Dimanche 18 janvier 2009

Il est presque midi, sûrement. Je travaille depuis l’aube sur la plaine. Je ne sens plus mon dos comme un vieux coolie malade.

 

Des dragons géants se sont posés ici et de leurs griffes, ils ont éventré la terre jusqu’aux enfers. Ils en ont ramené des cadavres qu’ils ont piétinés et lacérés. Maintenant, partout, jusqu’à l’horizon, ce ne sont que lambeaux d'humains à moitié enfouis dans la boue. Je dois les ramasser et, avec respect, les ranger dans des cercueils de bois brut qu’on emmène en fin de journée, de l’autre côté du village, au cimetière militaire.

 

Au début, ce n’était pas pour cela que les étrangers sont venus m’embaucher. Avec tous les hommes du village, on a signé un contrat de 3 ans pour venir travailler chez eux, en Europe où c’était la guerre. Ils avaient besoin de terrassiers. Avais-je le choix ? Chez moi, plus de travail, une misère, une famine noire. Song-li, ma 5ème fille, venait de mourir d’une mauvaise fièvre. Elle avait 6 mois. Bientôt, cela aurait été au tour des autres. Si je n’avais rien fait, ils seraient morts de faim.  

 

Alors je suis parti, comme les autres, aux premiers jours de l’automne de l’année du dragon de feu et je suis arrivé longtemps, longtemps après, en hiver 1917 comme ils comptent chez eux, dans un camp de travail, tout au nord de la France.

 

Les baraques de bois sont sales mais il y fait chaud et notre estomac n’est pas habitué à la nourriture qu’ils nous donnent mais avant, on crevait de faim. Il nous est interdit de sortir mais quand le pourrions nous ? On travaille dur de l’aube à la nuit tous les jours de leurs semaines et la mort nous a suivi jusqu’ici. Autour de moi, mes compagnons tombent d’épuisement, de maladie et des coups que, sans raison, souvent, nous recevons des gardes anglais.

 

Je crois que le pire c’est que nous ne sommes même pas certains que nos salaires arrivent bien dans nos familles…

 

les premiers temps, je posais des traverses de chemin de fer. Mais, un matin, avec une dizaine de mes semblables, on m’a emmené ici, sur l’ancienne ligne de front, pour déterrer les restes de ces pauvres bougres, tombés depuis des semaines, récupérer leurs plaques d’identité et les enterrer…

 

Là, c’est vraiment devenu l’enfer des 7 vies. Les premiers jours, j’ai fait d’horribles cauchemars où des démons sans visage, des fantômes sans forme humaine voulaient m’entraîner de force sous la terre…Peu à peu je me suis habitué même si on me dit que je hurle souvent pendant mon sommeil… j’ai eu de la chance : beaucoup de mes semblable sont devenu fous, d’autres se sont suicidés… Ce que l’on voit, ce que l’on touche durant la journée dépasse l’entendement…

 

Ce à quoi on ne se fait pas, c’est l’odeur… l’odeur de cadavre qui me colle aux vêtements, à la peau, aux mains…. L’air que je respire, l’eau que je bois et le riz que je mange, puent la mort…

 

Midi, enfin : c’est la pause. Les roulantes sont arrivées. C’est une bonne journée aujourd’hui ; dans le riz, il y a quelques morceaux de saucisses.

 

Je cherche un coin où m’asseoir pour manger tranquille, à l’écart. C’est étrange, depuis qu’on fait ce travail, on ne se parle presque plus entre nous. Chacun reste muré dans sa tête… et moi, j’ai de plus en plus de mal à me souvenir comment c’était chez moi ou le visage de Chen li, mon épouse. Quand j’y arrive, je garde le plus longtemps possible cette image comme un trésor dans mon esprit… mais cela ne dure jamais plus de quelques instants…

 

En y pensant, pendant que je mange en suivant du regard les nuages qui roulent vers la Belgique, une image me revient. C’était il y a bien longtemps ; Il gelait sur la longue plaine chinoise et la lune se reflétait sur un étang gelé. Je venais d’épouser Chen Li et nous regardions ensemble la nuit…c’est là qu’on à vu une maman panda qui aidait son bébé, grosse pelote de laine blanche, à éplucher une jeune pousse de bambou, avec tendresse, avec amour… j’étais jeune alors… je ne suis plus cet homme là.

