Cela a été brusque, brutal mais, en même temps, lent, hors du temps, irréel. Le vélo a surgi du bas coté, à droite. J’ai distingué l’imper bleu de la gamine dans mes phares et son regard effrayé
derrière ses grosses lunettes à monture, bleue elle aussi. J’ai fermé les yeux en écrasant les freins. Je n’ai pas entendu le choc, en tout cas, pas distinctement, dans le hurlement des pneus.
La voiture s’est enfin arrêtée. Je suis sorti. Je tremblais de tous mes membres. Le pire, c’était le silence, juste ponctué, au loin, par l’aboiement d’un chien. Aussi loin que portaient mes
phares, la route était rectiligne et déserte sous le couvert des arbres.
J’ai couru vers le lieu de l’accident tout en appelant mais personne ne répondait. On n’y voyait pas à 5 mètres. La lune était cachée par de gros nuages noirs. A chaque pas, je craignais de
tomber sur l’indicible Je suis arrivé au début de la trace de freinage. Toujours rien, rien sur la route, rien sur les bas cotés…
J’ai continué à courir quand soudain dans le fossé à droite, j’ai vu… j’ai vu une masse dans l’ombre, tordue, torturée… j’ai appelé. En tentant de descendre le talus, je me suis pris les pieds
dans une racine et j’ai dégringolé dans les ronces. A ce moment là, le nuage a découvert la lune… cette ombre inquiétante n’était qu’un arbuste de genets…
Je suis revenu vers ma voiture. J’ai mis les feux de détresse et j’ai appelé les gendarmes avec mon portable. J’ai du m’y reprendre à plusieurs reprises, car au fin fond de la Bretagne, au milieu
de Brocéliande, le réseau passe très mal.
Ils ont mis une vingtaine de minutes pour arriver suivis par une ambulance du SAMU puis par les pompiers. J’ai expliqué au brigadier ce qui s’était passé. Ils ont sécurisé la route en mettant en
place des barrières fluorescentes et des gyrophares. 5 ou 6 gendarmes et le médecin du Samu sont parti vers le lieu du choc avec des torches et du matériel de premiers secours. Quelqu’un m’a posé
une couverture argentée sur les épaules et j’ai suivi le brigadier dans la fourgonnette.
C’est là que j’ai vu que je saignais d’un peu partout, à cause des ronces, dans ma chute. Le gendarme m’a donné un kleenex et m’a fait souffler dans un ballon. C’était négatif. Alors, il a
commencé à prendre ma déposition.
D’autres véhicules de gendarmerie puis de pompiers sont arrivés ; il y avait beaucoup de monde dans ce lieu, un instant avant, si désert. Avec les torches et les projecteurs, on y voyait
comme en plein jour. Deux hommes en blouse blanche étaient autour de ma voiture. L’un d’eux s’est même glissé en dessous. On est venu chercher le brigadier. Je suis resté seul dans la
fourgonnette. Bientôt tous les hommes qui étaient partis sont revenus avec le médecin. Ils ne courraient plus et la civière était vide.
Le brigadier est revenu au fourgon avec un pompier et le médecin du SAMU. Ils se sont assis sans rien dire. Le pompier et le médecin ont lu ma déposition qui tenait sur une demi page. En relevant
la tête, le médecin a chuchoté quelque chose à l’oreille du brigadier qui a fait « non » de la tête. Tous semblaient hésitants. Enfin, le gendarme s’est décidé :
- Nous avons un problème, monsieur…
Je n’ai rien pu répondre. J’étais mort de trouille et j’avais envie de vomir.
- Je lis votre déclaration : Vers minuit 30, vous dirigeant de la sortie de l’autoroute vers le village de Saint Calaraix où vous allez
rendre visite à votre grand-mère qui y demeure, vous n’avez pu éviter un ou une jeune cycliste qui a débouché brusquement sur votre droite. Vous l’avez heurté en dépit d’un freinage d’urgence.
Sur cette portion de route, la vitesse est limitée à 90 Km/H. Vous pensez que vous rouliez, à l’instant du choc, entre 60 et 70 km/h. D’après les mesures que nous avons opérées, votre vitesse
était plus proche de 75 Km/H. Vous avez certifié n’avoir pas bougé votre véhicule de l’endroit où le freinage l’a arrêté avant l’arrivée des secours. C’est bien cela ?
