrouva jamais. L’affaire fut très vite classée.

 

Alors, alors seulement, il fut possible de dire que cette nuit du 17 janvier 1702 n’avait jamais existée.

 

§

 

§                                 §

 

Pour moi, le temps n’existe pas. Il n’a jamais existé. Je n’ai jamais compté sur les murs de mes nombreuses prisons, les jours, les mois ou les années. Pourquoi faire ? Je suis l’éternel prisonnier. Celui qu’on ne doit pas, qu’on ne pourra jamais relâcher.

 

Je vis dans la nuit de ma cellule avec pour tout soleil, la lueur de mes précieuses chandelles. J’ai oublié la lumière du jour. Même lors de mes transferts d’une citadelle à l’autre, je voyage seul dans une berline hermétiquement close et les départs comme les arrivées se font de nuit, loin du monde. Je suis le prisonnier invisible. Celui qu’on ne doit pas voir.

 

Mon univers : 20 pas sur 8 sous une voûte basse et suintante. En fait, c’est le cul d’un couloir qui ne mène nulle part et que l’on a fermé par deux grilles qui font sas. On a installé dans un coin des commodités sommaires et on a meublé d’un lit, d’une chaise et d’une table.

 

2 fois par jour, Eusèbe, mon gardien, m’apporte mes repas, de l’eau pour mon hygiène, du linge propre, des chandelles et des livres…Mes livres : c’est grâce à eux que je sais où mes différentes mises sous écrou m’ont mené. Ici, dès que j’ai mis le pied dans cette cour encerclée par le vent du large et que j’ai vu se projeter sur le mauvais pavé, l’ombre de l’Archange, j’ai su qu’on m’enterrait vivant dans le ventre du Mont Saint Michel. C’est aussi grâce à eux que je ne suis pas devenu fou.

 

Eusèbe n’entre jamais dans ma cellule. Le règlement de la forteresse l’interdit ; du moins était-ce écrit sur la lettre que le gouverneur m’a remise le soir de mon arrivée ici. Alors, il laisse ce qu’il m’amène dans le sas, face à un guichet que je peux manœuvrer de l’intérieur et remonte ce que je laisse au même endroit.

 

Mon geôlier est toujours accompagné de son chien, un gros et vieux chien de berger : « Maréchal ». Ce n’est pas un chien de garde ; non, il est là pour aider et accompagner Eusèbe qui est aveugle. Un boulet lui a criblé les yeux et déchiqueté la mâchoire. Il parle par monosyllabes difficiles à comprendre.

 

La première fois que Maréchal m’a vu, il a eu un mouvement de recul. Puis, au fil des jours, il s’est peu à peu approché du guichet. Maintenant, il vient quémander son morceau de sucre quotidien et une caresse sur la tête.

 

Au fur et à mesure que cette complicité grandissait, l’attitude d’Eusèbe aussi a changé vis-à-vis de moi. Silencieux et indifférent les premiers temps, il s’est mis à répondre à mon salut, à écouter le torrent de paroles dont je l’abreuve à chaque visite et même à ébaucher, oh combien difficilement, un début de… « conversation ».

 

Cet homme et son chien sont les seules visites que je reçois. Je n’ai jamais revu le gouverneur depuis le premier jour et je pense qu’il n’y a plus de garnison sur le Mont. Si j’ai bien compris ce qu’Eusèbe m’a dit, juste un piquet pour le guet à la poterne.

 

Et les jours, les nuits, tous semblables, si difficiles à discerner, passent… je me lève dès que j’entends les pas d’Eusèbe et de son chien dans l’escalier. Dès qu’il repart, je fais des exercices physiques pour entretenir mon corps. Je parcours ma cellule de long en large sur des distances qu’il m’est difficile d’apprécier. J’exerce ma force et ma souplesse, les grilles de ma prison me servant d’espaliers.

 

Ma seule possibilité pour mesurer le temps, c’est la durée de combustion d’une chandelle : entre les 2 passages d’Eusèbe, il me faut 3 chandelles. Le premier passage est à 6 heures, le matin et le second, à 6 heures le soir, j’en ai conclu qu’une chandelle dure environ 4 heures. Mes exercices me coûtent une demi chandelle soit 2 heures. Ensuite, j’étudie les mathématiques jusque vers midi (d’après mes calculs). Je prends une collation, une cuisse de volaille et un verre de vin et je fais 3 parties d’échecs contre moi-même. Cela m’emmène jusqu’au milieu de l’après midi que je termine en lisant les classiques grecs et latins. Je connais Plaute par cœur.

 

Après le second passage d’Eusèbe, je dîne frugalement : un potage et un fruit avec un verre de vin et je me couche tôt. Je dors jusqu’au matin. Il faut dire qu’aucun voisinage ne vient troubler mon sommeil.

 

Les échecs : c’est grâce à eux si je suis devenu… ami avec Eusèbe.

 

C’était il y a …quelques temps. Eusèbe est aveugle mais comme tous les aveugles, il a une ouie proprement prodigieuse. Lorsqu’il est arrivé à 6 heures du soir, ce… « jour là », j’étais en train de tenter de sauver ma reine blanche que j’avais mis, moi-même, dans un pétrin pas possible… je n’avais pas vu … le temps passer.

 

Eusèbe a entendu le bruit d’entrechoquement de deux pièces d’ivoire que je manipulais sur l’échiquier, à ma table. Il m’a demandé :

 

-       échecs ?

 

Je lui ai répondu par l’affirmative et je lui ai expliqué pièce par pièce le piège dans lequel était la reine. Je m’aperçois que d’emblée, je lui ai parlé comme à un maître… sans savoir qu’un maître, il en était un. Je l’ai vu réfléchir trois ou quatre secondes et il m’a dit :

 

-       reine blanche en B 5

 

J’ai vu que cela desserrait le jeu. J’ai joué le fou noir…

 

Deux coups après, il avait totalement retourné la situation et maté les noirs. Je n’en revenais pas car avec le temps que je consacre à ce jeu, je peux dire que je suis de première force à ce jeu… mais lui, sans conteste, il est de la classe au dessus.

 

J’ai approché la table et le jeu du sas et chacun d’un coté de la grille, nous avons commencé une partie.

 

Lui, voyant en esprit le plateau et appelant sans hésitation, sans erreur, les pièces et leur déplacement ; moi en difficulté dès les 5 premiers coups et tentant de résister à ces offensives qui n’existaient dans aucun livre. Il m’a battu en 12 coups… j’étais sidéré, admiratif.

 

Depuis, nous jouons 3 parties le soir, lorsqu’il m’apporte mon dîner en buvant un verre de vin. Un soir, il m’a amené un cadeau formellement interdit par le règlement à cause des risques d’incendie : une pipe et une blague à tabac ; alors, nous jouons désormais en fumant et en … discutant… car je comprends de mieux en mieux ce qu’Eusèbe dit avec sa mâchoire réparée par des plaques de métal et du cuir.

 

Et avec moi, Eusèbe parle… je pense que là haut, Eusèbe parle moins qu’avec moi… il est presque plus bavard que moi…

 

Il me parle de sa vie dans cette citadelle. Il veut se retirer. Avec sa petite pension, il voudrait acheter un petit morceau de terre juste au bout de la baie et vivre, en dehors de ces murs, de sa pêche et d’un peu d’élevage. Il me parle de sa guerre, de sa blessure, de ce moment où il s’est retrouvé entre la vie et la mort ; il me parle de sa femme, une brave femme et de ses 5 enfants, 4 filles et un garçon, un fils de 12 ans dont il est très fier car le gamin a apprit, il ne sait comment, à lire seul. Il en est tellement fier qu’il voulait me le présenter : Pauvre Eusèbe, il ne sait pas, il ne peut pas savoir… en fait, oui, c’st cela : il ne peut pas voir pourquoi il ne faut surtout pas faire cela. Je suis certain qu’on ne lui a rien dit à… mon sujet et qu’il ignore tout de moi. Je suis certain qu’on l’a choisi pour être mon gardien parce qu’il ne peut rien voir… rien voir de moi.

 

Ce soir, nous n’avons pas joué aux échecs. Eusèbe n’allait pas bien, il était inquiet, malade d’angoisse… Il est vite remonté. Depuis l’aube, son fils est malade, très malade. Il a une fièvre énorme et des plaques rouges sur tout le corps, il respire mal, il étouffe et le médecin n’y comprend visiblement rien. Les quelques remèdes qu’il a ordonnés n’ont fait aucun effet.

 

Je suis dans mon lit et je réfléchis. Si rien n’est fait, le petit mourra dans les prochaines heures. Je me rappelle brusquement que j’ai quelque part dans mes affaires, un vieux livre qui parle de médecine arabe… Je me relève et avec mon cordon à amadou, je rallume ma chandelle. Je mets enfin la main sur mon livre et je commence à lire et au fur et à mesure que je lis, un petit espoir s’allume aussi fragile que la flamme de ma chandelle dans la nuit. Il faut, il faut que le petit tienne bon cette nuit ; le temps que je parle à son père, demain matin…

 

Suite dans le troisième épisode de « L’Homme sans Visage »

 

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Lundi 8 juin 2009

Première partie / la nuit qui n’exista pas.

 

(Le Mont St Michel / 17 Janvier 1702)

 

La berline noire, tirée par 3 chevaux, soulevait d’immenses gifles d’eau. Les soldats de l’escorte étaient trempés et leur monture, exténuée, glissait sans cesse dans le bourbier des ornières.