 

Des coups donnés sur un bout de rail marque la fin de la pause et efface mon souvenir… je dois y aller.

 

Tout de suite, on vient me chercher avec 4 autres vétérans. Il y a un travail difficile. On pense qu’une patrouille de 5 ou 6 hommes a été pulvérisée par un obus. Il n’en reste que des morceaux, des mains, des pieds, des têtes abîmés. La chair a adhérée à la terre. Il faut être soigneux pour ne pas plus les déchirer et reconstituer les corps au mieux dans les cercueils. Le travail est rendu encore plus difficile car il y a un obus juste à coté qui n’a pas explosé. On aperçoit le détonateur sur son nez et au moindre faux mouvement, au moindre caillou qui roule, en route pour la terre des ancêtres.

 

On progresse lentement, avec respect, pour ces hommes qui n’ont plus rien d’humain…

 

A un moment je m’éloigne de quelques mètres pour aller pisser sur un coin de terre « nettoyé » et brusquement, un souffle, une lueur : je me retrouve projeté au sol, 10 mètres plus loin, avant même que la déflagration ne me déchire les tympans.

 

En me relevant, je me palpe partout: je n’ai rien. Avant même de me retourner, j’ai compris : la bombe a explosé. Mais ce que je vois est ahurissant… là où il y avait mes compagnons au travail, c’est un immense cratère, tellement profond que le temple de mon village pourrait y tenir tout entier. La terre est comme vitrifiée et mes semblables ont été totalement volatilisés. L’endroit a été nettoyé par le feu et par le souffle. Je regarde de tous mes yeux, les oreilles sifflantes, étonné d’être vivant. Seules, mes mains tremblent un peu.

 

Je ne sais pas pourquoi, ils nous ont tout de suite ramené au camp. Ils ont l’air embêté. Cela fait drôle de voir les baraquements vides. Il n’y reste que ceux que l’infirmerie a reconnus inapte. J’ai voulu me nettoyer un peu au robinet, dehors mais à cette heure là, l’eau est coupée. Alors je vais m’allonger sur ma paillasse
 

 Le vieux Tchang est venu me proposer une pomme. Mais c’est trop cher pour moi : 1 franc : mon salaire pour une journée ! Tchang prend des risques car il sort du camp et parle avec les paysans du coin. Il nous dit qu’il a même réussit à coucher avec une femme blanche mais, là, on ne le croit pas vraiment.

 

Il prend trop de risques, Tchang. Il a beau être rusé, si jamais la garde anglaise le surprend dehors, il sera battu à mort. Les soldats français sont moins cruels… enfin, en général, je veux dire.

 

Je n’arrive pas à me reposer. Si mes sifflements d’oreilles vont mieux, mes mains tremblent toujours… et mon esprit, lui, tourne, tourne… comme une toupie de bois…


Pendant le repas, ce soir, les gars parlent un peu plus que d’habitude. Mon histoire a fait le tour du camp et on me regarde bizarrement, un peu comme un fantôme. Il y a encore de la saucisse dans le riz et Tchang est venu m’offrir une pomme, en cadeau cette fois... Je n’osais pas accepter mais il a insisté. Je l’ai partagé avec mes compagnons dans la chambre qui ont mit longtemps, eux aussi, avant de prendre le morceau que je voulais leur donner.

On murmure que les gars de l’escorte se sont fait engueuler et qu’il n’est pas sur qu’on soit payé pour la journée entière vu qu’on a travaillé que le matin, pour ainsi dire. Ca râle drôlement dans le camp. Mais je ne suis pas certain qu’il puisse se passer quelque chose…

 
Apres l’extinction des feux, j’ai l’impression que je ne pourrai jamais m’endormir. Et puis je pense que ce fut tout compte fait une bonne journée ; à cause du riz à la saucisse, de la pomme que Tchang m’a donné, des pandas et de mon envie de pisser…oui une diablement bonne journée…

 

Je voudrais qu’il y en ait beaucoup comme cela sur les 862 qu’il me reste à faire jusqu’à la fin de mon contrat…

 

LAST IROKOI ©2009 in « HISTOIRE DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »

 

En hommage à mon grand père, infirmier brancardier entre 1916 et 1918 sur le front mais qui ne m’a jamais parlé de « sa » guerre ni des horreurs qu’il y avait vues.

