Samedi 11 avril 2009

 

Cette fois-ci, la scène avait été horrible ; plus que d’habitude. L’un comme l’autre, nous cherchions du fond de notre colère les mots les plus durs et les plus laids. Il ne s’en est fallu d’un rien que je ne la gifle et qu’elle ne me griffe le visage.

 

Alors, elle a pris nos 2 enfants, en pleurs, par la main, elle les a fait monter en voiture et elle est partie en faisant hurler la boite de vitesses.

 

Quand j’ai été un peu calmé, j’ai essayé de la joindre sur son portable. Elle n’a pas répondu. Je n’ai pas laissé de message. J’ai sonné le poste de garde. Elle était bel et bien sortie du camp, une heure auparavant. J’ai hésité à appeler sa mère… et puis j’ai renoncé.

 

Il était 20 heures et la nuit tombait sur le désert, autour de la base. Je décollais vers minuit, pour une mission de 4 jours sur Mercure. Je me suis allongé sur le canapé du salon.

 

4 jours, peut être que d’ici là, tout s’arrangerai, qu’elle serait là, à mon retour… je n’y croyais pas trop. On avait été trop loin cette fois ci…

 

3 heures du matin, heure terrienne :

 

Je suis seul à bord du vaisseau qui cingle vers Mercure. C’est un gros cargo de transport. Avant, il y a encore 1 an, on était 2 membres d’équipage sur ce type de bâtiment, mais avec la crise…

 

Cette nuit, en fait, je préfère être seul dans la phosphorescence des cadrans du poste de pilotage.

 

Dehors, c’est le néant, l’immense, l’éternel néant sidéral. Très loin, à tribord, une aurore boréale joue sur la harpe de la voie lactée.

 

D’habitude, ici, dans le cosmos, en regardant l’étonnante chorégraphie des planètes, j’oublie mes ennuis terrestres.

 

Mais, aujourd’hui, impossible : Je vois et je revois, je revis en boucle ce cauchemar, j’ai toujours dans les oreilles, ces mots, ces mots horribles que nous nous sommes jetés, aussi douloureux à recevoir que des pierres.

 

Et pourtant, je sais qu’elle a raison. Ce n’est pas une vie pour elle que d’habiter au milieu du désert, sur cette base militaire, loin de la ville et des boutiques, loin de sa mère, loin de tout. Avec mon métier, je ne suis jamais là, jamais plus de 2 jours par semaine, toujours parti aux frontières du système solaire un peu comme mon grand père, routier dans le grand nord canadien ou comme mon père, pilote de ligne. L’un comme l’autre ont divorcé 3 fois et ont fini leur vie, seul. Moi, je suis marié avec elle depuis 25 ans… et je ne veux pas la quitter.

 

Elle s’ennuie.

 

J’ai un sentiment confus de gâchis, d’inutilité… je suis fatigué, fatigué de cette vie, de ces disputes… fatigué comme le vieux vaisseau que je pilote.

 

3 fois déjà, depuis le début du voyage, le voyant rouge d’alarme générale s’est allumé.

 

Fausse alerte. Ce n’est rien ; sûrement un faux contact.

C’est réellement vieux et dangereux là-dedans. La porte de la soute tient, bricolée, avec une chaîne et un cadenas. Sur un hublot, à bâbord, du givre ; ce n’est plus étanche : une petite fuite… sans importance.

 

10 heures que je pilote.

 

Piloter : quel grand mot. Tout ou presque est automatique. Je ne fais qu’appliquer une suite de processus. Je suis un guetteur de cadrans. A 42 ans, je suis resté tout en bas de la hiérarchie militaire et de l’échelle sociale. On ne me demande aucune initiative, aucun jugement, aucune décision… tout est préformaté.

 

Ainsi, dans 10 minutes, je vais entrer en orbite d’approche. Le protocole d’arrivée sur Mercure, l’un des plus difficiles à cause de la proximité du soleil, prévoit le moment exact où je dois basculer le levier du gyroscope. C’est la seule action qui n’a pu être automatisée du fait des orages magnétiques si fréquents dans la région. C’est, en théorie, le seul vrai danger de la traversée. Si je désobéis à l’ordinateur de vol et que je n’abaisse pas le levier en question à la seconde dite, c’est la catastrophe : trop tôt, je vais m’écraser sur le sol de la planète, trop tard, je serai aspiré par l’attraction solaire. A ma connaissance, il n’y a jamais eu d’accident sur cette ligne

 

D’un autre coté, si tout se passe bien, dans 12 heures, je repars vers la terre où m’attendent un appartement vide, une procédure de divorce que je n’accepte pas et au moins encore 15 années d’un travail idiot et stérile.

 

Le vaisseau se met à vibrer comme s’il avait compris mon hésitation. Déjà 2 voyants sont passés à l’orange et le signal sonore stridule…

 

Sans que je le veuille vraiment, ma main s’éloigne du levier. Je coupe toutes les alarmes et la radio car, en bas, ils ne vont pas tarder à voir que quelque chose cloche et ils vont m’appeler. Je n’ai pas envie de leur parler, de leur expliquer.

 

Le poste de pilotage est devenu sourd et aveugle et le vaisseau, ignorant la planète qui l’attendait, pointe son nez vers l’incandescence de l’étoile qui calcine le zénith.

 

2 heures sont passées. Mercure est loin derrière moi. Il fait de plus en plus chaud. La lumière derrière les hublots est insoutenable. Mes yeux me brûlent. Je dois les fermer et sous mes paupières, je garde, gravée sur ma rétine, une image : elle, à 16 ans… c’était la première fois que je la voyais, dans la cour du collège…

 

Je sais que c’est bientôt la fin. Même si je le voulais, impossible de faire demi-tour. J’ai chaud, je suis brûlant et dans cette fièvre, comme un délire, j’ai dans la tête, cette musique que mon grand père écoutait dans la cabine de son camion… un truc qui disait : « Set the control… ». Je ne sais plus la suite mais ça parlait du soleil.

 

J’espère qu’elle croira à un accident et que personne ne la détrompera. Je ne veux pas qu’elle vive avec cela sur la conscience, toute sa vie.

 

Que fait-elle ? Que fait elle, là maintenant ?

 

Je l’imagine dans le jardin de sa mère, se reposant, dans une chaise longue, au soleil.

 

Elle ne sait pas… elle ne sait pas que bientôt, dans cette lumière, dans cette chaleur, sur sa peau, un peu de moi viendra, du fond de l’univers, l’enlacer et l’embrasser, une dernière fois…

 

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Samedi 11 avril 2009

 

Celui qui me manque le plus depuis que je suis là, c’est « La Moustache ».

 

C’est lui qui venait me garder quand elle sortait.

 

Je l’aimais bien car il ne disait rien. Il me faisait manger avec des gestes lents et calmes. Il ne criait pas quand je bavais ou que je recrachais tout.

 

Il me couchait dans mon lit à barreau mais lui, il ne m’attachait pas. Il n’éteignait pas la lampe. Il ne me laissait jamais seul, dans le noir. Je crois que, quand il était là, il ne dormait pas de la nuit. Il restait à coté de mon lit et quand j’étais énervé, quand je m’agitais, il posait sa grosse main sur mon front. Je m’endormais.

 

Un jour, il n’est plus venu. Je ne sais pas pourquoi. Alors, quand elle sortait, c’était des gens, jamais les mêmes, qui venaient me garder.

 

Ils étaient moins gentils que « La Moustache », ce vieux monsieur que je n’ai jamais revu.

 

Elle – je ne sais  pas qui elle est – elle était souvent… bizarre.

 

Des fois, elle me serrait fort, trop fort contre elle en me disant… des mots que je ne comprenais pas, que je n’ai jamais compris.

 

Elle m’appelait… son … « amour »… son …« tout petit… »

 

J’aimais pas quand elle était comme ça car sa bouche sentait mauvais et ses yeux me faisaient peur. Et puis, elle riait et elle pleurait en même temps.

 

Mais, le plus souvent, elle criait après moi en me secouant….elle s’énervait tout de suite et elle m’appelait « son golien ».

 

J’étais son « golien » ; je n’ai jamais su ce que cela voulait dire mais c’était méchant.

 

De plus en plus, elle me laissait seul, dans le noir, attaché aux barreaux. Je ne dormais pas ; j’étais malade de peur. Cela me donnait mal au ventre ; alors je me soulageais dans les draps.

 

Elle ne rentrait que lorsqu’il faisait clair derrière la fenêtre. Elle venait se pencher sur mon lit. Elle puait, elle puait de partout et comme moi aussi je puais de tout ce que j’avais fait durant la nuit, elle s’écartait très vite, l’air écœuré.

 

Je crois que si on ne s’aimait pas, c’était à cause de nos odeurs.

 

Un jour, elle a ramené quelqu’un à la maison, un homme, au poil tout noir, plus jeune mais moins beau que « La Moustache ».

 

Moins gentil aussi. Quand il m’a vu, il a eu l’air étonné, contrarié.

 

Il lui a reproché de ne pas lui avoir dit que j’étais « son golien ».

 

Il a crié ; elle a pleuré.

 

Ce soir là, je n’ai pas mangé ; elle ne m’a pas changé.

 

Juste elle a fermé la lumière et la porte.

 

Dans sa chambre, ça a encore crié un peu et après il y a eu plein de bruits, des bruits qui m’ont donné envie de me soulager, moi aussi. C’est parti très vite, dans les draps.

 

J’étais énervé ; je n’ai pas pu dormir.

 

Il est resté. Il ne m’aimait pas. Il me regardait de loin, l’air dégoûté. Il ne m’a jamais touché ; heureusement.

 

Ils criaient souvent ; à cause de moi je pense. Souvent il disait que « c’est lui ou moi, il faut choisir ».

 

Elle l’a fait.

 

Un jour, il n’était pas là. Elle m’a habillé ; elle m’a mis dans ma poussette.

 

On est allé derrière la porte ; là ou j’avais peur, ou il fait froid et ou il y en plein qui me regardent « mal »

 

Elle m’a emmené ici ; à l’hôpital, on m’a dit.

 

Elle m’a serré fort, trop fort contre elle en me disant qu’elle viendrait, qu’elle viendrait souvent.

 

Elle puait, elle n’avait jamais tant pué de la bouche.

 

Elle est venue 2... Peut être 3 fois ; je sais plus car j’ai du mal à me souvenir maintenant.

 

Ici, ce sont des gens en blanc ou en vert qui s’occupent de moi. Certains sont gentils ; d’autres me font mal en me faisant ma toilette ; la plupart sont indifférents.

 

Mais je suis au chaud, je suis dans mon lit ; on me donne à boire et à manger ; on me change… mais je suis tout le temps attaché.