 

4 jours, voila 4 jours que la berline et son escorte d’une dizaine d’hommes avaient franchi dans la nuit, l’octroi de la porte St Honoré. Prenant plein ouest, évitant les villes, l’équipage brûlait les étapes, sans ralentir dans les villages, en une course insensée, sous une pluie diluvienne.

 

Aux relais, il y avait toujours des chevaux qui attendaient. Personne ne descendait de la voiture, silencieuse, inquiétante, derrière les rideaux de cuir toujours tirés. A se demander s’il y avait quelqu’un à l’intérieur. Mais si l’aubergiste ou un gabelou s’approchait de trop près, un soldat s’interposait en disant « service du Roy ».

 

On mangeait en roulant ou en chevauchant, sans s’arrêter. Nulle halte pour dormir. Les hommes étaient exténués. On s’était arrêté à 3 reprises, au fond de forets désertes pour satisfaire aux besoins physiologiques des voyageurs. L’escorte et le cocher avaient été prévenus. Ils s’étaient éloignés à 200 pas avec interdiction de se retourner vers la voiture. Et puis la course avait repris Le cocher poussait ses chevaux à les crever. Il avait reçu l’ordre au départ d’arriver coute que coute avant la fin du 4 ème jour.

 

En fin d’après midi, les murailles d’Avranches se profilèrent dans le brouillard, au loin, mais, l’équipage quitta la grand-route pour s’engouffrer, à main droite, dans un sentier défoncé qui, entre haies et vergers, se faufilait vers la mer, vers la baie du Mont.

 

Sur le rivage, un gros soleil rouge d’hiver posait sur les flancs du Mont, une étoffe fragile, d’or et de cuivre et tout là haut, autour de l’Archange, une écharpe de mouettes virevoltait.

 

Un homme, cravache en main, les attendait, comme convenu, pour les guider dans la baie, jusqu’à la forteresse. Il faisait froid sur l’estran et la mer, blanche, grondait, retirée au loin. La pluie, mêlée au vent, gelait sur le poitrail des chevaux. Le guide, au grand galop, menait l’escorte, sans hésitation, vers les remparts sombres.

 

C’était la nuit lorsque la berline franchit la poterne et vint se ranger contre le portail fermé d’un bâtiment de pierre. Un homme, le gouverneur militaire de la forteresse, attendait. Il échangea 3 mots avec le guide. On fit reculer l’escouade et le cocher descendu de son siège, jusqu’au fond de la cour et la portière de la voiture s’ouvrit à toute volée. 2 ombres en jaillirent dans un bruit de tissu qui se déchire et s’engouffrèrent dans l’entrebâillement du portail vivement refermé derrière le gouverneur qui les suivit.

 

Les hommes descendus des montures commençaient à râler : ils avaient faim. Un jeune voltigeur s’approcha de l’adjudant qui croquait dans une carotte de tabac.

 

-       qu’est ce tu veux ?

-       Rien, mon adjudant, rien…

 

Le vieux lui tendit le tabac :

 

-       Tiens, croque là dedans : Ca coupe la faim…

-       Merci, mon adjudant, merci bien.

 

Il mâcha un petit morceau.

 

-       Toi, t’as quelque chose sur le cœur et t’ose pas parler… allez accouche…

-       C’est … c’est rapport aux voyageurs…

-       Quoi les voyageurs ?

-       Un surtout, le second à sortir…

-       Oui et alors ?

-       Vous n’avez rien remarqué ?

-       Ben à la distance ou j’étais et avec la nuit… non, ils sont sortis si vite, comme des diables hors de leur boite…

-       Moi j’ai vu… son chapeau a glissé…vous me croirez pas… son visage…

-       Ben quoi son visage ?

-       Justement, il en avait pas…

-       Pas de visage ?

-       Non, pas de nez, pas de bouche, juste deux yeux comme des trous blancs, tout le reste entre son chapeau et son col, c’était vide, noir comme l’enfer…

 

La conversation fut interrompue par un ordre qui claqua dans la nuit :

 

-       soldats, à cheval, nous repartons, formez l’escadron.

 

Les hommes protestèrent :

 

-       ah, non, chef… pas tout de suite, on est crevé

-       on a rien bouffé depuis 4 jours

-       vous vous reposerez plus tard, tas de feignants ! en selle ! 8 jours de cellule au premier qui ouvre sa grande gueule.

 

En grognant, ils remontèrent à cheval quand la voix du cocher éclata :

 

-       Ah mon cul, oui ! Moi, je bouge pas ! Vous, vous êtes des enfoirés de soldats, mais moi j’suis un civil, bordel, un civil… et le civil que je suis, il vous dit d’aller chier… y va dételer, y va monter la rue là pour trouver à boire et à manger et y va dormir, 2 jours s’il le faut… dit t’entends, enfoiré de gradé ! voila ce qui va faire le civil… il en a plein les bottes, le civil…

 

Et il commença à s’approcher de l’attelage. Il y eu un moment de flottement. Les hommes attendaient, sentant qu’il allait se passer quelque chose. L’officier regarda le guide et reprit :

 

-       Cocher ! Au nom du Roy…

-       Mes couilles, gradé, mes couilles, t’entend… le Roy, à cette heure là, y pionce le Roy

-       Cocher, je vais vous faire…

-       Mon cul t’entends… c’est plutôt toi qui devrait aller te faire….

 

Un coup de feu cravacha la nuit. Le cocher porta ses mains à son ventre, tomba à genoux et lança un regard d’enfant apeuré vers le ciel :

 

-       Ben, ben alors ça !..

 

Et il s’écroula d’un bloc, le nez dans le crottin de ses chevaux. Des hommes se précipitèrent vers lui. La voix du guide résonna, sèche, dans la cour :

 

-       Silence !

 

Il tenait ses 2 pistolets braqués sur le groupe :

 

-       il me reste encore une balle. Je la mets dans la tête du premier qui bronche. En selle, tous, vite …

 

Il regarda l’officier :

 

-       Et vous désignez un homme pour remplacer ce porc de cocher…

 

L’officier allait répliquer mais le guide avait un regard dur, acéré comme un silex… un regard de tueur…

 

L’instant d’après, l’escouade s’enfuyait littéralement vers la terre. Le guide mit un coup de pied au cadavre du cocher et rentra dans le bâtiment

 

Derrière, le Mont s’était fondu dans l’obscurité. L’escouade galopait à toute vitesse dans la nuit, dans le froid. Au début, ils avaient suivi leurs traces imprimées dans le sable. Et puis, dans le noir, ils les perdirent. Les chevaux, les premiers, devinrent nerveux, flairant le danger… ils ralentissaient, se dérobaient, hennissaient, des panaches de buée aux naseaux.

 

L’officier, inquiet, commanda la halte et fit allumer des torches. Le vent les souffla. Il eut tout de même le temps d’apercevoir le flot, livide, droit devant… il n’y comprenait rien… il envoya l’estafette en reconnaissance qui revint très vite confirmant que la marée était devant… ils avaient du tourner en rond dans la nuit. Il commanda de faire demi-tour. L’ordre fut exécuté à grand peine.

 

Ils firent quelques pas mais à nouveau, le flot leur barra la route. L’officier n’y comprenait plus rien… devant, derrière, l’eau était partout… et brusquement des cris, d’hommes et de chevaux, s’élevèrent… la berline, la berline s’embourbait… Elle était dans le sable jusqu’aux moyeux des roues. Les chevaux s’arc-boutaient sous le fouet maladroit du soldat… En vain, la voiture était comme soudée au sol…

 

On tenta de rallumer les torches… Dans cette lumière incertaine, le désastre apparu dans toute son horreur. Plusieurs hommes étaient dans la boue jusqu’aux cuisses, évitant comme il le pouvait les sabots de chevaux qui se cabraient pour fuir le piège, en vain. On grimpa sur le toit de la berline pour envoyer des cordes mais l’officier se rendit vite compte que pour la plupart de ses hommes, c’étaient trop tard.

 

Un cheval par miracle put s’extraire du bourbier et s’emballant, emmena son cavalier vers le flot, vers la mort…

 

Et les torches une à une s’éteignaient comme les vies des hommes et des chevaux qui mouraient dans d’horribles gargouillements, pathétiques et ridicules.

 

Il y eut de la lâcheté, il y eut de la bravoure, l’une comme l’autre inutile d’ailleurs. Le piège s’était refermé sur l’escouade et rien ne pu lui faire relâcher son étreinte.

 

Dans un dernier effort, l’officier, sur son cheval cabré, s’attacha une corde autour de la poitrine pour l’envoyer à son estafette qui avait déjà de la boue plein la bouche… mais une rafale de vent le déséquilibra et il tomba la tête la première dans la vase… sans un cri, il mourut… rapidement.

 

Peu à peu les clameurs se turent ; peu à peu, le silence revint sur l’estran. L’adjudant fut le dernier à se taire. Il était devenu fou :

 

-       p’tit bonhomme, p’tit bonhomme l’est pas en bois ta caboche, l’est pas en fer… l’a plus de caboche, l’a plus du tout de caboche…

 

Puis, ce fut le silence… rien que la mer qui grondait tout autour. Rien que la nuit… une seule torche restait allumée, par miracle, sur le toit de la berline, mais il n’y avait plus personne pour voir l’étrange spectacle de la lourde voiture disparaître tout droit dans le sable.