J’ai acquiescé. Le médecin m’a alors posé une série de question sur mon état de santé en prenant des notes : pas de perte de connaissance, de crise d’épilepsie, de traitement médicamenteux,
d’état dépressif ?…A chaque fois je répondais par la négative…
Quand il reposa son stylo, Il y eu un grand silence. L’interrogatoire était terminé. Alors, j’ai demandé :
- vous l’avez retrouvé ? elle est morte n’est ce pas ?
C’est le pompier qui m’a répondu…
- Non, monsieur, personne n’est mort ici ce soir, du moins pas à notre connaissance… Il n’y a aucune trace de choc sur la route, de blessé
voire pire dans les fossés, pas plus que d’épave de vélo fracassé… et la carrosserie de votre véhicule est absolument intacte…
- Mais pourtant…
- Oui pourtant… pourtant… nous sommes certain qu’il s’est bien passé quelque chose sur cette route ce soir…
C’est le brigadier qui a repris en détachant nettement ses mots :
- Vous êtes le 3ème automobiliste en 2 mois donnant l’alerte, certain d’avoir renversé une jeune cycliste d’environ 8 ou 10 ans. A
chaque fois, la même description, le vélo, l’imper et la monture des lunettes sont bleus. Pour vous, il n’y avait que l’imper et les lunettes de bleu… peut être qu’à cause de l’obscurité, vous
n’avez pas bien vu la couleur du vélo … mais comme pour les 2 autres ; même scénario : il n’y a ni blessée, ni corps, ni bicyclette sur place et les voitures sont intacts…
- 3 en 2 mois, plus tous ceux qui ne se sont pas arrêtés ! Vous comprenez que nous commençons à nous interroger » ajouta le
pompier…
Ils m’ont fait signer tout un tas de papier ; puis ils ont chargé ma voiture sur une dépanneuse en m’expliquant qu’ils allaient faire des analyses complémentaires et que je la récupérerai
dans quelques jours. Le capitaine des pompiers m’a proposé de m’emmener jusqu’au village de ma grand-mère. J’ai accepté. Il n’a rien dit de tout le chemin mais en me déposant, il a murmuré en me
serrant la main : « vous savez, ici, en terre de Brocéliande, il se passe toujours des choses étranges, des choses de l’au-delà ; vous verrez, vous verrez… »
Je n’ai rien dit de mon aventure, ce soir là, à ma grand-mère, non pas parce que j’avais peur de l’effrayer mais parce que j’étais trop fatigué pour parler, pour expliquer. J’ai mis mon retard
sur le compte d’un incident mécanique m’ayant contraint à mettre ma voiture au garage
C’est le lendemain, au petit déjeuner, que j’ai parlé. Elle m’a écouté sans poser de questions, hochant simplement la tête pour me montrer qu’elle suivait. Ma grand-mère est une vraie bretonne.
Elle n’est peu démonstrative. Quand j’ai terminé mon récit, elle n’a fait aucun commentaire. Simplement, elle s’est levée et elle est allée farfouiller dans un tiroir du gros buffet de cuisine.
Elle est revenue avec une photographie qu’elle m’a tendue :
- Tiens, regarde : Au second rang, la 3ème en partant de la gauche… c’est elle ?
C’était une photo de classe, en noir et blanc… La gamine en question avait en effet des lunettes rondes et peut être la même forme de visage… mais tout s’était passé si vite la veille au
soir :
- Oui, peut être. …Qui est ce ?
- Marie Le Peulmenac’h… la petite Marie de la ferme « d’en bas ». On a porté sa mère au cimetière, il y a 3 mois environ…
- Pauvre gosse, si jeune et déjà orpheline…
- Tu n’y es pas, mon petit…Sur la photo, Marie avait 10 ans mais aujourd’hui, elle irait sur ses 60 ans.
J’ai failli m’étouffer en avalant une gorgée de cidre. Elle fit un geste de la main et poursuivit :
- J’étais l’institutrice de Marie cette année là. C’était une assez bonne élève, épanouie comme on dirait aujourd’hui, avec plein d’amies… et
son amour pour la couleur bleue. Chez elle, tout était bleu : ses vêtements, ses cahiers, les nœuds dans ses cheveux et même le vélo qu’elle prenait pour venir à l’école. Elle était fille
unique et ses parents cédaient à tous ses caprices. Les garçons du village l’avaient surnommé « marie la bleue ». et puis il y eu cette journée
Ce fut le seul instant où elle sembla hésiter :
- C’était le 15 mai 1949. Cela aurait pu être une journée comme les autres, une journée banale, au sortir de la guerre. Il y avait bien eu ce
mot à faire signer par les parents car Marie n’avait pas rendu son devoir de calcul… mais la fin de la classe s’était déroulée normalement et j’ai vu Marie prendre son vélo et partir avec ses
camarades comme elle le faisait chaque soir.