 

Alors je ne vois plus que le plafond et une grosse fissure dedans. Je ne vois pas d’où elle part ni ou elle va… je n’en vois qu’une petite partie.

 

Quand je m’ennuie trop, je me soulage en pensant aux bruits que j’entendais avant.

 

Je m’ennuie souvent. Je n’ai presque plus de souvenirs.

 

Les visages passent. Le seul dont je me rappelle un peu, c’est celui de la « Moustache ».

 

Il me manque. Mais peu à peu je l’oublie lui aussi.

 

J’oublie les mots car presque personne me parle.

 

J’oublie les choses ou plutôt le nom des choses.

 

Mais c’est pareil.

 

L’autre jour, de la chaleur et de la lumière sont venues sur mon visage.

 

J’ai mis longtemps, longtemps à me souvenir que cette lumière et cette chaleur c’était « du soleil… » ou plutôt que cela s’appelait « du soleil ».

 

Je ne suis plus le « golien » de personne.

 

Je ne suis plus rien.

 

Et je me demande combien de temps cela va durer…

  

Le « temps »… je ne sais même plus ce que c’est… le « temps »

 

 

LAST IROKOI © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »

 

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Dimanche 29 mars 2009

C’était un 3 ou 4 Août, je ne sais plus, un lundi matin en tout cas. J’étais entre Royan et Saintes. J’allais rejoindre l’autoroute. Je devais être à Paris avant 14 heures pour une réunion. La route était déserte et le soleil brillait déjà haut dans le ciel. L’air vif et frais pétillait comme une coupe de champagne.

 

Et puis, « France info » a annoncé que les pompistes étant en grève depuis le début du week end, presque toutes les stations services étaient à sec ce matin. Le problème, c’est que je n’avais pas eu le temps de refaire le plein samedi ou dimanche et que mon ordinateur de bord indiquait 135 Km d’autonomie ; ce qui est notoirement insuffisant pour rejoindre la Capitale à 500 Km.

 

Effectivement, toutes les pompes sur ma route, à Médis, à Saujon et même dans la banlieue de Saintes étaient fermées. J’ai tout de même pris l’A 10 en me disant qu’une grève n’est jamais suivie à 100% et que sur l’autoroute, tout de même…

 

Là aussi il n’y avait presque personne ; quelques camions espagnols ou portugais encore scintillant de l’humidité de la nuit… et aucune station ouverte.

 

Le voyant s’est allumé ; j’ai encore fait 30 Km et je suis sorti à Niort.

 

Personne au péage ; rien que des automates à carte bleue.

 

Niort est certainement une très belle ville… quand on la trouve. Je n’ai pas vu de panneau et je me suis retrouvé en rase campagne, sur une route très certainement départementale, traversant des villages déserts et sans garage.

 

Cela devenait sérieux ; la jauge était définitivement sur 0.

 

Je suis entré dans un bourg un peu plus important et 200 mètres après, au sortir d’un virage, 2 motards m’ont fait signe de me ranger sur le bas côté.

 

Il y a des matins comme cela où tout part en quenouille. Et en plus, je ne pouvais même pas protester, j’étais au moins à 80…

 

Ils se sont dirigés vers moi. J’ai baissé ma fenêtre. Ils m’ont salué :

 

-       Bonjour Monsieur. Nous vous attendions. Suivez nous, nous allons vous ouvrir le chemin…

 

Et toutes sirènes hurlantes, ils m’ont fait traverser le village. 500 mètres après, nous nous sommes arrêtés sur un parking, devant un cimetière.

 

L’un des motards est venu ouvrir ma portière et au garde à vous :

 

-       vous êtes arrivé, monsieur. Ils sont à l’intérieur.

 

Je suis entré, un peu stressé, dans l’enceinte du cimetière, m’attendant à trouver des officiels installés sur des tréteaux, suspendant, sur le champ, le permis de conduire des contrevenants

 

Mais non, ni tréteau, ni préfet, rien qu’un groupe de personnes, certaines en deuil, qui attendaient en parlant à voix basse dans le silence recueilli des tombes doucement réchauffées par le soleil. Au loin, on entendait un coq et le grincement d’une poulie.

 

Il y avait là le maire, rubicond, ceint de son écharpe, une représentation d’anciens combattants avec drapeaux et médailles et un homme, jeune, la trentaine, en costume sombre, l’air triste, qui s’est approché de moi, la main tendue :

 

-       Vous êtes le représentant du Quai ?

 

C’était plus une affirmation qu’une question. Je l’ai regardé… je devais avoir l’air… l’air…enfin… étonné mais en fidèle lecteur de Simenon et compte tenu de la situation, je lui ai répondu :

 

-       Si vous parlez du Quai des Orfèvres, la réponse est non.

 

Il a souri tristement

 

-       Mais non, du quai d’Orsay, du ministère.

 

Lui aussi venait de comprendre que seul un quiproquo m’avait conduit jusqu’à là.

 

-       Non, je ne suis pas des affaires étrangères ; tout au plus de celui de la Santé et encore par délégation.

 

Il fit une grimace.

 

-       Je suis désolé ; nous enterrons mon oncle Georges. Nous attendons le convoi qui arrive de Paris et j’avais prévenu la préfecture qu’un émissaire du ministre viendrait probablement aux obsèques.

-       Probablement ?

-       En fait, ce serait plutôt « probablement pas ».

 

Il me désigna le centre du groupe qui attendait toujours :

 

-       vous voyez la dame toute en noir, très âgée, toute menue. Elle a 90 ans, c’est ma grand-mère, la maman d’oncle Georges. La pauvre, elle est complètement perdue. Mes parents sont morts. Je me suis occupé de tout…

 

Là, il laissa passer un long, très long silence. Il se bagarrait avec des larmes qu’il ne voulait pas montrer.

 

-       Oncle Georges est mort brusquement, il y a 4 jours, d’une crise cardiaque, dans la rue, boulevard saint Michel…

-       Mon oncle aussi est mort comme cela

-       Il travaillait comme huissier au ministère des affaires étrangères depuis 35 ans… vous savez ces employés, en habit noir, avec une chaîne d’argent au gousset qui, assis à un bureau, sur les paliers, renseignent les visiteurs. Dans 6 mois, il partait à la retraite

 

Il s’arrêta à nouveau et me prit le bras pour faire demi-tour dans l’allée.

 

-       mais je vous fais perdre votre temps…

-       Non, non, je vous assure…

-       Oncle Georges vivait à Paris, seul, un 2 pièces, près de l’Opéra. Mais dès qu’il avait quelques jours de vacances, il venait ici, voir sa mère qui est du village. Vous êtes passé devant sa maison en venant. Il connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait. Pour tous c’était le « Monsieur » du ministère… même le maire, dès qu’il y avait des élections en vue, venait lui demander son avis.

 

Il eut un sourire, un véritable sourire d’enfant, d’enfant qu’il était quand il venait, sûrement, passer ses vacances d’adolescent ici…

 

-        Il fallait le voir au bord de la rivière, entouré de pécheurs ou au café, à l’heure de l’apéritif, commentant les infos de la télé. Pour chacun, même pour sa mère, c’était un proche du pouvoir, un conseiller, un familier, un ami presque des ministres et des secrétaires d’état qui se sont succédés et qu’il appelait tous par leur prénom. Pour les affaires graves… la guerre en Irak ou le « 11 septembre » par exemple… il prenait un air mystérieux et disait que c’était trop grave pour qu’il en parle comme cela… vous êtes certain que je ne vous ennuie pas, au moins ?

-       Non, je vous assure, continuez.

-       Dès qu’il a été question des obsèques, ma grand-mère a souhaité respecter ce qu’elle pensait être ses volontés. Pas d’église et un enterrement ici dans le caveau familial. Mais elle m’a demandé de prévenir le Quai, persuadée que quelqu’un (elle n’osait pas penser au ministre… quoique…) viendrait dire quelques mots

 

Il laissa passer un long silence. J’avais compris mais je le laissais terminer

 

-       J’ai appelé le ministère. On m’a baladé de bureau en bureau. Je suis enfin tombé sur un chef de service. Il m’a dit qu’il transmettrait la nouvelle à la DRH. Manifestement, il s’en foutait. Ce n’était pas son problème.

 

Encore un silence, pesant celui-ci

 

-       J’ai été lâche. J’ai dis à ma grand-mère qu’un émissaire du ministre viendrait et j’ai commandé un gros coussin de fleurs où j’ai fait inscrire : « A Georges ; ses amis et collègues du quai d’Orsay »

 

Il passa une main dans ses cheveux, l’air soudain très las :

 

-       Voila, vous savez tout. Le convoi ne va pas tarder maintenant. L’enterrement est prévu pour 9 h 30 et il n’y aura pas de représentant du ministre. Je mentirai à ma grand-mère le mieux possible.

 

Au loin, il y avait la vieille dame qui n’arrêtait pas de regarder vers nous. Il avait l’air bouleversé, à bout de force…

 

Alors j’ai dit:

 

-       Vous ne croyez pas, cher ami, qu’il serait temps que j’aille présenter mes hommages à madame votre grand-mère en l’assurant de la sympathie de Monsieur le Ministre en mission depuis hier en Afghanistan ?

 

Il a rougi comme le gamin qu’il était et on est revenu à pas rapides vers le groupe qui attendait.

 

2 minutes après, le convoi est entré dans le cimetière. La cérémonie a duré 25 minutes environ. J’ai parlé près de 15 minutes et je crois que Georges aurait été très fier du portrait que j’ai fait de lui.

 

Je leur ai décrit le « Georges » qu’ils attendaient, tel qu’ils l’imaginaient, tels qu’ils le voyaient au ministère, discret bien que connaissant les secrets de la République, respectueux bien que dans l’intimité des ministres qui, eux, passent et se succèdent.

 

Prétextant des engagements parisiens (bien réels ceux là), j’ai refusé le verre de pineau que le maire offrait à l’hôtel de ville mais j’ai assuré sa réélection en affirmant à haute voix que la haute administration appréciait à son juste prix son action et son engagement au service de tous.

 

Le jeune homme m’a raccompagné à ma voiture. Il m’a longuement serré la main :

 

-       je crois que dans ce genre de situation on dit : « Je ne sais pas comment vous remercier, non ? »

-       moi je sais : dites-moi où je puis trouver de l’essence

 

Il a réfléchi 2 secondes et est parti parler aux motards

 

J’ai retraversé le village derrière eux, qui, pour bien marquer l’importance de leur mission et de l’émissaire qu’ils escortaient, ont poussé à fond leurs sirènes.

 

J’ai fait le plein à une pompe qu’ils ont réquisitionné et ils m’ont accompagné jusqu’au péage dans le même équipage.