 

Puis, une poignée de pluie éteignit la flamme et l’obscurité permit enfin aux spectres de l’escouade qui rodaient alentour de trouver enfin un repos bien mérité.

 

La seconde partie de « l’homme sans visage » sera publiée la semaine prochaine

 

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Dimanche 31 mai 2009

Mes 2 moteurs diesel donnent toute leur puissance sur la route droite, parfaitement rectiligne depuis « Alice » que j’ai quittée il y a plus de 200 kilomètres maintenant. C’est la nuit. La lune et mes phares éclairent jusqu’à l’horizon, un désert immense et plat, le Bush, mon pays.

 

Encore 1300 kilomètres environ avant Darwin où je dois livrer les 200 tonnes d’acier et de bois que je tire sur les 4 remorques de mon « train routier ».

 

Je vais bientôt m’arrêter au « parking » et en pleine charge comme aujourd’hui, il me faut 2 kilomètres pour m’arrêter. Alors ; je commence à ralentir.

 

Le parking, c’est une simple plaque de béton sans abri, juste là pour faire souffler les monstres et leur chauffeur, de jour comme de nuit. C’est surtout là qu’on se retrouve entre potes autour de packs de bières pour discuter et rigoler.

 

Je suis patron d’une grosse flotte de camions. J’ai des contrats jusqu’en Tasmanie. J’ai essayé de rester dans mon bureau de Sydney mais j’aime trop la route et le désert…alors, une fois par mois, je prends le volant d’un convoi et je traverse le continent

 

Tout le monde m’appelle Melky à cause de ma peau aussi blanche que du lait. Je suis né ici, dans le bush mais mon grand père était français. Je suis très fier de mes racines alors je compte les distances en kilomètres et je préfère le vin à la bière…

 

Je suis à 500 mètres du parking et j’aperçois déjà les silhouettes de mes 2 potes qui m’attendent. Il y a Balt, un géant noir, plus de 2 mètres de hauteur. Né à boston, il y a presque 40 ans, il a émigré ici avec toute sa famille quand il avait une dizaine d’années. Il en a bavé. Il a débuté comme vacher. C’est aujourd’hui le plus gros éleveur de moutons dans ce coin du Queensland… il a aussi un cœur gros comme ça. A coté de lui, le petit chauve aux rares cheveux roux, c’est Gaspar Von Goldstein, grand spécialiste en pierres précieuses. Riche à millions, il ne retournera jamais en Allemagne.

 

J’arrête le monstre et j’ouvre ma portière. Le silence du bush, la nuit, m’impressionne toujours… Déjà, mes potes viennent à ma rencontre en riant Ils ont des bouteilles de champagne débouchées dans les mains.

 

Balt, mon vieux géant, me broie la main. Il est surexcité.

 

-       Hey, man ; tu sais pas ?… tu sais pas ? Et bien, Joe, Joe, il est papa… ça y est… Mimi, sa femme, a accouché ce soir… un garçon… c’est un garçon… il vient de me le dire à la radio…

 

On peut plus l’arrêter... Gaspar nous rejoint. Il m’ouvre une bouteille encore embuée de froid. Lui aussi est content, vraiment content… je le sens même ému derrière ses lunettes rondes, quand on trinque en entrechoquant nos bouteilles… Il faut dire qu’on n’a pas l’habitude… aucun d’entre nous n’a de famille, de femme ou d’enfant.

 

Et puis joe, c’est un peu le 4ème de notre bande, le plus jeune, le petit frère…et même, c’est souvent à cause de lui que le samedi, la soirée se termine en bagarre contre les fermiers du coin, dans les bars où on termine la nuit.

 

Car Joe est un « abo » comme on dit ici : un aborigène… et même s’il a la peau presque aussi blanche que la mienne, bonjour le racisme … on leur pardonne pas aux abo, d’avoir été les premiers, ici, d’avoir des droits sur les terres que ces connards d’english leur ont piquées… nous, on n’aime pas trop les « english », ils n’ont rien compris et un jour, ça va chauffer comme en Afrique du Sud…

 

Joe, lui, il demande rien… aucune terre ; il veut travailler, c’est tout. C’est un mec formidable. Il est employé au chemin de fer… ouvrier sur les voies. Lui, son truc, c’est le bois. Il taille et pose les traverses… tellement fort dans sa spécialité, qu’il a été désigné comme chef d’équipe… pas facile et rare pour un abo d’être chef même s’il est payé deux fois moins qu’un blanc.

 

Il a épousé Mimi, une « abo » elle aussi. Elle partage cette vie, pas simple tous les jours. Ils déménagent sans cesse, suivant les chantiers, le long de la voie. De toute façon, ils n’ont pas droit aux logements sociaux. Souvent, ils sont la cible d’insultes, de mépris, de vexations… mais ni l’un ni l’autre ne réplique. Et quand, dans la file d’attente à la coopérative, on passe devant elle, elle ne dit rien ; elle attend « son » tour.

 

Quand on a su que Mimi était enceinte, on a proposé à Joe de l’aider pour le pognon, pour le petit… il a pas accepté un quart de dollar. Je crois même qu’on l’a un peu vexé ce jour là.

 

On s’installe pour boire et manger sur le parking en parlant du bébé.

 

Gaspar dit qu’il serait bien qu’il fasse ses études aux US, une grande université… pour devenir prof de philo. Quand on lui a demandé pourquoi la philo… il n’a pas répondu et il a éclaté de rire. Balt, lui, veut lui apprendre la boxe dès qu’il aura l’age, vers 5 ans. Très sentencieusement, il déclare que la boxe c’est la meilleure école de la vie…

 

-       Et je sais de quoi je parle… n’oubliez pas : j’ai été vice champion de district. Si j’avais voulu, je serais passé pro…

 

Quand à moi je n’ai aucun doute, il faut qu’il apprenne à conduire le plus vite possible…vers 10 ou 12 ans. Et qu’il vienne avec moi faire quelques voyages pour apprendre la route… La Route !!!

 

C’est Balt qui a l’idée. Il faut qu’on aille les voir, maintenant, tout de suite, pour leur faire la surprise… ils sont pas loin : quoi… 200 Kilomètres. En prenant le 4 X 4 tout neuf de Gaspar, on peut y être en heure et demi… comme j’hésite à cause de mon convoi, ils me promettent de me ramener avant 5 heures du matin. Alors je vais fermer ma cabine.

 

On va pisser tous les 3, sous les étoiles, face au désert. Soudain, Gaspar se met à gueuler…

 

-       Mais hé !!!… faut amener des cadeaux… des cadeaux pour une naissance, c’est in-dis-pen-sa-ble…

 

Il est drôle Gaspar… des cadeaux en plein désert. On cherche en rattachant nos braguettes… c’est Balt qui trouve le premier.

 

On va passer chez lui. Juste un petit détour de 30 kilomètres et il va prendre dans son garage, une Harley superbe. On lui dit que le bébé  est, peut être, un peu jeune pour une moto. Mais Balt nous répond que le bébé, comme on dit, il sera bien content de l’avoir dans quelques années, la Harley, rapport aux filles qui voudront faire un tour dessus et qu’en attendant, pour pas qu’elle rouille, Joe n’aura qu’à la prendre pour aller travailler. Comme ça il rentrera plus vite à la maison et son fils le verra plus vite… c’est un beau cadeau : un papa plus vite présent, non ? On est forcé de dire que oui.

 

Gaspar, lui, file dans la boite à gants de sa Land Rover. Il ramène un écrin qu’il ouvre… je n’ai jamais vu une opale plus grosse, plus lumineuse. Il nous explique qu’il a trouvé cette pierre il y a 5 ou 6 ans sur une de ses concessions, qu’il l’a gardé pour le jour où il demandera une femme en mariage mais comme, maintenant, il se trouve un peu vieux pour se marier, il va l’offrir à Mimi. On lui dit que c’est un cadeau de plusieurs millions de dollars, que Mimi l’acceptera pas. Gaspar se met en colère. Il nous dit que c’est pas le fric qui compte dans cette histoire là. Simplement, avec cette pierre, elle sera la plus belle des mamans du monde et elle serait bien bête de refuser à son fils, une maman aussi belle. On n’est pas convaincu mais Gaspar a un tel baratin : sur qu’il va la forcer à garder la pierre.

 

Moi, j’ai beau réfléchir : rien, aucune idée. Ils commencent à se foutre de moi quand brusquement je trouve. Je file dans ma cabine et je reviens avec ma guitare, un bel instrument qui vient de mon grand père, il parait. Mais je suis nul en musique et j’en joue jamais. Elle sera pour le bébé quand il aura l’âge. En attendant, Joe, qui se débrouille bien, rien qu’à l’oreille, pourra en jouer. C’est aussi un beau cadeau, un papa musicien non ?… pour les berceuses par exemple…

 

Quand on arrive devant la baraque en bois de Joe et Mimi, il est minuit pile. Il y a encore de la lumière et du monde à l’intérieur.

 

Ce sont des amis de Joe et Mimi… des « abo » pour la plupart, mais aussi des blancs, des noirs, des asiatiques ; des copains du train, des manœuvres, des mineurs, des vachers… tous pas trop bien vêtu, ne respirant pas la richesse mais tous avec un cadeau dans les mains : un quartier de viande, une livre de farine, du tabac, un litre de lait, du linge pour les couches…

 

On s’arrête devant la porte, un peu ému… Joe nous tombe dans les bras. Il nous fait entrer tandis que Balt béquille la Harley.