 

En hommage aux 140 000 travailleurs chinois recrutés dans le nord de leur pays par des anglais ou des français pour venir faire les travaux de terrassements que les hommes mobilisés au front ne pouvaient plus faire… leurs conditions de vie en France telles que relatées dans ce récits sont hélas conformes à ce qu’ils ont vraiment vécu. Combien sont morts sur notre sol ? On ne le sait pas vraiment car ni les anglais qui géraient ces camps dans la Somme, ni les français, n’ont vraiment tenu d’actes d’état civil pour ces « sous hommes ». Les cimetières où ils ont été enterrés, principalement dans le nord de la France, sont, aujourd’hui, de tous petits bouts de territoire chinois et les tombes parfois anonymes portant un simple matricule, parfois décorées d’idéogrammes, autant d’hommages émouvants.

 

 Quelques 2000 chinois, libérés en 1921 seulement, sont restés en France ; première vague d’immigration d’extrême orient, une plaque leur rend hommage place Baudrillard dans le XVIII ème arrondissement à Paris.

 

Pour ceux que cette histoire intéresse, une visite au site crée par les élèves de l’école Jaures-Curie de Sains en Gohelle s’impose… (http://netia62.ac-lille.fr/bull/0623897Z/default.htm)

 

Enfin, en hommage (et avec quelle humilité ! ) à A.Soljenitsyne et à son livre « coup de poing » : « une journée d’Yvan Denissovitch » à qui j’avoue avoir emprunté bien audacieusement, l’idée du titre et surtout la toute dernière phrase de son livre qui est à mes yeux, l’une des plus belles de la littérature mondiale.

 

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Samedi 10 janvier 2009

 

Il neigeait… il neigeait comme jamais je n’avais vu neiger… et pourtant je venais de loin, de si loin, bien après les royaumes de Savoie et du Dauphiné, bien après les marches de Provence. J’arrivais, avec mes frères en jésus Christ, d’une île en Méditerranée, de l’île de Lérins.

 

Nous marchions depuis 8 mois. Nous étions partis au printemps et quelques jours avant la Noël nous étions encore loin, si loin du but de notre voyage, la très sainte abbaye de Fleury, sur la Loire.

 

Depuis 5 jours, nous étions réfugiés dans cette humble masure, quelques pauvres planches recouvertes d’un chaume en lambeaux. Sur le sol de terre battue, quelle ne fut pas mon émotion de découvrir une table de pierre, un autel brisé, où la sainte croix gravée était toujours visible. Cette cabane était, à n’en pas douter, un sanctuaire où des offices étaient célébrés au temps jadis pour de pauvres charbonniers et leur famille. Quel meilleur refuge contre le froid et les loups pour 3 pauvres moines épuisés ? Que dieu soit loué !

 

J’avais réussi, avec un peu d’étoupe et combien d’efforts, à allumer, à même le sol, un méchant feu de bois humide qui nous réchauffait un peu. Nous mâchions de la neige mais nous n’avions plus rien à manger. Nous avions délayé, la veille, notre dernière poignée d’orge dans un peu d’eau tiédie sur le feu.  Quel serait notre repas de ce jour ? Que Dieu ait pitié de nous !

 

C’est vrai que nous étions pitoyable tous les 3. Jehan, le plus jeune d’entre nous, était allongé près du feu, brûlant de fièvre. Une mauvaise toux le cassait souvent en deux. Frère Roland, lui, était assis, un peu à l’écart, près de la porte, l’air absent. Il chantonnait sans cesse une comptine d’enfant en traçant, inlassablement, à l’aide d’un bout de bois, un réseau de traits dans la neige comme l’on fait avec sa cuiller dans la bouillie d’orge. Il était comme cela depuis le coup qu’il avait reçu sur la tête, dans les monts d’Auvergnes, en se battant avec des brigands qui voulaient nous détrousser. C’était encore moi, le plus vieux, qui était le plus vaillant, même si je sentais, jour après jour, mes forces me quitter.