 

A 13 h 45, je garai ma voiture au parking de mon boulot.

 

J’étais à l’heure pour ma réunion.

 

Sacré Georges.

 

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Dimanche 15 mars 2009

L’avion s’est stabilisé et l’hôtesse est passée avec des coupes de champagne. En détachant ma ceinture, j’ai pensé que rien n’est plus facile pour une meurtrière, même recherchée, de passer une frontière.

 

Car je suis une criminelle et mon crime est le plus abominable de tous, celui que personne ne comprend ni ne pardonne : j’ai tué mes 2 enfants.

 

Je l’ai fait calmement, sans haine et sans hâte. Je l’ai fait car je savais que c’étais la seule chose qui ferait réellement, épouvantablement souffrir leur père, mon mari, l’homme qui m’avait trahi et que malgré tout, en dépit de tout, j’aimais toujours.

 

J’ai également tué la petite dinde qu’il avait engrossée, paraît-il, et qu’il voulait épouser…

 

Oui, pour lui, j’ai tué 3 fois, puis j’ai pris la petite valise que j’avais préparée avant, j’ai vérifié que mon passeport et mon billet d’avion étaient bien dans mon sac et j’ai appelé un taxi pour Roissy.

 

Soyons clair. La prison ne m’effrayait pas mais je devais rester libre pour avoir une chance de le reconquérir, de le ramener vers moi. Je m’éloignais pour mieux revenir.

 

J’ai passé sans encombre les contrôles d’embarquement et de police. Pourtant, je suis certaine qu’à ce moment là, ma photo était déjà diffusée partout. Mais, ce n’est pas mon visage que le flic regardait en tamponnant mon visa : Je suis une belle, une très belle femme. Je le sais.

 

En passant au dessus des côtes normandes, j’ai incliné mon fauteuil et dans le silence j’ai fermé les yeux.

 

La première fois que nos regard se sont croisés, j’avais 19 ans et lui 22, à peine, mais instantanément, j’ai su que c’était lui et qu’il n’y aurait que lui pour toute ma vie.

 

Il était beau, un vrai mannequin de mode ; blond, grand, large d’épaules et les yeux aussi bleus que l’eau des piscines où il s’entraînait. Il venait pour un stage de natation en Grèce où j’habitais avec mes parents à l’époque.

 

Sans un mot, il ne parlait qu’anglais et moi que le grec, il m’a séduit. C’était mon premier amant mais avec lui, dès la première fois, celle qui m’a fait devenir femme, j’ai connu ce que souvent les autres mettent plusieurs années à découvrir, quand elles le découvrent.

 

Ceux qui parlent d’amour fusionnel ne savent pas de quoi ils parlent. La fusion, ce n’est pas entre 2 êtres qu’elle se passe... plus égoïstement, c’est à l’intérieur de chacun que cela s’embrase. C’était vraiment de la lave en fusion qui coulait dans mes veines et explosait dans mon ventre dès qu’il m’approchait, dès qu’il me touchait.

 

Je ne sais pas pourquoi je parle au passé. Dès que je pense à lui, la même fièvre qu’il y a 5 ans me saisit… je l’aime je l’aime comme une damnée dont il serait à la fois l’enfer et le paradis.

 

Le soleil se couchait et venait m’éblouir à travers le hublot. J’ai tiré le rideau et me suis replongée dans mes souvenirs.

 

Mes parents se sont tout de suite et très violemment opposés à notre liaison. Dès qu’il l’a appris, mon père m’a convoqué dans son bureau et hors de lui, il hurlait en me traitant de la pire des façons. Il a tellement hurlé que brusquement, il s’est effondré en tenant son cœur à 2 mains. Je le revois gisant sur le tapis, râlant déjà et je m’aperçois que tout à l’heure je n’ai pas dis la vérité ; ce ne sont pas 3 personnes que j’ai tué pour mon homme, mais 4 même si pour mon père, je n’ai pas agi directement, je ne l’ai pas frappé… je n’ai rien fais, tout simplement. Je savais qu’en glissant une pilule entre ses lèvres, la crise se passerait mais je n’ai pas allongé la main pour prendre le tube de médicaments qui étaient sous mon nez sur son bureau ; j’ai attendu … tout simplement.

 

3 mois après, j’ai touché ma part d’héritage. Je suis devenue une jeune fille très riche, l’un des plus beau partis d’Europe. J’ai filé à Las Vegas et je suis devenu officiellement madame J.Junior. Smith…

 

Nous nous sommes installés en France, à Paris. Nous aurions pu vivre sans rien faire mais avec l’héritage, il a voulu ouvrir une galerie d’art. J’ai vécu avec lui les 5 plus belles années de ma vie. Il avait un goût affirmé ; il savait ce qui allait marcher et très vite sa galerie est devenue un lieu de rendez vous du tout Paris. Des artistes, des hommes politiques, tous les people venaient à ses vernissages. Nous faisions souvent la une des journaux. Nos journées comme nos nuits se passaient dans une sorte de fièvre torride et délicieuse.

 

Il m’a fait deux beaux enfants, des garçons aussi blonds que lui, qu’il adorait. Il les appelait mes trésors… et il m’appelait sa princesse.

 

Je ne suis pas dupe ; il a sûrement donné des coups de canifs à notre contrat de mariage. Il était si beau, si cultivé. Il recevait très souvent dans son bureau, de jeunes femmes, peintres ou sculpteuses qui pour exposer dans sa galerie étaient prêtes à tout…

 

Non je suis injuste, il n’avait même pas besoin de cela… c’était le charme même et rares étaient celles qui auraient pu résister.

 

Mais je m’en moquais, cela ne prêtait pas à conséquence… dans le milieu que nous fréquentions, coucher, c’était normal ; cela faisait parti des usages… moi même…rien que pour me prouver qu’avec 2 grossesses je pouvais encore séduire… mais soyons franche. Jamais je n’ai éprouvé avec un autre ce que je ressentais avec lui…

 

Et puis un jour, il y eu la dinde. Dès le premier moment, j’ai senti le danger, j’ai senti qu’il n’était pas avec elle comme avec les autres. Cela faisait 2 mois que cela durait. Elle venait à la galerie tous les jours. Un matin, il m’a dit qu’il l’avait embauchée comme secrétaire ; elle dont le père était un industriel renommé, riche à millions si ce n’est à milliards…, secrétaire… il se foutait de moi et j’étais malheureuse comme jamais je ne l’avais été…

 

Ce fut un soir, qu’il m’annonça qu’il voulait divorcer, qu’elle était enceinte et qu’il voulait l’épouser.

 

Je n’ai rien dit, je l’ai laissé parler ; il a cru que j’étais d’accord ; il avait déjà contacté un avocat. Mais, moi dès la première seconde, j’ai cherché et trouvé comment lui faire aussi mal qu’il me faisait mal. En tuant ses 2 fils; Et la dinde aussi, surtout à cause du mioche qui poussait dans son ventre.

 

Voilà comment à 25 ans à peine, je suis devenue une criminelle, recherchée par toutes les polices du monde mais qui comptait sur sa fortune et sur sa beauté pour échapper à la justice et reconquérir son amour, son éternel amour.

 

La nuit était tombée et loin, très loin en dessous, il y avait le gouffre insondable de l’océan. C’est alors que dans le silence feutré de ces premières classes, j’ai pris conscience de la présence d’un homme, un asiatique énorme qui avait la prestance d’un maharadja et la sagesse d’un bouddha. Il me regardait et m’a souri. J’ai incliné la tête pour lui répondre. Je ne savais pas qui il était mais j’étais certaine que je l’avais déjà vu dans les journaux.

 

Pour me dégourdir les jambes, je me suis dirigé vers les lavabos. Dans le mess, deux hôtesses préparaient les plateaux repas. J’ai fais signe à l’une d’entre elle et à voix basse je lui ai demandé qui était cet homme. Immédiatement elle a pris un air déférent comme si elle parlait d’un dieu vivant. Je n’ai pas compris grand-chose avec le bruit si ce n’est que c’était le souverain d’un royaume au coeur de l’Himalaya, ami des grands de ce monde et certainement dans les 5 premières richesses du monde. Il avait du prendre un vol régulier car son jet privé avait rencontré des problèmes techniques en Suisse. Tout son staff, 7 personnes, l’accompagnaient en classe « affaire ».

 

En sortant des lavabos, je suis allé au bar et j’ai commandé un bourbon. J’ai senti une présence derrière moi. C’était lui. Il me demandait l’autorisation de boire avec moi.

 

En arrivant à San Francisco, je n’ai eu aucun problème à la douane. Son altesse Suong Li 1er (ami personnel du président Obama m’avait il confié dans l’avion), m’a fait passer avec lui par la porte des « VIP ». Il m’avait demandé de l'accompagner à une party que donnait un acteur, chez lui, à Beverly

 

L’agent de l’immigration américaine est venu en personne saluer son altesse en lui disant que tout était en ordre.

 

C’est lui qui, en refermant la portière de la limousine, m’a dit en s’inclinant :

 

-       Bon séjour Lady Mayday

 

Alors, avec un grand sourire, je lui ai répondu :

 

-       Non, pas Mayday, Lady Médée, Lady Helena Médée…

 

Et Suong à ajouté :

 

-       Et pourquoi pas,  peut être, bientôt, son Altesse Helena Medée ?

 

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Samedi 7 mars 2009

 

Marie, en sortant de sa douche, sans même se sécher, s’examina dans le miroir, au dessus de la vasque du lavabo. Elle se trouvait mauvaise mine. Elle se regardait rarement ; elle s’était toujours regardée rarement, trouvant son visage…quelconque, ni beau, ni laid. Mais là, elle était pâle et ses yeux étaient soulignés de cernes, de rides qui n’étaient pas là, elle en était certaine, il y a quelques semaines. Oui, ce matin là, elle s’était trouvée… vieille. Vieille ? Est-on vieille à 59 ans ?

 

Elle se retourna et se regarda, en pied cette fois là, dans le miroir long et étroit de la porte. Il y avait bien longtemps qu’elle ne s’était pas regardée ainsi, entièrement nue… et ce qu’elle vit ne lui plaisait pas. Sa silhouette s’était… comment dire…affadie. Elle n’était ni grosse, ni maigre ; elle n’avait pas bougé de poids depuis sa grossesse, il y a … combien ? Mon dieu, 35 ans déjà… elle n’était ni laide ni difforme mais ce corps blanchâtre, aux formes molles, sans tonus, lui semblait … obscène.

 

Elle passa très vite un peignoir d’éponge orange en se demandant, presque anxieusement, si un homme pourrait encore avoir envie d’elle…

 

Décidemment, elle n’allait pas très bien.