 

Leurs copains s’écartent pour nous laisser passer. Alors on voit… on voit le spectacle le plus tendre, le plus merveilleux que l’on puisse imaginer.

 

Le couple entoure, protège le bébé qui dort dans un petit pétrin de bois plein de paille fraîche. Mimi, encore un peu pâle mais lumineuse, le regarde et Joe admire Mimi… sa Mimi. Tout n’est que paix et sérénité, écrin de douceur pour ce petit bout d’homme couleur de pain d’épice.

 

C’est Balt qui pose la question :

 

-       Au fait, c’est quoi son prénom ?

 

§

 

                                               §                                                         §

 

Derrière la fenêtre, juste avant le désert que longe la voie ferrée, des bêtes se sont approchées et regardent la scène en silence.

 

Il y a là Dame Emeu qui murmure :

 

-       Qu’il est mignon ! Qu’il est adorable…

 

Un vieux kangourou gris, un peu mité et très bougon, lui répond :

 

-       Mignon, mignon… c’est vite dit : je lui donne pas trois ans pour essayer de monter sur votre dos en vous arrachant les plumes. On verra si vous le trouvez toujours aussi mignon.

 

Dame Emeu ne répond pas tout de suite. Elle frissonne :

 

-       Vous ne trouvez pas qu’il fait froid. Quand je pense qu’ils n’ont même pas de feu, ni de cheminée…

 

Kangourou réplique :

 

-       Que voulez vous qu’on y fasse ? vous ne voulez tout de même pas entrer et demander, bien poliment, si on peut le réchauffer, vous, à la chaleur de vos plumes et moi, de mon pelage… Pourquoi pas en soufflant notre haleine dessus pendant que vous y êtes ?…

 

Dame Emeu le regarde en fronçant les sourcils[1]. Kangourou se reprend :

 

-       Non ?... vous ne trouvez pas ?... Quoi ?... J’ai dit une connerie là ?

 

Pendant ce temps, la lune s’est couchée mais, ce qui est sur, c’est que, toute la nuit, juste au dessus de la baraque, l’Etoile du Sud continuera à guider tous ceux qui viendront saluer le fils de Joe et Mimi…

 

Last Irokoi © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »



pour en savoir plus: cliquez là:
http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=CPB87005536

ou là: http://fr.googlesightseeing.com/2008/08/25/train-routier/



[1] Quelqu’un peut il me dire si une dame Emeu a des sourcils qu’elle pourrait froncer?

Par lastirokoi - Publié dans : page 1 - Communauté : Pensées d'ailleurs
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Dimanche 24 mai 2009

C’est le moment que je préfère, en été, quand je sors du casino, vers 4 heures du matin, plus tout à fait la nuit mais pas encore l’aube. Cela ne dure que quelques instants ; ce frémissement de lumière à l’est ; le monde est encore en noir et blanc, les couleurs ne viennent qu’après. La température baisse d’un coup ; il fait presque froid…

 

Alors, je vais m’asseoir sur le muret face à la plage et je respire l’air froid à pleins poumons. Je me nettoie de ma nuit blanche et confinée.

 

Je suis musicien, guitariste dans une formation ; je n’ose pas dire un orchestre. De fin juin à début septembre, on est embauché par cette station balnéaire du Cotentin pour animer les soirées dansantes données au casino.

 

Ici, pas de jet-set, ni de people ; pas de champagne millésimé ni de bourbon hors d’age ; pas de call girl, pas d’entraîneuse. La clientèle, c’est le tout venant des campings ou des locations saisonnières, au mieux des petites demi pensions.

 

D’un autre côté, pas de joueurs poussés au suicide par le jeu, pas de drame, les écarts à la « boule » sont très faibles et dès que le tapis monte un peu trop, la direction ferme la table…

 

Du haut de mon estrade, je vois se trémousser sur les airs de leur jeunesse, ces quinquagénaires fières d’avoir osé, l’après midi sur la plage, les seins nus et leur mari, à la calvitie écarlate qui viennent de risquer et de perdre sur le tapis, une plaque de 10 euros sur le « rouge »… sont ils heureux ? Si oui, ce bonheur n’est il pas seulement lié à leur aveuglement qui les empêche de se voir tels qu’ils sont : ridicules et vieillissants

 

Peut être suis-je cynique ? Ou lucide ?

 

Moi, je le sais : je ne suis pas un bon musicien. Je ne l’ai jamais été et, à 47 ans, je ne le serai jamais. Je n’ai jamais voulu l’être. Je n’ai pas assez travaillé pour cela. Je suis un « guitar anti-héro »

 

Il y a des chansons qui m’énervent : surtout une : « je me voyais déjà… ». Moi, je ne me suis jamais vu en haut de l’affiche. Cela ne m’a jamais tenté, jamais intéressé. Je n’ai jamais voulu être un artiste.

 

J’ai raté mon bac et comme je grattais un peu une vieille guitare sèche, un copain combinard m’a emmené avec lui faire la saison avec son groupe. C’était en 69… avec 3 accords et une vieille sono pourrie, on n’y voyait que du feu.

 

Je n’ai justement rien vu de Noirmoutier. On jouait de 22 heures à 6 heures du matin. On s’écroulait ivre de bière sur un matelas dans l’arrière boutique d’un épicier pour ouvrir un œil vers 8 heures du soir, manger une pizza et recommencer. Je n’ai pas vu la mer, je n’ai pas réussi à coucher avec une fille et on n’a pas été payé.

 

Cette vie a duré 6 ans. Avec ce copain, je faisais la saison d’été à Noirmoutier et celle d’hiver à Val Cenis. Entre les 2, j’étais au chômage.

 

Et puis, le copain s’est marié, bien marié et il est parti s’installer dans le midi. Je ne l’ai jamais revu.

 

Moi, j’ai passé une petite annonce pour trouver un orchestre comme on passe une annonce matrimoniale : par raison.

 

Le premier qui a répondu c’est Bob, bob et ses « lux panards » (jeu de mot !).

 

Voila 20 ans que je joue avec lui, l’été dans le Cotentin et l’hiver, toujours à Val Cenis. Avec le chômage, je gagne autant qu’un employé de bureau.

 

Je suis le plus ancien musicien de Bob ; dans les années 75, on a été jusqu’à 11 ou 12 musicos sans compter les danseuses. Maintenant, avec les 2 danseuses, on arrive à 7 ou 8, jamais plus.

 

Bob, c’est le chanteur. 50 ans, un costume de velours grenat et une chemise blanche à jabots, Il se croit irrésistible quand il beugle dans le micro « born… born… born to be alive… ».

 

Il est avec Maria, une des 2 danseuses. Ils ne sont pas mariés. Elle est d’une jalousie incroyable. Dès qu’il parle avec une cliente, elle lui fait des scènes épouvantables.

 

Pauvre Maria… ; ridicule, elle aussi, à 45 ans passés, dans sa mini jupe à franges très « ABBA » avec ses 8 ou 10 kilos de trop…

 

La seconde danseuse, Eva, est plus jeune : 35 ans. C’est la sœur de Maria. Même costume à franges mais elle est plus mince, étrangement plus mince que sa sœur. Pas de sein, pas de hanche…mais un maquillage très, trop vulgaire… Elle est nympho. Il lui faut plusieurs mâles dans la soirée, qu’elle consomme tout de suite, dans les coulisses. Tous les membres de l’orchestre y sont passés. Moi, maintenant, pour avoir la paix, je ferme la porte de ma chambre d’hôtel à clef et je ne réponds plus.

 

Quand aux musiciens, ils ne font que passer. L’ambiance de l’orchestre n’est pas bonne car Bob se la joue « star ». Il n’y a que moi qui résiste car je m’en fous. Jouer tous les soirs les mêmes chansons, le même répertoire « années 60 », Sardou, Fugain, « la danse des canards » ou « toute la musique que j’aime » qu’on fait durer 25 minutes sur scène, c’est ennuyeux à la longue mais ce n’est pas trop fatigant…

 

La fatigue… la fatigue de ces nuits sans sommeil, je commence à la sentir… rare, rare que je pense à cela, à toute cette… médiocrité. Pourtant c’est tellement banal. C’est étrange, on ne pardonne pas à un artiste d’être médiocre… un guitariste qui n’est pas un virtuose, c’est forcement un raté…

 

Je ne me suis pas marié, je n’ai pas d’enfant, pas de famille… cela ne s’est pas fait mais je n’ai pas essayé non plus. Je pense n’être jamais tombé amoureux, de personne. J’ai couché avec des jeunes femmes puis avec des femmes de moins en moins jeunes… rarement pendant les saisons d’ailleurs, ce qui prouve qu’on dit n’importe quoi sur les mœurs « libres » qui règnent dans « mon » milieu. Non, mes aventures, c’est plutôt pendant mes périodes de chômage. L’ANPE est un bon terrain de chasse. C’est plein de femmes qui viennent de se faire larguer par leur mari et qui doivent retravailler… profiter de leur désarrois c’est un peu salaud mais je l’ai dis : je suis cynique et puis dès qu’elles apprennent que je suis guitariste, elles partent en courant, alors…

 

Ma seule famille, c’est ma sœur. On ne se voit presque jamais ; ni pour les réveillons, ni pendant les vacances. Elle m’invite une fois par an dans leur appartement près de la bastille. Elle est mariée à un « haut » fonctionnaire qui travaille au bureau de poste du XIème arrondissement et qui, généralement, m’ignore pendant tout le repas. Elle a un fils, Benoît qui a 15 ans.