Il y eu un silence avant qu’elle ne dise ce que j’avais déjà compris
- Marie n’est jamais arrivée jusqu’à chez elle. Personne ne l’a jamais revu et on n’a jamais retrouvé son corps. Pourtant Dieu sait si on a
cherché. On a fait des battues à 30 KM à la ronde avec tous les gens du village et des fermes alentour. Le lac et tous les cours d’eau du coin ont été dragués des semaines durant, les gendarmes
ont fait des barrages dans toute la région, interrogé tout le canton et moi, ils m’ont convoqué 10, 15 fois peut être… on n’a jamais su la vérité, si c’était une fugue, un accident, un
enlèvement… la seule chose certaine c’est qu’elle a quitté ses amies vers 17 heures au carrefour des « 4 chemins » et que personne ne l’a plus jamais revue : Elle s’est
volatilisée…
- C’est étrange… je n’avais jamais entendu parler de cette histoire.
- C’est si loin… tu te rends compte : 20 ans avant ta naissance. Et puis les gens d’ici sont discrets, ils n’aiment pas parler de ce
genre d’histoire… surtout que…
- Surtout…
- Oh mon Dieu, tu sais, les parents étaient de très riches fermiers, les plus riches du département sûrement. Ils n’avaient pas que des amis.
On a murmuré que d’aucun aurait pu se venger…Et puis, surtout, il y a eu le suicide du grand père de Marie.
Elle se pencha pour prendre son verre mais avant de boire, elle fini d’exposer son idée.
- 2 jours après la disparition de l’enfant, on l’a retrouvé pendu à la clenche de la porte d’entrée de la ferme… A l’époque, les gens du pays
se sont demandés si c’est vraiment un suicide. Les gendarmes, eux, n’en étaient pas absolument certains. Il parait que le rapport du légiste … Mais le temps est passé et, peu à peu, tout s’oublie
Brusquement, j’ai réalisé :
- Tu te rends compte de ce que tu me dis ?
- Oui mon petit, oui je me rends compte
Elle me regarda droit dans les yeux :
- je pense que depuis quelques temps, la petite Marie est revenue et manque de se faire écraser, par toi et par 2 ou 3 autres d’ailleurs,
pour nous dire quelque chose… mais quoi ?
- C’est effarant, c’est impossible
Elle a eu les mêmes mots que le capitaine des pompiers hier soir dans la voiture :
- tu sais ici, ici, en terre de Brocéliande, il se passe toujours des choses étranges… des choses qui n’arrivent pas ailleurs… Allez viens
manger : il est passé midi.
J’ai voulu continuer la conversation pendant le repas mais ma grand-mère m’a fait comprendre qu’il est des choses dont on ne parle pas à table.
Après déjeuner, elle s’est habillée pour sortir en me disant qu’elle avait une commission à faire et en me conseillant de me reposer dans le jardin.
Je suis allé m’asseoir sur le vieux banc d’où l’on aperçoit le lac et dans le bourdonnement des abeilles et le froissement des feuilles des arbres chahutés par le vent, je me suis assoupi, un
livre « alibis » à la main.
C’est elle qui m’a réveillé à son retour. Elle m’a entraîné dans le salon. Sur la table basse, elle avait étalé une carte « IGN ».
- Regarde, me dit elle, ici, au milieu, le village.
Et elle fit un large cercle rouge sur la carte. Elle poursuivit :
- là, l’école et la mairie, dans le même bâtiment. Et tout au nord, là haut, la ferme de Marie. Et voici le chemin que Marie prenait tous les
jours pour rentrer chez elle.
Elle souligna la route qui montait droit au nord, d’un trait de feutre.
- maintenant, regarde bien. (elle mit un point sur un chemin à l’autre extrémité de la carte, au sud est) ici, l’endroit où le premier
automobiliste à appelé les secours, il y à deux mois. Là, (elle mit un second point dans la même région mais sur un chemin de traverse) c’est l’automobiliste qui a appelé il y a 5 semaines pour
la même raison. Et enfin, là, (elle pose un 3ème point à quelques centimètres des 2 premiers sur une troisième route) c’est toi, hier soir… cela fait un beau triangle non ?