 

Pourtant, c’était un matin comme les autres. Levée à 7 heures, elle était tout de suite entrée dans la salle de bain, avait allumé la radio pour écouter les infos. Aucune nouvelle particulièrement alarmante, aucun fait divers sordide qui vous marque pour la matinée voire pour la journée entière. C’était le journaliste habituel dont la voix chaude et rassurante peuplait le silence qui régnait dans le 3 pièces. Rien pour expliquer ces idées tristes, moroses.

 

Elle passa dans la chambre pour s’habiller puis dans la cuisine pour faire chauffer l’eau du thé et griller ses tartines. Par habitude, elle alluma la télé pour regarder la météo et l’horoscope du jour. C’était la petite présentatrice brune, celle qui avait failli être renvoyée car elle avait été surprise, par des policiers, très occupée dans sa voiture avec un producteur …

 

Marie s’assit à sa table de cuisine pour beurrer ses tartines en se demandant depuis combien de temps elle n’avait pas fait l’amour. Son fils avait 10 ans quand elle avait divorcé et en 25 ans, elle n’avait connu que deux aventures; la première, d’une nuit, juste après sa séparation, un peu par vengeance ; la seconde qui avait duré un peu plus longtemps, un mois environ. Et puis elle s’était désintéressée de la chose. Cela ne lui avait pas manqué et de toute façon aucun homme ne s’était intéressé à elle.

 

A 8 heures pile, elle était dans l’ascenseur qui l’amena d’une seule traite au – 2. Quand les portes s’ouvrirent, la machine l’informa qu’elle était au niveau « parking » et lui souhaita une bonne journée.

 

Cela commençait mal. Elle du attendre plusieurs minutes avant de pouvoir sortir de sa rue à cause des éboueurs qui s’arrêtaient devant chaque porche.

 

En arrivant sur le périphérique, le GPS l’informa que Porte de Levallois, 5 km plus loin, un accident occasionnait un bouchon de 2500 mètres. Il lui proposa un itinéraire de remplacement qu’elle accepta. D’une voix métallique, il la guida durant les 20 minutes que dura son trajet.

 

Elle arriva à 8 heures 35. Sa place de parking était au niveau – 5. C’était sombre et presque désert. Seules les prises électriques pour recharger les véhicules hybrides, luisaient faiblement.

 

Comme tous les matins, l’ascenseur la conduisit, sans escale, au 18e étage et tandis que les portes s’ouvraient dans un soupir, une voix de synthèse lui souhaita une bonne journée comme ce soir, au départ, elle lui souhaiterait une bonne soirée.

 

Elle travaillait dans un open space de 25 ou 30 postes de travail. Elle avait connu, il y avait longtemps, ce bureau bourdonnant comme une ruche et puis, avec la crise, la société américaine qui l’employait, basée en Floride, n’avait conservé que 2 salariés en France : elle et un vieux type un peu sale qui s’installait le plus loin possible d’elle. Ils ne se parlaient jamais même pour se dire bonjour et elle n’avait aucune idée des fonctions qu’il occupait. Tous les autres, au fur et à mesure du temps, avaient été licenciés. Chaque lundi, 2 ou 3 d’entre eux trouvaient dans leur boite électronique, un message leur signifiant leur congé et le montant du cheque qu’ils recevraient. 5 minutes après, leur micro était désactivé : ils n’avaient plus qu’à partir. Elle n’avait pas compris pourquoi elle et le vieux avaient échappé aux charrettes.

 

Elle ouvrit son micro et prit immédiatement connaissance de ses mails. Ce jour là, elle avait 3 notes de synthèse à rédiger et à envoyer avant 17 heures sur des articles relatifs au commerce de la graine de couscous en Océanie et une recherche à effectuer sur les droits de douanes entre l’Irlande et la Mongolie.

 

Elle se mit au travail et vers 10 heures, elle avait déjà terminé la première note qu’elle envoya. On ne lui répondait jamais, jamais on ne lui demandait de précisions. Son travail devait être apprécié car tous les 6 mois elle recevait de la DRH un mail la remerciant de sa contribution aux résultats de l’entreprise et l’informant du montant de la prime qui lui était allouée.

 

Elle alla à la machine à café devant les ascenseurs. L’« automat » lui demanda si elle souhaitait un café long ou court, avec ou sans lait, avec ou sans sucre. Exceptionnellement, ce matin là, il ne lui demanda pas de faire l’appoint et lui rendit sa monnaie.

 

A midi, elle avait déjà largement entamé la 3ème note et elle s’arrêta pour grignoter la bricole qu’elle avait amenée de chez elle. Il y a bien longtemps qu’elle ne sortait plus le midi pour aller manger. Il y avait trop de monde dans les « Fast food » et elle détestait la déco et la musique de ces endroits. Alors, elle mangeait rapidement devant son micro en lisant les nouvelles sur « Yahoo ».

 

L’après midi ne passa ni lentement, ni rapidement. Le travail était facile et il n’y avait rien qui pouvait distraire son attention. Elle était loin des fenêtres qui, de toutes les façons, ne pouvaient pas s’ouvrir, climatisation oblige et l’horizon était bouché par la façade d’une tour qui, à moins de 10 mètres, en face, offrait au regard un mur lisse, sans ouverture. Cela mangeait la lumière et le ciel dont elle n’apercevait, en s’approchant de la fenêtre, qu’un minuscule triangle tout là haut. Souvent, les variateurs électriques s’enclenchaient pour allumer les néons dès 14 heures en hiver.

 

Le seul événement notable, cet après midi là, se déroula vers 16 heures. Le vieux type sale éteignit son micro, se leva, passa sa veste et alla prendre l’ascenseur à l’autre extrémité du bureau. Pourquoi partait il si tôt ? Elle imagina qu’il avait une maladie quelconque et qu’il avait rendez vous chez son médecin.

 

Pendant 2 heures, elle resta seule dans le grand bureau et termina sa recherche sur les droits de douane. Puis, elle prit l’ascenseur, regagna sa voiture et démarra.

 

Avant de lever la barrière, le portail électronique lui signala, en français puis en anglais, que les piles de son « bip » commençaient à faiblir et qu’il convenait de les changer. Il lui précisa qu’il s’agissait de pile de type « R 69 » et qu’elles étaient disponibles au magasin « Auchan » proche de son domicile au prix de 15 euros 75.

 

Son retour se passa sans encombre. Elle longea la Seine en écoutant la suite pour violoncelle de Bach.

 

Elle s’arrêta chez « Auchan », trouva les piles qu’elle régla à une caisse automatique ouverte qui scanna le code barre sans problème. Elle en profita pour faire le plein à la station libre service juste après la sortie du centre commercial.

 

A 18 H 15, elle était chez elle et alluma tout de suite la télé plus par habitude qu’autre chose car il n y avait rien qui l’intéressait à cette heure là. Puis elle alluma son micro pour lire ses mails, espérant un courriel de son fils qui travaillait à Dubaï. Mais non, il n’y avait rien d’autres que des spams. Son fils lui écrivait une fois par an pour Noël. Elle n’avait jamais vu son petit fils qui était né 2 ans auparavant.

 

La soirée se déroula longue et courte à la fois. Elle dîna devant les informations. Elle reçu un appel d’un répondeur téléphonique qui lui proposait de lui envoyer un technicien pour un diagnostique d’ondes électro acoustiques. Elle raccrocha sans écouter les arguments scientifiques que la machine débitait.

 

Enfin, elle se programma un film. C’était un navet quelconque qu’elle regarda en mangeant un paquet de caramels.

 

A 22 H 30, elle alla se coucher avec un livre qu’elle traînait depuis plus d’un mois. Elle lut 3 pages, vérifia que son radio réveil était bien réglé sur 7 H 00 puis prit son comprimé pour dormir et enfin, éteignit la lumière.

 

Une heure après, elle ne dormait toujours pas. Les questions, l7es angoisses du matin étaient revenues, plus fortes, plus aigues encore. Tout cela tournait dans sa tête comme un écureuil tourne dans sa roue.

 

Elle ralluma la lumière et son radio réveil lui signala d’une voix nasillarde qu’il n’était pas encore 7 H 00 du matin. Cela accru encore un peu plus son malaise. Elle avait même du mal à respirer. Elle étouffait, elle était en nage. Elle se leva pour aller boire un verre d’eau dans la salle de bain. Elle se regarda dans le miroir du lavabo. Elle avait une plus sale mine encore que le matin. Elle retourna s’asseoir dans son lit et là, brusquement, elle fut prise d’un violent malaise. Elle avait envie de vomir…Sa tête tournait et son cœur battait à lui faire mal. Au comble de l’angoisse, elle se sentait partir, elle se sentait mourir.

 

Elle décrocha le téléphone et hésita un petit peu : qui appeler ? Son fils ? Il était si loin ; sa nièce en Bretagne ? Elle ne se souvenait peut être même pas d’elle… pas d’ami, aucune relation, personne, personne à appeler…. Son vertige s’accélérait. Elle voyait « noir »; tout s’obscurcissait.

 

Il y avait sous le combiné une plaque de métal qui rappelait les n° d’urgence. Elle composa d’une main mal assurée le 15, les urgences médicales.

 

Cela sonna longuement puis cela décrocha et elle entendit : « Par suite d’un nombre important d’appels , tous nos urgentistes sont en ligne. Veuillez réitérer votre appel ultérieurement. »

 

Et la machine raccrocha.

 

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Vendredi 20 février 2009

J’ai refermé la porte de l’auberge, derrière moi, avec difficulté, à cause du vent qui s’était levé sur la plaine, vers midi. Il m’avait suivi jusqu’à cette auberge dont il faisait grincer la chaîne de l’enseigne « Au lion rouge ». La salle commune était déserte

 

J’ai posé, contre le mur, mon arbalète, cet engin de mort qui, à 500 pas, clouait son homme contre un arbre, qui heurtait mon honneur d’archer. Je regrettais mon arc de bois clair qui, au moins, laissait sa chance à la cible, humaine ou animale. Avec ses ferrures et ses engrenages, l’arbalète était une monstruosité qui rendait la guerre encore plus laide, la guerre dont je rentrais, meurtri, abîmé et las. Jusqu’où ira la folie des hommes ?

 

Je me suis approché de l’âtre où des braises rougeoyaient. Sur le comptoir, la flamme d’une chandelle se reflétait sur les cruches de terre vernie. Dans le fond, la salle silencieuse entre les rafales de vent, était froide et humide.

 

J’ai appelé « quelqu’un » à haute voix et il se passa longtemps avant qu’une voix bougonne « qu’on arrivait ».

 

C’était un homme gras et court, sans âge. Il remontait de la cave, essoufflé, un panier plein de bouteilles poussiéreuses au milieu desquelles il avait planté une bougie pour éclairer ses pas.