 

Benoît m’admire. Il sait que je suis guitariste et lui aussi gratte une vieille Fender qu’il a acheté d’occasion. Il me demande des conseils. Je lui montre des accords au dessert. Il est content. Je crois qu’il m’aime bien. Ma sœur aussi m’aime bien.

 

La dernière fois qu’on s’est vu, on a parlé des notes de Benoît au lycée. Il devait redoubler. Benoît était vexé qu’on parle de cela devant moi. Il a répondu qu’il s’en fichait de ses notes et du lycée, qu’il voulait être musicien comme moi.

 

Son père l’a foudroyé d’un regard, noir, méchant :

 

-       musicien ? Ce métier de jean-foutre, de bon à rien ? mais, mon pauvre garçon, ce n’est même pas un métier…

 

Il y a eu un grand silence autour de la table. Le haut fonctionnaire s’est rendu compte de la gaffe qu’il venait de commettre. Le pauvre, s’il avait su combien j’étais d’accord avec lui. Mais je ne lui ai pas laissé le temps de s’excuser. J’ai tapoté la main de Benoît en lui disant :

 

-       Ton père a raison Benoît, musicien c’est pas un métier… pour toi en tout cas…

 

Puis je me suis levé et je suis parti. Derrière la porte, j’ai entendu ma sœur engueuler le « haut » fonctionnaire.

 

Le soleil vient de se lever. Lentement, je me dirige vers mon hôtel et, en marchant dans le silence de la station endormie, je repense à Benoît.

 

Pauvre môme, j’ai peut être, j’ai surement cassé son rêve…

 

Moi qui ne rêve pas… Moi qui ne rêve jamais…

 

LAST IROKOI © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »

 

Par lastirokoi - Publié dans : page 1 - Communauté : Pensées d'ailleurs
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Jeudi 21 mai 2009




EDITION SPECIALE

NOUS INTERROMPONS QUELQUES INSTANTS LA DIFFUSION DE NOS "HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS"
POUR ANNONCER L'ARRIVEE SOUS LE TIPEE
DE MISS "ECLIPSE DES ESPRITS DU LOUP"


"ELSIE"

NEE LE 11 FEVRIER 2009

TOUTES LES PHOTOS, TOUTES LES REVELATIONS EN CLIQUANT ICI

LAST  IROKOI  (C) 2009

Par lastirokoi - Publié dans : page 1 - Communauté : Pensées d'ailleurs
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Dimanche 17 mai 2009

C’est Eglantine, ma jument, qui les a sentis, bien avant qu’ils ne sortent du couvert de la forêt, sur le sentier. Ils arrivaient à cheval, reconnaissables de loin avec leur bicorne ; 2 gendarmes qui venaient voir qui était ce vagabond traversant le canton depuis le matin, dans sa roulotte de bohémien.

 

J’étais fatigué. Bien installé, à l’abri du vent, assis sur le timon, je n’ai pas bougé pour les accueillir et j’ai continué à fumer ma pipe.

 

C’est le plus jeune, l’air pete-sec, qui m’a interpellé :

 

-       Faut pas rester là. C’est une propriété privée… Faut déguerpir et vite…

 

Je lui ai dis que je ne le savais pas mais que je lèverai le camp dès le lendemain matin. Le plus vieux, le brigadier, me regardait sans rien dire, une lueur amusée dans son regard. Le jeune a reprit :

 

-       Ah, tu le prends comme ça ? Allez ! ton carnet de circulation et plus vite que ça !

 

J’ai répondu que je n’avais pas de carnet, que j’arrivais de l’étranger et je lui ai tendu mon livret militaire.

 

Tout en le lisant – difficilement – il continuait à m’interroger :

 

-       Quels sont tes moyens d’existence ? De quoi vis-tu ? c’est interdit de mendier ici, tu sais ?

 

Arrivé à la dernière page, il s’est tourné vers son chef :

 

-       Chef, il a été dans l’armée jusqu’en octobre 1812 mais depuis il n’y a plus rien… rien depuis 20 ans, c’est suspect, non ?

 

Le brigadier sans un mot, lui a fait signe de lui donner le livret. Lentement, s’attardant à chaque page, il l’a lu. Puis, il m’a regardé, il a regardé mes mains, la gauche surtout, la plus abîmée où il me manque 2 phalanges à l’annulaire. Il a sourit et à murmuré :

 

-       Winkowo ?

 

J’ai fais « oui » de la tête. Alors, il m’a montré sa main gauche, encore plus abîmée que la mienne, il avait été amputé du majeur… puis, il m’a salué en portant sa main estropiée à son bicorne. Je me suis levé pour lui rendre son salut. Dans le silence de la nuit qui tombait, il a fait faire demi-tour à son cheval. Le jeune n’y comprenait rien. Il m’a regardé, indécis et s’est décidé à rejoindre son chef qui partait :

 

-       Ben on fait rien, chef ? C’est un bohémien, sûrement un voleur de poules… et il est pas en règle

 

Sans s’arrêter, le vieux lui a répondu d’une voix grave :

 

-       Si c’est un voleur de poules, moi je suis le Pape… Ce qui est sûr et certain, mon garçon, c’est que c’est un brave… Fous-lui la paix…

 

Et il est parti au trot suivi à regret par le jeune freluquet.

 

Il faisait nuit noire à présent. Je regardais les flammes du feu que j’avais allumé... 20 ans, 20 ans déjà que j’avais quitté cette boucherie… je n’avais pas vu le temps passer…

 

La banlieue de Moscou, le clairon sonnant la retraite, dans le brouillard et le verglas, la panique aux ponts et la faim et la fatigue… et le froid, surtout le froid… brûlant…moins 35°…Et ce matin, ce matin là où je me suis réveillé dans la neige rouge sang… Tous mes camarades égorgés en silence, dans leur sommeil… Pourquoi m’avaient ils épargné, moi et seulement moi ?

 

Ma fuite au hasard, droit devant, solitaire, des jours, des nuits, trempé jusqu’au ventre, glacé, les épaules fourbues, les mains et les pieds qui deviennent insensibles, le souffle court… Et cette plage brusquement, la mer figée par le gel bien après la grève… je m’y suis effondré, à bout de force, à bout de vie.

 

Je suis revenu à moi, longtemps, très longtemps après, je pense. J’étais sur un boutre arabe, au large, entouré de marins à trogne de pirates dont la peau allait du café au lait au noir d’ébène et dont la langue m’était inconnue. Ce sont eux qui m’ont sauvé… du froid, de la faim, des cosaques et de la gangrène en me coupant 2 phalanges déjà noires. Par contre, ils ont guéri mes orteils qui suppuraient…

 

Longtemps, allongé sur une voile, j’ai déliré, tremblant de fièvre. Ils se relayaient à mon chevet pour me veiller, me forcer à boire et à manger… Peu à peu, j’ai repris des forces et j’ai pu aider à la manœuvre lors des escales, à remonter les filets et à hisser les voiles…

 

Cabotant de port en port, nous avons fait le tour de l’Afrique, doublé Madagascar, contourné les Indes Britanniques, pour, 17 mois après, débarquer à Amoy, petit port de contrebandiers en Chine du sud. C’est là que je les ai quittés, souhaitant revenir en Europe par la voie terrestre. J’ai voulu les remercier en leur donnant le seul bien qui me restait : ma montre. Ils ont refusé et sont vite repartis, la cale pleine d’opium. Je ne les ai jamais revus.

 

J’ai commencé à remonter vers le nord, à pied, me fondant dans la foule. Avec mes vêtements de marins, usés jusqu’à la corde, mon turban, mon visage cuit par le soleil du large et les quelques mots d’arabe que j’avais appris, on me prenait pour un musulman. Mon seul problème, c’était mes yeux bleus et ma taille : je mesure près d’un mètre quatre vingts dix. Je marchais souvent tête baissée.

 

Sur la route, j’ai rencontré Tchen Li, un vieux chinois qui rentrait chez lui pour y mourir. Il était faible et marchait avec peine. Alors, je l’ai fais monter dans la voiture à bras qu’il tirait et je me suis mis entre les brancards. C’est également moi qui mendiais notre nourriture.

 

Nous échangions par signes ou avec quelques mots d’arabe ou de chinois, l’essentiel de notre pensée. Li avait un métier fascinant qu’il n’avait plus la force d’exercer : il était polisseur de miroirs…

 

Il rendait le brillant et le reflet aux petites glaces d’acier que les belles conservaient dans leur manche et il ravivait l’éclat des rares psychés qui meublaient l’intérieur de quelques palais de la noblesse. Ainsi, il entrait dans les gynécées, dans les foyers et c’était le seul homme qu’épouses et concubines délaissées ou jeunes filles à marier pouvaient apercevoir. Il connaissait leur intimité, leurs secrets, leurs rêves. Il recevait leurs confidences et devinait le reste car si les miroirs reflètent la beauté ou la laideur, ils conservent aussi un peu de l’âme de celles qui se regardent.