 

Pauvre père Aygulf ou plutôt pauvre Ayoul le vénérable comme on t’appelait à l’époque, roide et glacé, dans ton sarcophage de pierre, voilà toute l’escorte qu’il te restait pour t’accompagner dans ta dernière demeure. 3 moines, 3 pauvres moines tremblant de froid, de peur, affamés, blessés ou malades…

 

Au départ, nous étions une quinzaine, choisis parmi les plus forts, les plus savants et les plus courageux du monastère dont 1 siècle auparavant tu étais le père abbé. Bâton en main, nous escortions d’un bon pas, le chariot tiré par 8 mules sur lequel on avait placé ton catafalque.

 

En cette année 850 du règne de notre seigneur Jésus Christ, ordre avait été donné de ramener ta sainte dépouille à Fleury comme toi un siècle auparavant tu avais ramené d’Italie, pour la plus grande gloire de notre abbaye, les reliques vénérées de saint Benoît. Pour te remercier de ce haut fait, tu avais été élu père abbé de Lérins où la mort, quelques années plus tard, t’attendait, Ayoul, martyr en Jésus-Christ, torturé et mis à mort par des pirates maures.

 

Nous n’avions ni ta vaillance, ni ta force. Tous les royaumes, tous les comtés, toutes les principautés que nous avons traversés étaient à feu et à sang. Partout, partout, nous avons trouvé le bruit, la violence, l’absence de pitié, l’enfer… que de villages brûlés, de carnages, de corps calcinés, de fosses communes mal comblées…  Et partout, partout, la faim, la misère, la maladie… les enfants maigres à faire peur, les femmes implorant du pain, prêtes à tout, sur notre passage…

 

Tous mes compagnons, un à un, sont morts, de maladie, de privations, dans des combats où le salut ne venait que de la fuite. Tous… sauf 2… en si piteux état.

 

Et à mesure que nous allions vers le nord, le froid et la neige recouvraient la terre à perte de vue…

 

Nos mules, une à une, sont mortes, parfois, de nos mains achevées car blessées ; les trois dernières ont été volées, une nuit. En un ultime effort, nous avions tiré le char sous cet abri et depuis, nous attendions… qu’attendions nous d’ailleurs ? Un miracle, oui, un miracle car je savais que seul, je ne pourrai haler le char même si la neige cessait ; je savais aussi que mes compagnons allaient mourir.

 

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Du temps a passé et plus le temps passe, plus je m’affaibli. Je n’ai plus la force de me lever. Jehan ne bouge plus depuis hier soir et Roland a cessé de chantonner. C’est le silence, l’immense silence qui s’est couché sur la forêt… Le silence, ce linceul implacable et glacé…

 

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10 jours plus tard, une famille de paysans fuyant la guerre et la famine est passée devant le sanctuaire en ruine. Le fils aîné est entré par curiosité. Il a trouvé les 3 moines morts. L’un était allongé, raide comme la pierre, près des cendres glacées d’un foyer éteint ; l’autre, assis près de l’entrée, fixait le vide, effrayante icône de la folie ; le 3ème, son bâton en main, le corps basculé,  semblait protéger un sarcophage de pierre.

 

Sans perdre de temps, les hommes de la famille ont creusé, dans la terre durcie, une fosse où ils ont aligné, à coté du sarcophage, le corps des 3 moines vêtus de leur seule robe de bure. Les femmes ont murmuré une prière et toute la famille a reprit sa route, se promettant de prévenir les autorités dès qu’ils arriveraient en terre amie.

 

Mais, au sortir du couvert de la forêt, une bande de brigands était là, affamée, désœuvrée.

 

Pour se réchauffer, ils ont pendu les mâles, violé et éventré les femelles, égorgé les enfants puis sont repartis vers d’autres massacres, d’autres horreurs…

 

Et la neige a continué de tomber jusqu’au printemps suivant, gelant l’immense forêt… et avec la neige, la paix et l’oubli ont enseveli le sanctuaire sous lequel reposaient, invisibles, Ayoul et ses 3 compagnons de voyage.