 

Il est passé devant moi sans me saluer et commença à ranger ses bouteilles derrière le comptoir. Je me suis approché pour lui demander si je pouvais souper et avoir une chambre pour la nuit. Un moment, je me suis demandé s’il m’avait entendu. Enfin, sans cesser de travailler, il se décida :

 

Ø  Vous êtes point d’ici.

 

Ce n’était pas une question, plutôt une constatation, une évidence. Je lui ai dit que j’étais un voyageur fatigué qui cherchait un refuge pour la nuit.

 

Il ne répondit pas mais sortit d’un placard, une bouteille de vin entamée et un gobelet, un morceau de lard, un autre de fromage et une tranche de pain. Il apporta le tout sur une table près de la cheminée.

 

Ø  Voila, étranger, tu manges et tu files… le plus vite et le plus loin possible

 

Il m’avait dit cela sans menace, sans violence ; c’était un conseil tout au plus.

 

Ø  Que se passe t il, ici, aubergiste ? est-ce la coutume de renvoyer le voyageur qui demande asile ? je peux payer. Si tu manques de chambres, un coin d’étable…

Ø  Oh, non… toutes mes chambres sont libres.

Ø  Et bien alors !

Ø  Alors, rien, il faut que tu partes.

 

Toujours le même ton, calme, affable. Une étincelle sauta dans l’âtre d’un bruit sec. Le vent secoua la porte à 2 ou 3 reprises.  Tout en mangeant, j’ai changé de conversation :

 

Ø  C’est étrange ce vent… depuis ce midi, il saute, comme un démon, d’un coin à l’autre de l’horizon. On dirait qu’il est en colère

 

L’aubergiste s’approcha de ma table :

 

Ø  Ecoute moi, l’ami… tu es trop curieux. Il ne se passe rien d’étrange dans cette ville, rien qui ne te regarde…

 

Silence. Même le vent semblait attendre ce qui allait suivre.

 

Ø  Seulement, bientôt, ce sera nuit noire, l’heure où l’on ferme les portes. Tu ne pourras plus sortir… et si tu restes ici, cette nuit, tu risques ta peau… tu entends, c’est de ta peau qu’il s’agit ; Alors, finis ton repas et file, c’est le conseil d’un vieux soldat.

 

Il ne plaisantait pas. A sa voix, j’ai senti qu’il y avait quelque chose qui me dépassait, qui nous dépassait. Alors je me suis levé et j’ai voulu payer mon repas.

 

Ø  Non, ce soir, on ne paye pas

 

Dans le geste de refus qu’il fit, j’ai vu qu’il lui manquait une main.

 

Ø  La guerre ?

Ø  Oui, la guerre…

 

Un silence, dans une rafale plus forte encore que les autres.

 

Ø  Tu es sûr que je ne peux pas t’aider ? entre soldat…

Ø  Non, tu ne peux pas. Dépêche toi : les portes vont être fermées et tu seras fait comme un rat.

 

J’ai repris mon arbalète en murmurant :

 

Ø  Comme tu le veux… adieu… et bonne chance, je ne sais pas contre quoi, mais bonne chance…

 

J’ai fais quelques pas vers la porte. Elle était secouée par des rafales de plus en plus en colère :

 

Ø  Attend…

 

Je me suis retourné…

 

Ø  Attend, tu es capable de garder un secret ? Je ne sais pas pourquoi je vais te raconter cela… mais jure moi de ne jamais rien dire.

 

Je protestais de mon honnêteté

 

Ø  Jure sur le Christ.

 

J’ai juré. Alors, il me fit signe de me rasseoir, posa un cruchon et deux gobelets sur la table et s’installa en face de moi en me demandant.

Ø  Connais tu la date d’aujourd’hui ?

Ø  Oui, nous sommes en novembre.

Ø  Oui, en novembre… nous sommes le 24 novembre. Dans un mois exactement ce sera la Nativité

 

Il remplit les verres

 

Ø  Et bien, tous les 24 novembre, vers midi, le vent, une vraie tempête, se lève sur la plaine et toute la journée sautant du nord au sud et d’est en ouest, il va hurler et assiéger la ville. Tu entends : tous les 24 novembre et cela depuis la nuit des temps. Je suis né ici et bien, je peux te jurer que pas une seule année n’y a dérogé.

Ø  C’est étrange.

Ø  Tout dans cette histoire est étrange, maléfique. Et pourtant, je ne suis pas comme ces vieilles bigotes superstitieuses, j’ai voyagé, j’ai fait la guerre, j’ai vu des pays… mais cela je ne l’ai jamais vu, ni entendu autre part.

 

Il but une gorgé d’alcool et reprit à voix basse :

 

Ø  Tu n’as du voir personne en arrivant.

Ø  Non, tout est désert dans ta ville.

Ø  Normal, ils ont peur. Les vieux disent que ce jour là, ce sont les portes de l’enfer qui s’entrouvrent et que cela fait un énorme courant d’air. Ils pensent qu’il y a une porte sur l’au-delà, après le marécage.

 

A mon tour, j’ai avalé une gorgée de son tord boyau.

 

Ø  Les vieux, peut être, mais toi qu’en penses tu ?

Ø  Moi, rien, je constate c’est tout. Mais attend, tu ne sais pas tout.

 

Il y eu une saute de vent qui semblait protester.

 

Ø  Cela souffle jusque vers minuit et brusquement tout s’arrête… alors dans le silence, on entend un bruit sourd, soudain ; ce sont les portes de la ville qui s’ouvrent à la volée…

 

C’est à cet instant là qu’il y eu dehors un bruit également sourd qui résonna dans toute la ville.

 

Ø  Ça, ce sont les portes de la ville que l’on ferme. Je te l’avais dis : c’est l’heure… tout à l’heure, elles se rouvriront et dans la nuit, chacun derrière sa porte, le cœur battant, pourra entendre le bruit d’un chariot grinçant et des chevaux qui le tirent.

 

Il cessa de parler. Le vent semblait s’être fait une raison ; il feulait à voix grave.

 

Ø  Tout le monde sait qu’il doit s’arrêter, qu’il va s’arrêter devant une porte et que son cocher va en descendre, un fouet à la main, son capuchon rabattu sur les yeux. Dans le silence, il frappera à la porte et appellera par son nom de baptême, l’un des habitants de cette maison, homme ou femme, jeune ou vieux, aïeul ou enfant, c’est selon. Comme hypnotisé, celui ou celle qui aura été appelé, se lèvera bien docilement, ouvrira la porte et montera dans le chariot qui reprendra son chemin. On ne reverra plus jamais celui ou celle qui aura été désigné et l’on ne retrouvera jamais son corps

 

Dans le silence et l’obscurité, malgré moi, j’ai frissonné. J’ai avalé une gorgée d’alcool. Sans le vouloir, j’ai murmuré :

 

Ø  C’est absurde…

Ø  Oui, et encore plus que cela.

Ø  Personne ne s’est jamais rebellé, aucune… victime, aucun parent… ?

Ø  Non, pas même moi…

 

A son tour, il bu une gorgée et continua :

 

Ø  J’avais une femme de 10 ans ma cadette, elle était belle et gentille. On attendait un enfant…

 

Il hésita.

 

Ø  Il y a un an, c’est devant chez nous que le chariot s’est arrêté et c’est son nom à elle qui a été prononcé… mais je n’ai rien fait, rien dit pour la retenir, je n’ai pas bougé, tu entends, pas même le petit doigt.

 

Il releva la tête et me regarda.

 

Ø  J’étais mort, mort de peur… toi seul, toi seul peux comprendre. Tu as vu la mort en face sur les champs de bataille, tu sais ce que l’on ressent dans ce cas là… et bien là, dis toi que c’est cent fois, mille fois pire quand la voix résonne dans la nuit. On comprend que c’est fini, aucun recours, aucune pitié… plus d’espoir.

 

Silence. Il reprit la voix cassée

 

Ø  Allez file à présent

 

Je le regardais sans comprendre :

 

Ø  Les portes…

Ø  Sont fermées je sais… en sortant, prend à main gauche jusqu’à la muraille d’enceinte. Un boulet l’a éventré. Tu pourras passer par là. Tu verras un petit pont de briques jaunes. Franchit le et prend à gauche, à gauche tu entends. A 5 jets de pierre, une chaumière. Si tu frappes sans dire que tu viens de ma part, on t’ouvrira.

 

Il me regarda en souriant.

 

Ø  C’est ma sœur, on est fâché depuis 20 ans : tête de mule mais bon cœur. Là bas tu ne crains rien, c’est en dehors des murailles.

 

Avant de sortir, je me suis retourné :

 

Ø  Pourquoi tu ne viendrais pas avec moi ?

 

Il sourit mais ne dit rien : j’avais compris, il attendait le chariot.

 

J’ai été accueilli par une brave femme aussi grasse que son frère.  Je n’ai pas dormi de la nuit. Le vent s’est effectivement arrêté de hurler vers minuit mais j’ai eu beau tendre l’oreille, je n’ai entendu ni chariot, ni chevaux ; je me suis même levé pour aller guetter, sous la lune, l’ombre menaçante de la ville : je n’ai rien vu.

 

J’ai repris ma route vers le sud, le lendemain. C’est à la mi journée que j’ai croisé, inquiet tout de même, un chariot, un chariot tiré par 2 chevaux noirs et mené par un homme en bure sombre, la capuche rabattue sur la tête.

 

C’était un brave homme qui m’a demandé un morceau de pain. C’était le vidangeur de latrines, celui qui cure la merde dans les égouts de la ville…

 

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Dimanche 15 février 2009

 

Bonjour,

 

Vous ne me connaissez pas et pourtant j’apparais souvent dans vos rêves.

 

Je suis un homme ou une femme, jeune ou vieux, c’est selon, et mon apparence, ma silhouette, les traits de mon visage, que je modifie à volonté, vous sont parfaitement inconnus.

 

Je suis le second rôle de vos songes, toujours au fond du décor ; le chauffeur de taxi, le concierge ou l’agent de police, éternel figurant… on dirait que je suis là pour faire vrai.

 

Au mieux, si vous me croisez au détour d’un rêve, je vous regarderais et même je vous sourirais mais jamais je ne vous parlerais, jamais je ne jouerais un rôle direct dans l’histoire que vous rêvez.

 

Souvent, au matin, vous ne vous souvenez plus de moi… mais si vous vous en rappelez, vous serez sûrement troublé car jamais vous ne m’avez vu, rencontré, connu ou reconnu dans la réalité et vous vous demandez qui je suis, de quelle partie de votre esprit, de votre vie, je viens, moi, qui avait pourtant l’air si réel, si vivant, si humain dans votre rêve.