 

Il savait aussi effacer les rayures sur le verre et sur le cristal. Il réparait les appareils d’optique des marins et des mires, les lunettes des astronomes. A leur contact, il avait apprit le secret de la marche des étoiles au firmament. Il savait régler de grosses loupes munies de tiges de bois pour permettre aux vieux lettrés de continuer à lire…

 

Peu à peu, le vieux chinois m’a appris à maîtriser le jeu de la lumière et de la transparence, les mystères du reflet des corps et des âmes. Je devins « polisseur de miroirs » et ce titre m’ouvrait, souvent, les portes et les cœurs des belles que nous rencontrions en chemin…

 

Car nous avancions, lentement mais nous avancions. Nous avons mis 7 mois pour faire le chemin qui sépare la mer de la ville de mon « Maître ». Les paysages que nous traversions, vallonnés, couverts d’arbres et de pâtures, étaient splendides et mystérieux. Les collines de cette région s’appelaient, si j’ai bien compris, « dents du dragon » à cause de leur forme acérée.

 

Le 26 décembre 1815, lendemain de la Noël, nous sommes entrés dans les faubourgs de « Guizhou », la ville du vieux Li.

 

Il était épuisé mais il rayonnait. Il m’a présenté à toute sa famille, à sa femme ridée comme une vieille pomme, à ses 2 filles, à son neveu et à sa nièce, à ses voisins en disant à tous que c’était grâce a moi s’il était revenu et qu’il fallait désormais m’appeler « oncle ».

 

Il est mort 3 jours après. Les obsèques passées, la famille a refusé que je parte. J’ai repris sa charge de polisseur et un an après j’épousais l’aînée des filles.

 

Pendant 10 ans, je fus heureux. En dépit de la couleur de mes yeux et de mon accent chinois déplorable, j’avais une bonne pratique et je gagnais bien ma vie. La seule ombre au tableau était qu’avec Song, mon épouse, nous n’arrivions pas à avoir d’enfant. Elle en souffrait, je le savais. Elle m’avait même demandé de prendre sa sœur cadette comme première concubine pour que la famille ne reste pas sans descendance. J’ai eu du mal à lui faire comprendre que cela m’était impossible, que dans mon pays, cela ne se faisait pas.

 

Et puis arriva l’année 1825 (selon le calendrier occidental), année funeste entre toutes. Dès le mois de février, une épidémie de typhus ravagea la région. Mon épouse, de santé fragile, fut parmi les premières victimes. Je n’ai rien pu faire pour la sauver. Dans Guizhou, les gens tombaient comme des mouches, des familles entières furent décimées et la famine s’installa.

 

Quelques semaines après, j’appris que des bandes de fanatiques approchaient de la ville. Ils s’en prenaient aux étrangers, aux catholiques surtout, dont ils pillaient les maisons avant de les massacrer. Avec mes yeux clairs, j’étais particulièrement menacé. La famille et les voisins me cachèrent mais un soir je les ai réunis pour leur dire que cela devenait trop dangereux pour eux. Les bandes étaient aux portes de la cité. Je devais partir. J’allais rentrer en Europe. Ils essayèrent de me retenir mais comme j’insistais, ils se sont inclinés. Je suis parti avec quelques vêtements, les outils et les produits nécessaires à mon art. Le neveu m’a accompagné jusqu’au port le plus proche où je me suis embarqué clandestinement tandis qu’en ville, les premières maisons brûlaient et qu’on crucifiait les chrétiens.

 

Ce n’était pas le même équipage qu’à l’arrivée. Ceux la étaient de véritables pirates qui n’auraient pas hésité à me tuer pour dérober mes pauvres richesses ou à me vendre sur un marché aux esclaves. Dès la première semaine, j’ai du en tuer deux un peu trop entreprenants. Ensuite, j’ai eu la paix mais je devais rester toujours sur mes gardes, la main sur mon poignard.

 

J’ai débarqué en Perse 4 mois après et j’ai encore mis 10 ans pour rentrer en France. Je suis resté 6 ans à Isfahan où un mathématicien m’a appris la science des calendriers et des horoscopes. Aujourd’hui encore, je sais prévoir, grâce à lui, les éclipses de lune et de soleil. Ensuite, j’ai visité l’Egypte en souvenir de l’Empereur, et la Grèce. Enfin, depuis la Sicile, où j’ai acheté ma roulotte de bohémien et surtout Eglantine, ma jument, j’ai remonté l’Italie jusqu’à Venise. Dans une île de la lagune, j’ai appris le soufflage du verre coloré. Trois ans après, j’ai commencé à remonter doucement vers Paris.

 

Mon feu n’était plus que braises. A la lune, haute sur l’horizon, il devait être un peu plus de minuit. Eglantine a henni deux fois, doucement, gentiment. Quelqu’un approchait mais il n’y avait pas de danger. J’ai tout de suite reconnu sa silhouette trapue. J’ai attendu qu’il soit à quelques pas pour appeler :

 

-       Brigadier ?

-       Oui, me voilà

-       Je t’attendais

 

Le vieux n’était plus en uniforme. Il avait accroché ses médailles au revers de son manteau.

Il s’est assis sur une souche d’arbre en face de moi et a sorti d’un sac, un saucisson, du pain et une bouteille et on a cassé la croûte comme 2 soldats de garde, au bivouac, à la veille d’une bataille. On a bu à même le goulot, la vieille prune. Puis il a allumé sa pipe à un brandon et on est resté là, cote à cote, à fumer…

 

Comment a-t-il deviné ? On n’a pas échangé un seul mot de la nuit. Ce n’était pas la peine de parler… Rien sur la roulotte n’indiquait mon activité, mon art… Pourtant, quand le soleil s’est levé, en se relevant de sa souche, il m’a dit :

 

-       j’ai vu qu’à Reims, ils cherchent des artistes pour réparer les vitraux de la cathédrale… Tu devrais y aller…

 

Puis, il est reparti vers sa caserne et moi, j’ai attelé Eglantine…

 

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Dimanche 10 mai 2009

Il ne m’est pas possible d’imaginer Venise sans pluie.

 

Je ne sais pas pourquoi.

 

Le soleil, hormis entre deux averses pour une simple éclaircie, me semble sacrilège sur la façade des palais, à la surface des canaux… L’odeur de vase, de boue, d’humidité n’est acceptable que dans le froid. En été, avec la chaleur, cela sent l’égout… Et puis, Venise est une vieille femme dont les murs pourrissent et se fissurent de partout. Elle doit maquiller de brume toutes ses rides pour apparaître encore désirable.

 

C’est pour cela que je ne vais – je devrais plutôt dire que je n’allais – là- bas – pour mon plaisir ou pour mon travail- qu’en janvier ou février, au cœur de l’hiver, juste avant l’inhumaine marée du carnaval.

 

C’était il y a 5 ans.

 

Il pleuvait depuis 2 jours, depuis mon arrivée… pas une grosse pluie, non juste un crachin qui venait de la mer et qui donnait au ciel, les couleurs d’ardoise qu’on ne trouve que sur l’aile du goéland, qui habillaient les façades et les jardins, d’un soupçon de brume d’argent.

 

J’étais parti très tôt ce matin là.

 

La place Saint Marc était encore déserte et « Florian » ouvrait tout juste. Sur l’embarcadère, luisant de pluie, les gros navires et les frêles vaporettos tiraient sur leur ancre, encore endormis. Plus loin, les gondoles à l’amarre, troupeau de corneilles aux ailes repliées, se serraient frileusement les unes contre les autres.

 

Tout au bout du quai, crachant son gas-oil bleu, la navette du Lido m’attendait.

 

Je suis resté sur le pont malgré le vent, regarder la cité s’estomper, doucement, à l’horizon.

 

J’ai changé de bateau au Lido… immuable depuis « mort à Venise »… si l’on ignore l’injure du parking. J’allai à « Burano » prendre des photos. Je les avais promis à un ami pour décorer sa vitrine, dans le Marais, à Paris.

 

Burano est une toute petite île dans la lagune. Les offices de voyage et les bateliers font semblant de ne pas comprendre et tentent de vous vendre des billets (ils sont même prêts à les donner) pour Murano, ce temple du mauvais goût, ce piège de cristal factice pour touristes… tout le contraire de Burano, îlot de calme à l’image d’une Venise qui existait encore il y a un siècle ou deux. Là bas tout est minuscule, le quai du port sous le vent, la façade des maisons, bleue, terre de sienne, rouge brique ou ocre, les canaux avec leurs bateaux de pêche pour enfant et les boutiques.

 

Burano est un décor de « commedia dell’arte » où il fait bon vivre.

 

Le bateau, bien que de tonnage plus fort que celui du Lido, se mit à tanguer sur la crête blanche des vagues et il fit brusquement plus froid, un froid pur et piquant comme du vin d’Italie. J’étais presque déçu que l’on accostât déjà.

 

J’ai travaillé jusqu’à midi dans les ruelles vides et sur les canaux déserts avec pour seule compagnie, les oiseaux de mer qui m’accompagnaient en piaillant.

 

J’ai mangé un plat de pâtes avec un verre de « Lacrima Christie ». Derrière les vitres du restaurant, la pluie tombait doucement sur le canal. Vers 13 H 00, j’ai repris le bateau pour Venise en faisant comme à l’aller, escale au Lido.