 

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Cette histoire est vraie. Aygulph (ou plutôt Ayoul) a connu ce court et tragique destin … la chapelle dans la forêt (au demeurant consacrée à Saint Médard) a réellement existée…

 

C’est 1 siècle plus tard, vers 950, que les premiers miracles se sont produits dans ce lieu. Des fidèles guérissaient ; Thibaud de Champagne, (le « Thibaud » des croisades) a eu vent de cela ; il fit creuser le sol : on retrouva le sarcophage du saint… et l’on construisit une église consacrée à St Ayoul, une vraie, en pierre, tellement solide qu’elle existe toujours… elle est située à 70 kilomètres, à l’est de Paris, en la bonne ville de Provins…

 

Comment ?

 

Vous vous demandez pourquoi le vieil indien que je suis, s’est intéressé à cette histoire ?

 

C’est très simple : aussi loin que je puis remonter dans ma tribu, tous les garçons aînés de la famille portent le même prénom : « Ayoul ».

 

Pourquoi ?

 

Je ne sais pas : Il me plait d’imaginer une lointaine, lointaine,  petite  arrière arrière arrière  grand-mère dont l’un des enfants est tombé malade en des temps où la Sécu n’existait pas. Je la vois dans cette église de Seine et Marnes implorant St Ayoul, lui jurant que si son enfant guérissait, tous les ainés de la famille seraient baptisés de son  prénom…

 

Ce fut le cas : Sauf pour moi

 

"Ayoul " ne plaisait pas à ma mère…

 

J’ai honte de l’écrire mais je lui en ai toujours un peu voulu…

 

LASTIROKOI © 2009 IN « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS » 

 

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Vendredi 2 janvier 2009

La journée avait mal commencé.

 

Déjà, le matin, je m’étais coupé en me rasant, juste sous l’aile du nez, là ou ça saigne le plus.

 

Le périf était bouché comme d’habitude mais, en plus, il pleuvait. J’ai mis 2 heures pour trouver la cité ou j’allais. Je cherchais l’avenue G.Clémenceau mais mon GPS débloquait.  3 fois, il m’a fait passer devant un « Carrefour » et, à chaque fois, il voulait que je prenne tout de suite à droite… mais pas de rue, ni à droite, ni a gauche d’ailleurs, et à chaque fois que je m’éloignais du croisement virtuel, il me rappelait à l’ordre : «Veuillez rejoindre l’itinéraire conseillé ».

 

A la fin, j’en ai eu marre ; Je me suis garé et je suis parti à pied, mon dossier sous le bras.

 

J’ai avancé le long d’une avenue anonyme et déserte où les barres d’immeubles bardés d’antennes satellites ressemblent à des hérissons. Sur les pelouses grises et pelées, il y avait des caddies sans roue et des sacs à ordures éventrés.

 

Je suis arrivé devant une voie ferrée infranchissable, tout au bout de la cité. Toujours pas d’impasse et personne à qui demander son chemin. Je suis passé devant un porche où un dais funéraire claquait au vent. A côté de la lettre « L » désignant l’escalier, le « G » d’argent, initiale du DCD, était dérisoire.

 

J’ai continué de longer le grillage du train en me disant que s’il n’y avait rien au bout, je ferai demi tour.

 

Au bout, il y avait une pancarte bleue. J’étais dans mon impasse, juste devant l’immeuble que je cherchais. C’était abandonné, lugubre dans le silence. Jusqu’au 4ème , les fenêtres étaient murées ; après, elles étaient nues, encore plus pauvres.

 

Le hall sentait l’urine. Toutes les boites aux lettres avaient été arrachées sauf une dont la porte pendait. Dessus, c’était le nom que je cherchais et son étage : « 7ème gauche ».

 

L’ascenseur aussi puait la pisse. J’ai appuyé sur le « 7 » ; la porte s’est refermée en couinant et je suis monté.

 

J’ai eu beau frapper, appuyer sur le bouton de la sonnette qui restait muette et appeler la personne par son nom, rien n’a bougé, l’appartement était vide comme, du reste, ceux du palier, et ceux de l’immeuble tout entier. 

 

J’ai glissé l’avis d’expulsion pour impayé de loyer sous la porte et j’ai repris l’ascenseur.

 

J’ai appuyé sur le « 0 » et tout de suite j’ai senti que quelque chose n’allait pas.

 

Les portes ont claqué violemment en se refermant, la lumière a vacillé et la cabine a eu 2 ou 3 hoquets. Elle est descendue comme une flèche. Les étages, sur l’afficheur, défilaient de plus en plus vite… tellement vite que j’ai grillé le rez de chaussée et que la descente, vraiment inquiétante cette fois , a continué vers les sous sol.