 

Je me présente : je suis visiteur de rêves… (Gardien ou patrouilleur de rêves serait d’ailleurs plus exact…)

 

Mon rôle ? Veillez à garder close la frontière entre rêve et réalité.

 

Cela vous étonne ? Allons… vous n’avez pas compris ?

 

Vous vivez tous sur la même planète ; pourtant, vous ne vivez pas tous la même vie. Certains sont milliardaires à Los Angeles ; d’autres mineurs en Sibérie.  Quoi de commun entre celui qui vit à Tokyo et l’homme de la pampa en Patagonie ? Et entre celui qui meurt centenaire et celui qui part trop tôt ? Je ne dis pas qu’une destinée est meilleure qu’une autre, je dis que toutes sont différentes.

 

Pour les rêves, c’est pareil. Quand un humain s’endort, son esprit part... ailleurs, autre part, vers une autre et même entité, le même univers, la même terre si vous voulez mais chacun fait un rêve, un songe, un cauchemar différent.

 

Mon rôle est d’éviter que, pendant l’histoire rêvée, des vérités, des réalités soient révélées à ceux qui ne sont pas prêts à les entendre… A ce que ne soient pas révélées des évidences qui bouleverseraient des destinées, qui changeraient l’histoire d’un homme et pourquoi pas, par ricochet, l’histoire de l’Humanité.

 

Pour éviter cela, dès qu’un risque se profile à l’horizon, j’accélère ou je ralentis le temps du songe, je le fais devenir absurde, je le code d’une telle façon que le rêveur lui-même en rigole à son réveil en se demandant où il va chercher tout cela.

 

Nous sommes une poignée de gardiens patrouillant l’espace/ êve, empêchant certaines rencontres ou les provoquant pour éviter des catastrophes.

 

La pire des situations, c’est lorsque 2 savants d’époques différentes se rencontrent et se mettent à parler… Là, il faut agir vite et parfois, nous ratons notre coup.

 

C’est comme cela que les hommes ont hérité du feu, de la roue, de l’imprimerie ou de la bombe atomique. Alors nous sommes convoqués par les 7 … dieux (c’est bien comme cela que vous les appelez ?) et nous sommes réprimandés, voire révoqués… car les Dieux aiment les univers stables, statiques, sans innovation, sans changement, sans progrès… le progrès, c’est... hérétique.

 

Nous ne reculons devant rien pour brouiller les cartes et cela d’autant plus que depuis la nuit des temps les hommes cherchent à décoder, à débuguer leurs rêves et que suivant les civilisations, ils y arrivent de mieux en mieux : en extrême orient cela devient de plus en plus difficile pour nous.

 

En cas d’alerte grave, notre seule solution est souvent de réveiller le dormeur en sursaut. Vous comprenez pourquoi, parfois, en plein milieu de la nuit, vous vous réveillez, hébété, assis dans votre lit, le cœur battant la chamade avec votre épouse à coté de vous, qui vous demande pourquoi vous avez crié… 

 

C’est que pendant une fraction de seconde, vous avez frôlé une vérité que vous ne deviez pas connaître…

 

Vous vous rendormez et le lendemain matin, c’est à peine si vous vous souvenez de l’incident.

 

Avec les enfants aussi, nous avons du mal. Ils sont vif les gamins, ils pigent vite. Nous avons alors recours à d’horrible cauchemars pour éloigner de leur esprit ce qu’ils ont entrouvert. Alors si cette nuit votre gosse vous réveille en pleurant parce qu’il a peur d’un mauvais rêve qu’il vient de faire, ne soyez pas trop sévère.

 

Dans des cas extrêmes, surtout avec les personnes âgées qui sont entêtées, et qui ne veulent pas démordre de leur rêve quel que soit le stratagème utilisé, nous sommes obligés de faire en sorte qu’ils ne se réveillent plus jamais… mais, en fait, il y a peu de mort pendant leur sommeil.

 

Comment ? Vous voulez savoir si vous avez eu déjà affaire à nous ?

 

Je ne sais pas : rappelez moi votre numéro de sécurité sociale…

 

Oui… 51… Je regarde…

 

Ah oui, c’était il y a 4 jours, samedi soir…

 

Comment ? Vous voulez savoir ce que vous avez failli découvrir ?

 

Ah non, désolé, c’est impossible ; je ne peux rien dire…bon allez puisque vous insistez, je vais vous confier un secret : quand je vous ai réveillé, vous rêviez que vous étiez en train de lire une histoire de fou sur votre micro qui se terminait comme cela :

 

« Je ne sais pas : rappelez moi votre numéro de sécurité sociale…

 

Oui… 51… Je regarde…

 

Ah oui, c’était il y a 4 jours, samedi soir…

 

Comment vous voulez savoir ce que vous avez failli découvrir ?

Ah non, désolé, c’est impossible ; je ne peux rien dire…bon allez puisque vous insistez, je vais vous confier un secret : quand je vous ai réveillé, vous rêviez que vous étiez en train de lire une histoire de fou sur votre micro qui se terminait comme cela :

 

« Je ne sais pas : rappelez moi votre numéro de sécurité sociale…

 

Oui… 51… Je regarde…

 

Ah oui, c’était il y a 4 jours, samedi soir…

 

Comment vous voulez savoir ce que vous avez failli découvrir ?

 

Ah non, désolé, c’est impossible ; je ne peux rien dire…bon allez puisque vous insistez, je vais vous confier un secret : quand je vous ai réveillé, vous rêviez que vous étiez en train de lire une histoire de fou sur votre micro qui se terminait comme cela : » » »

 

LAST IROKOI ©  2009 in «  histoires de la vie de tous les jours »

 

Par lastirokoi - Publié dans : page 1 - Communauté : Pensées d'ailleurs
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Dimanche 8 février 2009

Je fais partie de ces milliers de gens qui, chaque année, disparaissent, sans prévenir, sans donner de nouvelles à leurs proches ou à leurs amis. Certains rentrent quelques jours, quelques mois ou quelques années après, sans expliquer, sans pouvoir expliquer pourquoi ils ont fait cela… les autres ne donneront plus jamais signe de vie… ou de mort.

 

J’aimerais vous faire comprendre que cela ne se passe pas, bien souvent,comme on le croit, que, dans mon cas tout au moins, rien n’était prémédité ; je n’avais rien préparé et le hasard a joué un rôle étonnant.

 

Ce soir là, j’étais sorti tard de la banque et dans le wagon bondé du RER, je revoyais cette scène qui, depuis le matin, repassait en boucle devant mes yeux.

 

Cet homme, mon âge à peu près, qui découvrait avec stupeur qu’il n’avait plus rien sur son compte et que le découvert qui lui avait été accordé était dépassé depuis longtemps…Il n’a rien dit quand je lui ai demandé de me rendre sa carte bleue… Juste ce regard de stupeur et d’effroi, ce regard qui ne me quittait plus depuis le matin… Pourtant après 20 ans passés derrière le guichet d’une banque, j’aurai du être vacciné.

 

Voilà pourquoi, ce soir là, je ne suis pas descendu à « Auber », dans la cohue, pour prendre ma correspondance comme tous les jours et rentrer chez moi. J’avais une migraine terrible et les jambes coupées. J’étais dans mes pensées, moroses. Quand j’ai réalisé que j’avais raté ma station, j’étais déjà gare de Lyon.

 

Alors je suis descendu de la rame et je suis remonté à la surface ; j’avais besoin de marcher. Je n’étais pas pressé. Personne ne m’attendait : ma femme rentrerait tard, retenue par je ne sais plus quel congrès et la maison était trop grande, trop vide depuis que les enfants étaient partis…

 

J’ai passé la seine où le soleil achevait de mourir et je suis entré dans la gare d’Austerlitz.

 

Pourquoi ? Je ne sais pas… sûrement parce qu’elle est juste en face du pont et que le feu, au rouge, m’a permis de traverser sans ralentir ma marche…

 

Si le feu avait été au vert…

 

J’ai déambulé longtemps dans le hall des départs, au milieu de gens pressés qui me bousculaient sans cesse. Sous la verrière noircie, les sons étaient métalliques, agressifs. Tout était gris et triste.

 

La seule tache de couleur, c’était les feux du fourgon de queue de ce train qui partait dans un quart d’heure pour Rodez. Je ne savais pas où c’était exactement, en Auvergne peut être, mais j’ai pris un billet au distributeur et je suis monté à bord. Au passage, j’ai jeté mon téléphone portable et ma serviette pleine de dossiers, dans une corbeille à papier, sur le quai.

 

J’étais seul dans mon compartiment. Je me suis assis, sur ma couchette, dans la pénombre. Les bruits de la gare me parvenaient faiblement. J’étais épuisé, incapable de penser à quoi que ce soit. Sans même enlever ma veste et mes chaussures, sans même tirer les rideaux de la fenêtre, je me suis allongé.

 

Je dormais déjà quand le train a démarré.

 

Quand j’ai rouvert les yeux, c’était le petit matin. Le froid m’avait réveillé. Le train ralentissait et tanguait sur des aiguillages. Il entrait en gare de Rodez.

 

2 ou 3 voyageurs sont descendus en même temps que moi. L’air était si vif que j’ai du remonter le col de ma veste. Le buffet ouvrait dans le hall. J’ai commandé un grand crème et j’ai avalé 3 croissants coup sur coup.

 

Je suis descendu aux lavabos pour me passer de l’eau sur le visage et recoiffer mes cheveux. J’ai enlevé ma cravate trop fripée. Rien pour me raser. Pas terrible dans la glace…

 

Dehors, la place se poudrait de givre et de soleil : c’était l’aube. 3 cars, moteur au ralenti, allaient démarrer.

 

Dans la gare, j’ai entendu une annonce qui résonnait : un train partait pour Paris dans trois minutes. Juste le temps de l’attraper au vol.

 

Ce fut fugace ; sur cette place, j’ai senti que j’étais à la charnière, à la frontière de 2 vies… et puis, je suis monté dans le car du milieu, celui qui allait à « Laissac ».

 

Là aussi, si j’avais pris celui de Decazeville…  

 

Je me suis installé tout à l’arrière, à coté de 3 sacs de patates. Tout de suite, on a démarré. J’étais le seul passager.

 

Dès la sortie de la ville, la route s’est mise à monter en lacets et à chaque virage, je découvrais une autre vallée, un autre horizon. Sous le ciel pur, bleu et métallique, les prairies marbrées de gel alternaient avec de vieux villages aux fermes de pierre grise, repliées sur leur cours qui sentaient la fumée et le bois humide.

 

Le car m’a déposé sur une place immense, démesurée pour ce petit bourg. Depuis j’ai appris que c’était le champ de foire de Laissac.

