Cette fois-ci, la scène avait été horrible ; plus que d’habitude. L’un comme l’autre, nous cherchions du fond de notre colère les mots les plus durs et les plus laids. Il ne s’en est fallu d’un rien que je ne la gifle et qu’elle ne me griffe le visage.
Alors, elle a pris nos 2 enfants, en pleurs, par la main, elle les a fait monter en voiture et elle est partie en faisant hurler la boite de vitesses.
Quand j’ai été un peu calmé, j’ai essayé de la joindre sur son portable. Elle n’a pas répondu. Je n’ai pas laissé de message. J’ai sonné le poste de garde. Elle était bel et bien sortie du camp, une heure auparavant. J’ai hésité à appeler sa mère… et puis j’ai renoncé.
Il était 20 heures et la nuit tombait sur le désert, autour de la base. Je décollais vers minuit, pour une mission de 4 jours sur Mercure. Je me suis allongé sur le canapé du salon.
4 jours, peut être que d’ici là, tout s’arrangerai, qu’elle serait là, à mon retour… je n’y croyais pas trop. On avait été trop loin cette fois ci…
3 heures du matin, heure terrienne :
Je suis seul à bord du vaisseau qui cingle vers Mercure. C’est un gros cargo de transport. Avant, il y a encore 1 an, on était 2 membres d’équipage sur ce type de bâtiment, mais avec la crise…
Cette nuit, en fait, je préfère être seul dans la phosphorescence des cadrans du poste de pilotage.
Dehors, c’est le néant, l’immense, l’éternel néant sidéral. Très loin, à tribord, une aurore boréale joue sur la harpe de la voie lactée.
D’habitude, ici, dans le cosmos, en regardant l’étonnante chorégraphie des planètes, j’oublie mes ennuis terrestres.
Mais, aujourd’hui, impossible : Je vois et je revois, je revis en boucle ce cauchemar, j’ai toujours dans les oreilles, ces mots, ces mots horribles que nous nous sommes jetés, aussi douloureux à recevoir que des pierres.
Et pourtant, je sais qu’elle a raison. Ce n’est pas une vie pour elle que d’habiter au milieu du désert, sur cette base militaire, loin de la ville et des boutiques, loin de sa mère, loin de tout. Avec mon métier, je ne suis jamais là, jamais plus de 2 jours par semaine, toujours parti aux frontières du système solaire un peu comme mon grand père, routier dans le grand nord canadien ou comme mon père, pilote de ligne. L’un comme l’autre ont divorcé 3 fois et ont fini leur vie, seul. Moi, je suis marié avec elle depuis 25 ans… et je ne veux pas la quitter.
Elle s’ennuie.
J’ai un sentiment confus de gâchis, d’inutilité… je suis fatigué, fatigué de cette vie, de ces disputes… fatigué comme le vieux vaisseau que je pilote.
3 fois déjà, depuis le début du voyage, le voyant rouge d’alarme générale s’est allumé.
Fausse alerte. Ce n’est rien ; sûrement un faux contact.
C’est réellement vieux et dangereux là-dedans. La porte de la soute tient, bricolée, avec une chaîne et un cadenas. Sur un hublot, à bâbord, du givre ; ce n’est plus étanche : une petite fuite… sans importance.
10 heures que je pilote.
Piloter : quel grand mot. Tout ou presque est automatique. Je ne fais qu’appliquer une suite de processus. Je suis un guetteur de cadrans. A 42 ans, je suis resté tout en bas de la hiérarchie militaire et de l’échelle sociale. On ne me demande aucune initiative, aucun jugement, aucune décision… tout est préformaté.
Ainsi, dans 10 minutes, je vais entrer en orbite d’approche. Le protocole d’arrivée sur Mercure, l’un des plus difficiles à cause de la proximité du soleil, prévoit le moment exact où je dois basculer le levier du gyroscope. C’est la seule action qui n’a pu être automatisée du fait des orages magnétiques si fréquents dans la région. C’est, en théorie, le seul vrai danger de la traversée. Si je désobéis à l’ordinateur de vol et que je n’abaisse pas le levier en question à la seconde dite, c’est la catastrophe : trop tôt, je vais m’écraser sur le sol de la planète, trop tard, je serai aspiré par l’attraction solaire. A ma connaissance, il n’y a jamais eu d’accident sur cette ligne
D’un autre coté, si tout se passe bien, dans 12 heures, je repars vers la terre où m’attendent un appartement vide, une procédure de divorce que je n’accepte pas et au moins encore 15 années d’un travail idiot et stérile.
Le vaisseau se met à vibrer comme s’il avait compris mon hésitation. Déjà 2 voyants sont passés à l’orange et le signal sonore stridule…
Sans que je le veuille vraiment, ma main s’éloigne du levier. Je coupe toutes les alarmes et la radio car, en bas, ils ne vont pas tarder à voir que quelque chose cloche et ils vont m’appeler. Je n’ai pas envie de leur parler, de leur expliquer.
Le poste de pilotage est devenu sourd et aveugle et le vaisseau, ignorant la planète qui l’attendait, pointe son nez vers l’incandescence de l’étoile qui calcine le zénith.
2 heures sont passées. Mercure est loin derrière moi. Il fait de plus en plus chaud. La lumière derrière les hublots est insoutenable. Mes yeux me brûlent. Je dois les fermer et sous mes paupières, je garde, gravée sur ma rétine, une image : elle, à 16 ans… c’était la première fois que je la voyais, dans la cour du collège…
Je sais que c’est bientôt la fin. Même si je le voulais, impossible de faire demi-tour. J’ai chaud, je suis brûlant et dans cette fièvre, comme un délire, j’ai dans la tête, cette musique que mon grand père écoutait dans la cabine de son camion… un truc qui disait : « Set the control… ». Je ne sais plus la suite mais ça parlait du soleil.
J’espère qu’elle croira à un accident et que personne ne la détrompera. Je ne veux pas qu’elle vive avec cela sur la conscience, toute sa vie.
Que fait-elle ? Que fait elle, là maintenant ?
Je l’imagine dans le jardin de sa mère, se reposant, dans une chaise longue, au soleil.
Elle ne sait pas… elle ne sait pas que bientôt, dans cette lumière, dans cette chaleur, sur sa peau, un peu de moi viendra, du fond de l’univers, l’enlacer et l’embrasser, une dernière fois…
LAST IROKOI © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »
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