J’ai du en convenir, un triangle presque isocèle en plein milieu de la foret. Elle poursuivit :
- j’ajoute qu’avec les 2 autres automobilistes, tu as 3 points communs : vous avez tous les 3 entre 40 et 45 ans, vous n’êtes pas du
village et rappelle moi, tu as bien une voiture rouge ?
- Oui, une Alfa Rouge… mais qu’est ce…
- Je n’en sais rien… sauf que les morts sont comme moi : ils n’y connaissent rien en automobile…
Je crois bien qu’à ce moment de la conversation, ma grand-mère se payait un peu ma tête
- bon maintenant, regarde le triangle que forme les 3 points… qu’est ce que tu vois à l’intérieur ?
A vrai dire, je n’y voyais pas grand-chose si ce n’est un signe kabbalistique qui, d’après la légende de la carte, signifiait « menhir, dolmen ou pierre levée »… je le dis à ma
grand-mère qui me répondit :
- mais non je m’en fiche de cela… on n’est pas dans « Arsène Lupin »… Ce qui m’intéresse c’est ce qu’il y a autour du menhir.
Aujourd’hui, il n’y a rien mais il y a 40 ans, il y avait une pâture avec un simple abri pour le foin des bêtes… et cette pâture, tu sais à qui elle appartenait ? Au grand père de Marie…
aujourd’hui, tout cela est à l’abandon. Personne n’y va plus ; regarde, la foret a repris ses droits et même la sente qui y menait n’est plus visible...tiens, là, on la devine… en
pointillés…elle partait de là à peu près, (et elle désigna l’endroit où je m’étais arrêté hier soir. Sans me laisser le temps de respirer, elle passa une veste en me disant) Vient, on va y faire
un tour.
Est il besoin de raconter la fin de cette histoire ? Nous avons eu beaucoup de mal à retrouver l’abri dans la forêt qui avait poussé, inextricable. C’était un bâtiment de bois et de chaume,
ouvert à tous les vents. A l’évidence, personne n’était venu depuis la mort du grand père. Dessous il y avait un gigantesque tas de foin qui pourrissait, montant à 5 ou 6 mètres, jusqu’au
plafond. Ma grand-mère a ramassé un bêche rouillée dans un coin, a retroussé ses manches et m’a dit : « Aide moi. »
Il nous fallu une vingtaine de minutes d’efforts pour commencer à mettre à jour la carrosserie d’une voiture. Ma grand-mère l’identifia tout de suite :
- c’est la Juva du grand père. Appelle les gendarmes pendant que je continue.
Quand ils sont arrivés, la voiture était presque entièrement dégagée. Sur la portière avant droite, il y avait une bosse très nette et des éraflures de peinture bleue.
Tout le monde s’est mis au travail et une heure après, un vélo bleu dont la roue avant était tordue avait été sorti de la paille.
Le parquet fut prévenu et des ouvriers arrivèrent avec des pelles mécaniques. Vers 21 h, on exhuma là où auparavant s’élevait le tas de foin, un squelette qu’on pu identifier avec une quasi
certitude. Il y avait au dessus un imperméable bleu…
L’affaire fit un entrefilet dans « Ouest France »… C’était une si vieille affaire. Et du reste, on ne reconstitua jamais entièrement ce qui s’était réellement passé.
On peut penser que le grand père qui avait un très fort penchant pour la bouteille a renversé sa petite fille sur le chemin entre l’école et la ferme familiale. La gamine a du être tuée sur le
coup. Il s’est affolé et a dissimulé le corps, le vélo et la voiture dans un endroit que lui seul fréquentait.
Je pense, comme ma grand-mère, que quelqu’un dans la famille a compris ou surpris ce qui s’était passé, le père sûrement. Pour éviter le scandale, il n’a rien dit à la police mais il a fait
justice lui-même en « suicidant » le beau père. Le fait que personne ne déclare la disparition de la Juva 4 plaide pour cette hypothèse. De même, la pâture et surtout le hangar du grand
père n’ont, semble t il, pas été fouillés sérieusement.
Restait à comprendre pourquoi la petite Marie avait attendu si longtemps après sa mort pour se manifester…
- C’est simple m’a dit ma grand-mère, sa maman est morte il y a 3 mois. Elle a voulu la rejoindre et être enterrée près d’elle au
cimetière… »
LAST IROKOI C 2009 in "HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS"
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