 

Il faisait beaucoup plus froid qu’à Rodez. Le vent dévalait des montagnes et cavalait sur le Causse alentour, pétillant comme du champagne. J’ai fais quelques pas dans le silence peuplé par le chant d’un coq et par un grincement de poulie, plus loin, vers le centre du village.

 

Un bar-tabac aux rideaux blancs jaunis faisait face à un garage où une pompe à essence portait l’enseigne d’une marque que je ne connaissais pas. Plus loin, une « épicerie quincaillerie » comme il en existait, il y a 50 ans.

 

Sur la vitrine, une affichette : « demandons chauffeur vendeur – libre de suite – salaire intéressant – références sérieuses exigées. »

 

Je suis entré.

 

Est il besoin de poursuivre ce récit ? Depuis près de 5 ans, je suis le chauffeur de la camionnette qui, hiver comme été, amène dans les villages perdus du Causse et dans les fermes isolées, le pain, le vin, le sel et… les pâtes… les journaux, le courrier quand le facteur ne peut pas passer et les médicaments quand il le faut.

 

.

 

Je suis aussi et surtout la seule visite, la seule distraction de ces gens, souvent âgés. Je parle avec eux de la ville en bas, je leur donne des nouvelles, j’annonce les mariages et les baptêmes, les décès souvent… ici, les portables ne passent pas ; de toute façon, ils sont bien trop pauvres pour en avoir un et l’hiver, qui dure 5 mois, casse sans cesse les fils du téléphone.

 

Je finis parfois le chemin à ski mettant les provisions qu’ils ont commandées dans mon sac à dos quand vraiment la camionnette ne passe pas. Par contre, l’été, quand le soleil chauffe le Causse comme une plaque rougie à blanc, la sueur me dégouline dans les yeux.

 

Et si vraiment je ne peux pas venir, ils m’engueulent la fois suivante… C’est une vie difficile… mais c’est la mienne désormais.

 

Je vis au bourg, au dessus de l’épicerie avec Gianni et la mamma. Ce sont eux qui m’ont accueilli le premier matin. Ils ne m’ont jamais posé de question sur… avant… je crois bien sincèrement qu’ils ont cru que j’avais des problèmes avec la police ou la justice. Mais Gianni a émigré d’Italie, au moment des années de plomb, en 70… et lui aussi ne parle jamais de son passé.

 

Ils m’ont adopté. Je dors sous leur toit et je mange à leur table ; le soir, c’est moi qui fais la caisse et, après, je joue aux dominos avec lui en écoutant la radio. Il ne veut pas de télévision. Le dimanche, il m’emmène à la pêche quand le temps le permet ou boire un coup au bistrot pendant que la mamma est à la messe.

 

Je suis bien ici.

 

Le lendemain de mon arrivée, j’ai détruit tous mes papiers et aujourd’hui encore, je n’ai aucune identité. Je ne suis pas déclaré, je ne paie pas d’impôts, je suis un mort civil mais ici cela ne compte pas. Tout le monde m’appelle « l’italien », voila tout. Pourtant, dans le bourg, il y en a au moins un qui connait ma véritable identité : c’est le brigadier de gendarmerie… mais il s’en fout. Cela ne l’empêche pas de boire, souvent, le coup avec moi…

 

C’était 2 ans après mon arrivée ici. Le brigadier était là. Il n’était pas en service et bien qu’en uniforme, il buvait un coup de blanc au comptoir en lisant le « Figaro ». En partant, il me l’a laissé, ouvert à la page des petites annonces en me disant « Tiens l’Italien, il y a des nouvelles intéressantes pour toi là dedans… »

 

En plein milieu de la page, il y avait un faire part, celui de ma femme qui annonçait le mariage de ma fille avec le fils d’un certain Vicomte de Fortagne. J’ai appris qu’elle s’associait à moi dont le nom était suivi d’une petite croix noire, un peu funèbre et qu’un certain Hubert Phelipez, cité sur la même ligne que … ma veuve… était de la cérémonie… Quand à mon fils, également cité mais plus bas, il avait épousé une certaine Marie dont il semblait avoir eu 2 garçons…

 

Tout est bien dans le meilleur des mondes… non ?

 

Parce que, quand même, il serait indécent de réveiller un fantôme, n’est ce pas ?

 

LAST IROKOI © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS» 

 

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Dimanche 1 février 2009

 

C’était un lundi matin. Il était 8 h 15 et depuis plus de 20 minutes, j’étais bloqué dans un embouteillage sur le « circulaire » de la Défense.

 

Il tombait une sorte de neige fondue et les tours avaient mis leur écharpe de nuages. Il faisait encore nuit et je grelottais dans l’habitacle spartiate de mon 4X4.

 

Un ¼ d’heure après, c’était toujours pareil. Je n’avais pas fait 200 mètres. Je commençais à m’énerver. Au loin des sirènes de police et de pompiers. Cela avait l’air grave. Certains conducteurs descendaient de leur voiture pour aller voir. D’autres éteignaient leur moteur. Moi pas. J’avais des frissons.

 

A 9 heures, j’avais du faire 100 mètres de plus… j’étais juste avant la caserne, pour ceux qui connaissent. Au loin, barrant toute la chaussée, une gerbe de gyrophares orange et bleu, lugubres dans le jour enfin levé.

 

C’est là que j’ai aperçu ce que j’ai pris en premier pour une entrée du centre commercial que je ne connaissais pas encore. Parallèle au boulevard, elle en était séparée par un imposant terre-plein de béton.

 

J’en avais marre. J’ai passé la première, je me suis dégagé de ma file et j’ai franchi le terre-plein… Pour ça, c’est bien un 4X4.

 

En arrivant dessus, j’ai compris que ce n’était pas une bretelle d’accès mais une route à 3 voies, totalement déserte, qui s’enfonçait presque tout de suite dans un tunnel, dans le ventre de la Défense.

 

Ma montre de bord indiquait 9 h 10 et un panneau bleu à l’entrée du tunnel m’a indiqué que j’étais sur la « A 117 » sans mentionner de direction.

 

C’était un tunnel très long, un intestin de béton gris éclairé par des néons blafards presque écœurant mais au moins, je roulais. Personne devant, ni dans mon rétro et quand enfin, je suis ressorti, j’étais dans une banlieue que je ne connaissais pas. L’autoroute coupait en 2 des quartiers anonymes de barres « HLM ».

 

J’étais prisonnier : aucune bretelle de sortie et des grillages de part et d’autre de la chaussée. Alors je roulais, je roulais toujours. Ca devenait ridicule cette histoire. Je n’allais pas rouler comme cela toute la journée…

 

En voulant regarder l’heure, je me suis aperçu que le tableau de bord était éteint : encore un fusible sûrement. La radio, inaudible sous le tunnel, était restée muette. Elle aussi était morte. Quant à ma montre, je l’avais oubliée sur la tablette de la salle de bain et inutile de sortir mon portable : quand j’ai voulu prévenir mon bureau depuis l’embouteillage, il ne s’est même pas allumé. J’avais oublié de le recharger, la veille. Seule, dansant sur sa ventouse collée au tableau de bord, une petite boussole m’indiquait que je roulais plein nord.

 

Graduellement, à la banlieue triste a succédé une plaine large et monotone sous les nuages, paysage en noir et blanc. Et toujours la route, sans limite, si ce n’est le grillage qui l’enchâssait dans le néant.

 

Combien de temps ai-je roulé ainsi ? Je n’en sais rien. 4 heures peut être ? C’est tout juste si je ne  souhaitais pas tomber en panne d’essence… c’était idiot. Je n’avais vu aucune station service depuis la Défense. J’ai même souri en pensant que c’était bien la première fois que j’aurai été heureux de voir un péage. Mais non, rien, pas même de panneau indicateur… J’étais mal, inquiet, pas paniqué non mais vaguement inquiet… A un moment je me suis même pincé pour voir si je ne rêvais pas. Cela m’a fait mal ; donc je ne rêvais pas.

 

Quelle heure pouvait-il bien être ? 12 ou 13 heures environ… je commençais à avoir mal dans le dos et surtout j’avais une énorme envie de pisser. J’ai même pensé m’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence. Aucun risque… Depuis le boulevard circulaire, je n’avais vu aucun véhicule.

 

Il s’était remis à pleuvoir ; le ciel était vert bouteille et on aurait pu croire que la nuit tombait…. La route était rectiligne et les essuies glaces, eux, continuaient à bien fonctionner.

 

C’est tout au bout d’une longue ligne droite que j’ai aperçu les lumières. Un halot bleu et vert qui s’est précisé à mesure que j’approchais : c’était bien une station service dont j’ai emprunté la raquette d’accès.

 

Aucune voiture bien sur ni aux pompes, ni sur le parking… rien que la boutique illuminée de néons. Dans la pluie torrentielle, on aurait dit un navire à quai.

 

Je me suis rangé face à la porte et je suis entré. Silence. Les présentoirs de cartes routières et de sandwichs attendaient des clients qui n’arrivaient pas.

 

A la caisse, une jeune femme dans son uniforme vert et bleu ; je l’ai à peine regardée… plus que savoir où je me trouvais, m’intéressaient les lavabos où je courus soulager un besoin qui, depuis plusieurs kilomètres, m’empêchait presque de penser.

 

C’est en me lavant les mains que j’ai vu la caissière, derrière moi, dans le reflet du miroir, qui balayait le sol. Sans me regarder, à voix très basse, elle a murmuré :

 

- Ne vous retournez pas. Ils sont déjà là. Nous avons peu de temps.

 

J’ai voulu intervenir. Elle a légèrement haussé le ton en faisant toujours semblant de balayer.

 

-       Non. Écoutez-moi. En sortant, je vais vous bousculer. J’en profiterai pour glisser dans votre poche un morceau de carton ou il y a un numéro de téléphone portable. Lorsque vous rentrerez là bas, vous appellerez ce numéro. Vous lui direz que tout va bien… que je suis triste d’être loin de lui… et surtout, surtout…

 

Là, sa voix s’est légèrement cassée…

 

-       que je suis désolé de m’être fâchée ce matin… je n’aurai pas du… non, je n’aurai pas du…si j’avais su, oui, si j’avais su… dites lui que je ne lui en veux pas. Que j’ai compris, que je l’aime, que je l’aime …pour l’éternité…

 

Il y eut un silence. Je ne savais plus quoi dire. Elle était bouleversée… elle reprit enfin :

 

-       allez, il faut y aller… passez devant… non, pas un mot…

 

Je lui ai obéi. A la porte, effectivement, elle m’a bousculé et j’ai senti qu’elle glissait quelque chose dans ma poche.