 

L’arrivée sur la cité fut un enchantement… Clochers et campaniles, lentement accouchés de la brume, comme une toile de Turner, habillée de spectres…

 

Le bateau a longé l’Arsenal avant d’accoster. Il était 14 H 30. Trop tôt pour déjà rentrer à l’hôtel

 

Je suis parti à pied, au hasard, sous la pluie, fine, dans Venise silencieuse, comme anesthésiée.

 

J’ai passé le Rialto, seul endroit où j’ai vu des touristes se bousculer dans la galerie marchande. J’ai traversé la halle, juste derrière, là où Venise sent si bon l’eau. Je suis arrivé devant le théâtre de la « Fenice » qui était en reconstruction, à l’époque, après qu’un incendie l’eut détruit. J’ai fais un détour pour aller voir la statue de Goldoni, ce « Molière italien » que la Révolution Française a laissé mourir de faim, comme un chien, sur le pavé de Paris…

 

C’est mon dernier repère, mon dernier souvenir. Après, je ne sais plus…

 

La cité est un labyrinthe de ruelles tordues et de ponts incertains, d’arrière cours, d’impasses où l’on tombe brusquement sur une chapelle humble qui, on le jurerait, n’était pas là au dernier voyage ; on découvre, derrière une porte défendue par un diable grimaçant, un minuscule jardin de roses givrées…

 

Je me revois marcher comme on rêve… découvrant mille trésors, somnambule aux aguets me laissant seulement guider par l’instant, par l’instinct… je n’avais même plus conscience de la nuit qui tombait, de la pluie qui trempait mon manteau et du froid qui glaçait mon front et mes joues.

 

J’étais libre… comment décrire cela ?

 

Ce sont les cloches qui m’ont réveillé ; mille cloches de mille clochers. J’ai compté : 17 coups ; il était 17 heures et j’étais perdu au centre du labyrinthe…

 

Non, disons plutôt que j’ai eu le rare privilège, une fois dans ma vie, de m’égarer dans Venise.

 

J’étais sur un pont de bois, qui grinçait sous mon poids. Dessous, un bras d’eau morte se terminait en impasse, entre 2 rangées de palais rongés d’humidité. Tout au bout, amarrées sous les quais de bois vermoulu, une multitude de gondoles avaient été laissées là pour achever leur voyage, pour mourir…

 

Beaucoup, remplies d’eau, surnageaient avec peine, en gémissant dans la brume ; de certaines, on ne voyait plus que la proue qui sortait du marigot tel le bras d’un noyé qui va bientôt se laisser couler. La plupart, totalement immergées, dans la transparence douteuse de l’eau sombre, formaient un troupeau d’ombres, de spectres, d’animaux fabuleux…

 

Je suis allé m’asseoir sur la berge. L’endroit était désert même si, dans le silence, on percevait quelques notes d’accordéon, des accords de guitare, un rire de femme ou les pleurs d’un enfant.

 

Venise entourait de vie ces bateaux qui achevaient de mourir.

 

La nuit était presque tombée.

 

C’est alors que j’ai aperçu, plus loin, sur l’eau, le reflet d’un clocher dont l’horloge était éclairée par les dernières lueurs du jour. La pluie avait cessé. Elle ne rayait plus la surface du marigot. L’image était nette, tellement nette que je pouvais lire l’heure que marquait les aiguilles au cadran : 3 H 10

 

L’horloge était arrêtée.

 

Mais quand j’ai relevé la tête pour voir ce clocher, je ne l’ai pas trouvé. Aussi loin que portait mon regard, tout autour de moi, ce n’était que maisons basses et palais en ruine, sans clocher ni campanile.

 

Je suis passé sur l’autre rive : rien… ni horloge, ni clepsydre, ni même de cadran solaire comme il y en a tant dans la cité ;

 

Rien ici pour compter le temps…

 

Dans l’eau, la vision avait disparu. De quelque endroit que je cherche, plus rien, rien que la nécropole de gondole…

 

J’ai encore fait 2 ou 3 fois le tour du marigot et je me suis même éloigné dans les ruelles alentour. Je n’ai rien trouvé dans la nuit…

 

Quand je suis rentré à l’hôtel, il était plus de 20 heures. J’étais transi de froid. Je n’ai pas eu le courage de ressortir pour diner. J’ai commandé une infusion et je me suis couché. Quand je fermais les yeux, je revoyais le reflet du cadran : 3 H 10 : Je ne me suis endormi que vers minuit en dépit de ma fatigue.

 

Je suis reparti 3 jours après pour Paris sans réussir à retrouver le cimetière de gondoles. Le concierge de l’hôtel n’en avait jamais entendu parler. Même les gondoliers n’avaient pas l’air de trop savoir. Quand je parlais du clocher et de l’horloge, ils détournaient le regard, l’air gêné. J’ai compris qu’il y avait des choses dont il ne fallait pas trop parler ici. Un seul m’a emmené vers le quartier juif, sur un canal perdu, en me demandant un pourboire royal. Il y avait effectivement 3 ou 4 gondoles au rebut mais rien à voir avec ma nécropole flottante.

 

Depuis, je ne suis jamais retourné à Venise

 

Aujourd’hui encore, je me demande ce qu’a voulu me dire ce lieu magique et mystérieux ? De quoi voulait-il me prévenir ? D’un danger ? D’une menace ? Quelle était cette alarme ?

Quel était ce signe ?

 

3 heures 10 : J’ai peur de comprendre trop tard la signification de ce message …

 

Oui, je ne suis jamais retourné à Venise et je crois que je n’y retournerai jamais…

 

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Vendredi 8 mai 2009

«A quoi a-t-il bien pu penser, quand il est resté assis, 3 heures, immobile, sans rien faire, à regarder le jardin, la veille de sa mort ? »

 

On vient de célébrer mes obsèques et, après la cérémonie, mon salon est plein de parents, d’amis et de voisins. Tout le monde, debout, bière ou café en main, se pose cette question.

 

« Lui, si actif, jamais en place, si… vivant…restant comme cela, les mains sur les genoux, les yeux dans le vague, juste 24 heures avant de s’écrouler et d’être emmené déjà mort, en réanimation, à l’hôpital…Impossible, incroyable… ou alors, il n’allait déjà pas bien ; c’était un… un symptôme … un malaise dont il n’a rien dit …il était déjà malade. »

 

Ma … femme (j’ai encore du mal à dire ma veuve), pense que j’ai senti que j’allais partir ; une prémonition en quelque sorte; alors pendant ces 3 heures, j’ai revu ma vie, j’ai fais mon bilan, j’ai mis les choses en ordre…

 

Pour une de mes 2 filles, très orientée « bouddhiste option zen écolo», j’ai regardé, stoïque, déjà détaché, la mort qui arrivait et j’ai parcouru du regard, mon karma…

 

Ils ont tort… tous ; Ils se trompent

 

Si cet après midi là, je ne suis pas monté, comme d’habitude, après manger, travailler sur la pile de dossiers qui m’attendaient dans mon bureau ; si je me suis assis tout simplement dans le jardin, ce n’étais ni à cause de la fatigue ou d’un malaise, ni les prémices du caillot qui allait me déchirer le cœur, le lendemain…

 

Je me sentais bien, en forme et l’idée de mourir si vite était loin, très loin de mon esprit…

 

Désolé, pas de bilan de ma vie passée non plus, pas d’examen de conscience, d’introspection ou d’autres bêtises comme ça… mon karma ne m’inquiétait pas…

 

Non mais c’était dimanche et il faisait beau. Le soleil jouait avec la carpe dans la mare et les bourdons se disputaient, un peu comiques, dans les lilas blancs…

 

Alors, j’ai regardé mon jardin, tout simplement…

 

Cela faisait si longtemps que cela ne m’était pas arrivé…

 

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Dimanche 19 avril 2009

Je me souviens. On attendait l’autobus devant un disquaire. En vitrine, la pochette d’un 33 tours m’a épaté. Un chanteur, microphone en main et mèche en bataille, était debout sur son piano.

 

C’était en juillet 63. J’avais 11 ans. C’était la première fois qu’on ne partait pas en vacances au bord de la mer et que j’avais un premier contact – visuel – avec le rock’n roll.

 

Comment décrire en quelques mots « Royat », station thermale proche de Clermont Ferrant et limitrophe de Chamalières.

 

Royat, c’est avant tout une avenue bordée d’hôtels « où le curiste est le bienvenu », de restaurants « avec des menus spécialement étudiés pour nos amis curistes», de cabinets médicaux « agrées par l’établissement thermal », de pharmacies où l’on trouve « tout pour le curiste », de salons de thé, de chocolatiers et de boutiques de souvenirs et de pierres « semi précieuses » (- 10 % sur présentation du forfait de cure).

 

L’avenue se love autour du parc thermal, vrai centre névralgique de la ville où, d’après une réclame de l’époque, on trouve :

 

- Un hôpital thermal conventionné par la Sécurité Sociale et les meilleures mutuelles

- un établissement thermal (pour les soins ambulatoires dans et hors forfait).

- 12 sources différentes abritées sous de petits chalets de bois où « vous viendrez prendre une eau adaptée à votre pathologie (servie par des infirmières souriantes et compétentes) ».

- un casino proposant des manifestations culturelles pendant la saison thermale… (Je suis injuste c’est là que pour la première fois j’ai vu Claude Nougaro)

- des ruines de thermes romains montrant que le curiste d’aujourd’hui est l’héritier d’une tradition multi séculaire.