 

Dans la boutique, j’étais attendu par deux motards. Ils n’ont pas dit un mot… juste fait signe de les suivre dehors. On est sorti l’un derrière l’autre, et ils m’ont accompagné, toujours en silence, à ma voiture. Ils m’impressionnaient tellement que je n’ai rien osé leur demander…

 

Ce dont je me souviens, c’est qu’on est passé devant une sorte d’appentis, accolé au bâtiment. Dessous il y avait un joli scooter rouge vif, celui de la serveuse sûrement, avec sur le carénage, à l’avant, une décalcomanie qui proclamait : « j’suis une rebel’… »

 

Arrivé à ma voiture, celui qui semblait être le chef m’a dit : « suivez nous ».

 

Ils m’ont précédé et nous sommes sortis de la station, par une grille, derrière. Toujours sous la pluie, ils m’ouvraient le passage sur des petites routes sinueuses. Nous roulions à tombeau ouvert. Il n’y avait personne mais ils avaient enclenché leur sirène et leur gyrophare. Très peu de temps après, nous avons emprunté un tunnel. Ils se sont rangés sur le côté et m’ont fait signe de continuer tout droit…

 

C’était un tunnel gris éclairé par des néons blafards presque écœurant…

 

Je n’ai pas été surpris de déboucher sur une bretelle qui m’a conduit sur le boulevard circulaire de la Défense, exactement 50 mètres après l’endroit où je l’avais quitté…

 

De même il m’a semblé tout naturel de voir que mes cadrans fonctionnaient à nouveau… la montre de bord marquait 9 h 11.

 

L’embouteillage était en train de se dissiper. Ca roulait, au pas certes, mais ça roulait. Je suis arrivé à l’endroit de l’accident. Les pompiers nettoyaient la chaussée. Trois voitures et un camion étaient impliqués. Le choc avait été effroyable. La police mesurait la chaussée entre des marques faite à la craie. Plus loin, il y avait une dépanneuse : dessus, un scooter rouge avec une décalco, trop loin pour que je puisse la lire… inutile je savais ce qu’il y avait écrit dessus.

 

Je suis arrivé au boulot à 9 H 35. Je suis resté très longtemps, pensif, dans mon bureau, assis face à mon micro que j’avais ouvert par habitude.

 

Il s’est passé une heure peut être. Puis je me suis décidé ; j ai décroché mon téléphone et j’ai sorti de ma poche le morceau de carton pour composer le numéro qui était inscrit dessus.

 

LAST IROKOI © 2009 IN « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »

 (En hommage à Jean Cocteau)

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Dimanche 25 janvier 2009

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Je suis un vieux monsieur. J’ai 70 ans. Alors ils sont tous venus. Il y a mes 2 fils et mes 3 filles, les gendres et les brus et les 7 petits enfants dont le plus vieux vient juste d’avoir 20 ans.

 

20 ans ; exactement l’age que j’avais quand… quand tout aurait pu basculer… non, pas basculer ; mais être différent, être autrement.

 

Et quand je vois notre tribu et notre maison pleine de bruits et de soleil, notre jardin plein de roses et notre bibliothèque, mon refuge, pleine de sérénité ; et surtout quand je te regarde, toi, ma compagne, ma complice des bons et des mauvais jours, toi avec qui j’ai tout construit, toi sans qui rien ne se serait construit, je me dis que j’ai eu une bonne vie, une belle vie et qu’à 20 ans, j’ai pris le bon chemin, j’ai eu le bon réflexe… sans même le savoir…

 

A quoi tiens la vie ? A quoi tiens le bonheur ?

 

Pendant qu’arrive le gâteau d’anniversaire dont je devrais souffler les bougies en une seule fois pour bien montrer que j’ai encore du souffle et que mon fils aîné ouvre une bouteille de champagne australien, bien meilleur que celui que font les français d’après ce que l’on dit chez nous, je revois cet épisode de ma vie comme un vieux film, avec amusement, avec attendrissement, cet épisode que je n’ai jamais raconté à personne.

 

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

 

C’était la nuit, une nuit de novembre 1959, à Londres, sur un quai de la Tamise, non loin de « Vauxhall bridge »…

 

Non, il n’y avait pas de brouillard… mais un froid sec et vif, pétillant et vert comme du champagne.

 

Le lendemain, je reprenais le bateau pour rentrer chez moi, en Australie, au bout d’un an de voyage.

 

L’idée était de mon oncle. Il voulait que je lui succède à la tête de son cabinet d’assurances et il ne croyait ni aux études, ni aux diplômes. Autodidacte, il pensait qu’un jeune devait voyager autour du monde plutôt que de perdre son temps sur les bancs d‘une fac. Il avait convaincu mes parents. Il m’avait acheté un billet d’avion pour les USA et une guitare. Il m’avait mis un paquet de « traveller’s » dans les mains et m’avait conduit en personne à l’aéroport en m’expliquant qu’avec la guitare et les accords qu’il m’avait appris quand j’étais jeune, je pourrai gagner ma vie n’importe où…

 

Il avait raison.

 

Je suis parti fin 58. J’ai parcouru les « States » en stop de San Francisco jusqu’à New York en faisant un détour par le Canada puis je suis passé en Europe où j’ai sillonné l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la France et enfin l’Angleterre. Partout, avec ma guitare, j’ai été bien accueilli. Grâce à elle, on m’a donné à manger, à boire et rares ont été les soirs où je dormais seul dans mon sac de couchage.

 

J’ai vu, j’ai appris plein de choses sur le monde et sur les hommes. J’ai connu des galères. J’ai vécu des moments merveilleux mais j’en avais marre. J’étais heureux de rentrer enfin chez moi. « I’m going home ».

 

Ma dernière nuit à Londres... J’étais assis dans la pénombre de ce quai désert et je jouais de la guitare en chantant des textes que j’avais griffonnés sur un carnet, au hasard de mes rencontres, de mes étapes, de mes découvertes.

 

C’était une belle nuit même si la lune jouait à cache cache derrière les nuages. Loin, vers le parc, sonnait un clocher… Londres, Impératrice des cités où jamais je ne me suis senti « étranger ». C’est en parcourant ses rues et ses parcs que le mot « liberté » a prit du sens pour moi. A Madrid, on m’a traité de clochard et à Paris, la police m’a contrôlé 20 fois en un mois. Ici, jamais un policeman ne m’a adressé la parole… Si, une seule fois, à « Trafalgar », vers 3 heures du matin, pour me demander si je n’avais pas trop froid.

 

J’aime Londres, la plus libre, la plus tolérante, la plus séduisante des cités que je connaisse.

 

Je ne sais pas par où il est arrivé. Brusquement, il était devant moi, c’est tout. Il me regardait et il écoutait mes chansons en silence. Il avait mon age à peu prés. Vêtu de cuir noir, il portait les cheveux longs pour l’époque. Dans l’obscurité, j’avais du mal à distinguer son visage. Simplement il se taisait ; il écoutait.

 

Alors, j’ai joué tout mon répertoire pour cet unique spectateur, pour cet unique concert, sous les étoiles, dans l’air vif qui sentait parfois le goudron ou le gas-oil quand passait sur le fleuve un bateau. Les mouettes, perchées sur les amarres, dormaient.  

 

Combien de temps ai-je joué ? Je ne sais pas. A un moment j’ai eu soif. J’ai ouvert une cannette de bière et j’ai bu une gorgée au goulot. Puis, je lui ai tendu la bouteille. Il l’a vidé d’un coup. Il a sorti un paquet de cigarettes et m’en a offert une avant de se servir. J’ai posé ma guitare et ensemble, en fumant, sans rien dire, on a regardé le fleuve où passait un train de péniches chargé de voitures.

 

Tout à coup, il a parlé. Il m’a dit que ma musique était vraiment fabuleuse et que mes textes sonnaient juste. Il avait l’air sincère. J’ai rigolé. Je lui ai parlé de mon oncle qui m’avait appris à jouer et de mon voyage, des villes, des aventures qui avaient inspiré ces chansons.

 

Il m’a dit que c’était génial, vraiment génial et il m’a parlé de lui, un tout petit peu… de sa mère tout de suite mais je n’ai pas compris si elle était morte ou simplement partie…il avait envie d’aller un jour aux USA. Il s’y passait des choses importantes pour la musique et surtout il y avait New York, la seule ville à ses yeux où il pourrait vivre… et mourir…

 

Il avait une belle voix, grave et triste mais déjà cassée et usée pour son age et en même temps capable d’enthousiasme surtout quand il parlait de musique. Il essayait de former un groupe mais il avait du mal. Il y avait toujours un truc qui n’allait pas. Les mecs ne venaient pas aux repet’ ou ils arrivaient bourrés. Il avait l’air découragé.

 

Je lui ai tendu ma guitare pour qu’il me montre ce qu’il jouait mais il a refusé en me disant que c’était mon concert à moi seul. Il a voulu que je rejoue une chanson qui parlait de Memphis et d’une fille aux yeux noirs et pleins de haine.

 

Il m’a écouté presque religieusement. Il a rallumé une cigarette et c’est la seule fois où j’ai pu voir son regard, à la lueur du briquet, un regard étrange…lunaire… il était autre part, déjà dans un autre univers…

 

A la fin, il y eu un long silence et puis, hésitant, presque timidement, il m’a demandé si je voulais pas venir, un jour, jouer avec lui et son groupe. Il avait besoin d’un son tel que le mien. Je lui ai répondu que c’était impossible, que je repartais chez moi, en Australie, sur un cargo, demain.

 

Il n’a pas insisté.

 

Une aube timide se levait doucement, loin, de l’autre coté de la ville et le vent a fraîchi.

Les mouettes et les goélands, un à un, s’ébrouaient et prenaient leur envol vers la mer pour aller pêcher. 

 

Alors, il s’est levé et m’a fait un signe de la main en guise d’adieu.

 

Comme il s’éloignait, je lui ai demandé :

 

-       « Hé, mec ! »

 

Il s‘est retourné.

 

-       « c’est quoi ton nom ? »

 

Il s’est marré :

 

- « Pourquoi ? Tu veux m’envoyer une carte postale avec un kangourou dessus ? »

            - « Non ! Pour mon journal. Je note le nom de tous ceux que je rencontre.

 

Il a hésité puis, s’est décidé :

 

-       « Lennon »

 

Un silence.

 

-       « John Lennon »

 

Et il a continué son chemin vers le jour qui arrivait.

 

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

 

Tout le monde attend que je souffle les bougies. Mais moi, la seule chose que je vois, c’est ton regard. Tu me regardes en souriant. Toi seule a compris que j’étais parti loin, très loin pendant quelques instants…

 

Ce sourire et ce regard : toute ma vie…

 

Non vraiment, il n’ y a rien à regretter…

 

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