 

En un mot, Royat vit de son eau putride remboursée par la Sécu à de vieux malades comme Lourdes vit de ses miracles et Amsterdam, de ses putains. Et comme, il ne faut rien faire pour effaroucher les vieux ou fatiguer les malades (qui ne sont pas forcement les mêmes), Royat est une ville où l’on s’ennuie profondément surtout quand on a 11 ans…

 

Mon père avait ses soins thermaux tous les matins et faisait sa sieste tout l’après midi. Ma mère devait s’occuper de mon père et de mes deux jeunes sœurs. Pour la première fois de ma vie, j’ai bénéficié d’une certaine liberté. On m’a laissé aller me promener, seul, à la découverte de la ville.

 

Ce fut vite fait.

 

Le matin, je partais, bravement, à pied, direction le Puy de Dôme qui barrait l’horizon. J’arrivais rapidement, à la sortie de la ville, en orée de forêt où naissait la «Voie Romaine », où plutôt ce qu’il en restait, quelques dalles moussues qui pourtant faisait galoper mon imagination car il parait qu’elle allait jusqu’à Rome.

 

L’après midi, je tournais en rond dans le parc. Aucun jeu, aucune distraction pour les enfants ; Certains, les pauvres, cloués sur des chariots d’hôpital ; les autres, sous la garde sévère ou débonnaire de leur grands parents qui avaient tous en bandouillère, l’incontournable insigne du curiste : le petit panier d’osier contenant le verre gradué indispensable « pour prendre les eaux ».

 

Et puis j’étais timide…

 

Heureusement, il y avait sous le casino, juste à coté du bureau « tiers payant » de la Sécurité Sociale, la bibliothèque thermale. Je m’ y suis inscrit le 2ème ou 3 ème jour et je me suis installé sur un banc, avec mon livre, tout au bout du parc, à coté des ruines romaines, dans l’humidité et l’odeur de l’eau qui était partout, juste en dessous du viaduc du chemin de fer où passait tous les jours à 17 h 15, le train thermal qui arrivait directement de Paris (seulement en saison).

 

C’est là que, grâce à Bond, James Bond, pris au hasard sur un rayonnage de la petite bibliothèque, je me suis fait un ami, le seul du séjour, un ami que je n’ai jamais oublié de ma vie.

 

Lui aussi lisait sur un banc, en face du mien, un gros livre relié de cuir noir. Costume clair (blanc ?), canotier et canne posés à coté de lui, c’était un vieux, un très vieux monsieur à la chevelure blanche, immaculée qui m’a impressionné.

 

Perdu dans mon livre, je n’ai plus fait attention à lui : j’étais dans un train international avec une espionne russe aux yeux verts (je viens de vérifier : dans « bons baisers de Russie », l’espionne n’a pas les yeux verts !)

 

C’est sa voix qui m’a tiré du récit, sa voix et son ombre. Il était debout à 3 ou 4 pas de mon banc, son vieux livre relié sous le bras.

 

-          Flemming… c’est un bon choix ; c’est très bien écrit. Cela vous plait ?

 

Je lui ai dit que c’était génial. Il a sourit :

 

-          Génial peut être pas…

 

Il a réfléchi :

 

-          Moi, je connais un livre génial qui parle d’aventures, de bagarres et… de femmes aussi.

 

Il me parlait comme à un adulte. Cela m’a plu.

 

-          C’est Cyrano, Cyrano de Bergerac. Ils l’ont à la bibliothèque. Vous verrez, ça c’est génial… Bonne soirée et bonne lecture.

 

Il porta sa canne à son canotier et se dirigea vers la sortie.

 

Il avait une belle voix grave. J’ai hésité entre homme politique ou acteur… à la retraite. En tout cas, il n’était pas curiste : il n’avait pas le petit panier d’osier.

 

J’ai filé à la bibliothèque. Il était temps : cela allait fermer.

 

J’ai dévoré « Cyrano » en une soirée.

 

C’est étrange : à la première lecture, la tirade des nez ne m’a pas marqué… mais la scène de la pâtisserie et celle du duel avec Christian m’ont fasciné ; les mots, l’humour étaient étourdissants.

 

Je l’ai relu une seconde fois, dès le lendemain matin, dans la forêt, assis sur un tronc d’arbre, près de ma voie romaine, me surprenant à lire à haute voix, certains passages :

 

« Pas bien haut peut être mais tout seul. »

 

Il était déjà sur son banc, l’après midi quand je suis arrivé au parc. Il m’a fait signe d’approcher.

 

-          Cela ne vous gène pas si nous parlons ici ? Comme cela, je peux surveiller la fenêtre en même temps…

 

me dit il en désignant le second étage d’un hôtel en face.

 

Agent secret… il était agent secret.

 

-          Vous comprenez, ma femme se repose ; mais si elle a besoin de moi, elle me fait signe et je remonte tout de suite…

 

Et il enchaîna en me demandant si cela m’avait plu…je lui ai dit que cela était génial. Il a rit

 

-          Décidemment, vous n’avez que ce mot là à la bouche… mais là, je suis d’accord avec vous… c’est vraiment génial.

 

Et il me parla de Cyrano comme plus jamais de ma vie, je n’en entendis parler : avec fougue, avec passion, avec amour. Il me faisait revivre chaque scène ; il était tour à tour De Guiche, Le Bret, Ragueneau, Cyrano lui-même et Roxane aussi…

 

Il me parla d’histoire ; il me parla de théâtre, il me parla de littérature, de cent auteurs, de cent livres que je devais absolument lire… Jules Vernes, Balzac, Hugo, Saint Exupéry et tant d’autres…

 

Mais, et c’est sûrement le plus important, il me parlait de tout cela avec humilité ; oui à moi qui n’était qu’un gamin, il demandait mon avis sur ce qu’il disait. Il y avait un véritable respect de sa part non pas parce qu’il me vouvoyait mais parce qu’il m’écoutait et qu’il prenait en compte mes remarques :

 

-          Oui vous avez raison… vous avez parfaitement raison… mais alors ne pensez vous pas que…

 

Quand il se leva pour regagner son hôtel, je n’en revenais pas, je n’avais pas vu le temps passer. Il porta sa canne à son canotier et me dit :

 

-          j’ai passé un très bon moment en votre compagnie ; je vous en remercie. Bonne soirée et… bonne lecture

 

Je me suis précipité à la bibliothèque qui allait fermer et j’ai pris « les 3 mousquetaires ».

 

Le lendemain après midi, encore attristé par la mort de Constance, assassinée par la perfide Milady (une espionne aux yeux verts ?), je suis arrivé au parc mais le vieux monsieur n’était pas là.

 

Tout l’après midi, j’ai guetté la porte du parc en relisant certain passages de Dumas. Il n’est pas venu. Le soir, je suis passé à la bibliothèque pour rendre le livre et en prendre un autre. La bibliothécaire m’a reconnu :

 

« Ah, c’est vous le jeune homme qui avez emprunté Cyrano avant-hier…

 

Sans me laisser le temps de répondre, elle a farfouillé sous son comptoir et en a ressorti le vieux livre relié de noir que j’avais déjà reconnu.

 

« Tenez, votre grand père est passé ce matin. Il a laissé cela pour vous. »

 

Dans le livre, il avait une lettre. Je suis revenu m’asseoir sur le banc pour la lire.

 

« Mon jeune ami,

 

Déjà, pardon de m’être fait passer pour votre grand-père. J’en ai l’age ce qui en m’en donne pas le droit… mais je crains fort que cette brave femme ne se serait pas chargé de ma commission sans ce petit subterfuge.

 

Je ne suis point venu au parc cet après midi bien que, j’en suis certain, vous avez emprunté et lu Dumas pour que nous en parlions ensemble. Vous voyez, je suis moins fidèle en amitié que Cyrano ne le fut en amour : Bien que blessé, il n’aurait manqué pour rien au monde son dernier rendez vous avec Roxane.

 

Malheureusement, ma pauvre épouse a fait un malaise très sévère cette nuit et nous avons du la rapatrier sur Paris en ambulance. Aussi, pour me faire pardonner ce faux bond, je me permets de vous faire passer ce livre qui ne m’a jamais quitté depuis que mon grand père me l’a donné. Il m’a même suivi jusqu’en Allemagne pendant la guerre. Je n’ai pas de descendance et je suis heureux de vous le transmettre en souvenir de notre conversation d’hier. Vous ne pourrez pas le lire tout de suite car il est en grec, en grec ancien.

 

Apprenez le grec, le grec antique, mon jeune ami,… cela ne vous rapportera pas un centime… j’en sais quelque chose mais, vous verrez, le grec ancien, c’est… « Génial »

 

Ce sont les tragédies d’Eschyle, les premiers textes de l’histoire de l’Humanité écrits alors que la terre, à l’échelle de l’univers, sortait à peine de la préhistoire…et pourtant, Eschyle avait déjà tout deviné, tout compris de la vie…et tout inventé du théâtre…

 

Je vous souhaite une bonne fin de séjour… et surtout, de bonnes lectures… »

 

Je n’ai pas pu déchiffrer la signature.

 

Je n’ai jamais revu ce vieux monsieur et je n’ai jamais su qui il était vraiment mais il n’y a eu, grâce à lui, dans ma vie, plus aucune journée, sans livre…

 

LAST IROKOI © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »

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