 

Au – 5, il y a eu un grand choc. La cabine a stoppé net et les portes se sont ouvertes.

 

Ils avaient muré avec des parpaings au ras des portes. Impossible de sortir ; j’étais prisonnier derrière ce mur.

 

Cela devenait burlesque et effrayant. Je me suis énervé et j’ai appuyé comme un fou sur le bouton « appel » … aucune réaction. J’ai appelé. Rien. Alors j’ai appuyé sur presque tous les boutons… les portes se sont refermées et la cabine s’est mise a remonter…

 

On remontait même de plus en plus vite, tellement qu’on a dépassé le « 0 » sans même ralentir et même le « 7ème » pour enfin stopper entre le 9 ème et le 10 ème étage si toutefois l’afficheur disait vrai.

 

Plusieurs minutes sont passées. Silence. Plus rien. J’ai appuyé plusieurs fois sur « appel ».  Je commençais à désespérer quand une voix métallique s’est adressée à moi. Elle m’informait qu’en raison d’un dysfonctionnement dû à un acte de malveillance, il ne pouvait être donné suite à mon appel. Elle m’invita à le renouveler ultérieurement. Puis la machine a raccroché et tout est retombé dans le silence.

 

Là, j’ai vraiment pété les plombs. J’ai cogné des pieds et des poings contre le métal des portes et des parois en appelant à l’aide.

 

Cela n’a servi à rien. Je me suis fais très mal au poignet et j’ai senti brutalement que mon cœur s’emballait. Je ne pouvais plus respirer, je manquais d’air, d’oxygène pendant que la lumière baissait de plus en plus. J’étais en train de crever… j’ai tenté avec mes doigts, avec mes ongles d’écarter les portes. Ca n’a pas bougé d’un millimètre et j’avais les doigts en sang.

 

Alors, je ne sais pas pourquoi, je me suis calmé d’un coup.

 

D’un coup, j’ai compris que c’était foutu, que jamais personne ne viendrai me délivrer et que tout ce que je tenterai ne servirai à rien.

 

Tellement que lorsque j’ai senti mon téléphone portable dans ma poche, je savais déjà, avant même de l’activer, qu’aucun réseau ne serait disponible : cela ne passait pas. De même la trappe de visite technique, au plafond, ne me serait d’aucun secours ; je savais déjà qu’elle serait insoulevable : une chaine et un cadenas la tenait fermée depuis l’extérieur de la cabine.

 

J’étais pris au piège, fait comme l’un des rats que j’entendais cavaler sur le palier en couinant. J’allais crever ici. Cela m’est apparu brutalement comme une évidence, comme une fatalité. Aucun espoir. Je n’ai aucune famille, ni mère, ni père, ni sœur, aucun ami pour s’inquiéter de ma disparition et donner l’alerte. Quand à mon patron, il ne tenait pas attirer l’attention ni sur lui, ni sur moi. Je travaillais au noir.

 

Oui, rien à faire…

 

Attendre, c’est tout…

 

Sans espoir.

   

 


 

 

27 heures que je suis coincé. Il y a 2 heures que la lumière de la cabine s’est définitivement éteinte. De temps à autre, j’appuie, à la lueur de plus en plus faible de mon portable, sur les boutons de la cabine. Mais il ne se passe rien. Je sais qu’il ne se passera plus rien.

 

Je commence à avoir faim et soif et j’ai une énorme envie d’uriner… tellement que j’ai mal dans le ventre et que j’en ai des frissons de fièvre. Mais je retarde l’inéluctable car je sais que lorsque j’irai me soulager dans un coin de ma cage comme une bête, j’aurai perdu ma dignité d’homme.

 

J’espère devenir fou rapidement…

 

Ne pas savoir, ne plus savoir…

 

Ma dernière prière…

 

 



Ce sont les pompiers qui, d'après l'autopsie, ont retrouvé le corps 32 jours plus tard.

ils avaient été appelés pour éteindre un début d'incendie et en montant pour sécuriser l'immeuble, ils ont été étonnés, au 10 éme étage,  de voir tant de rats installés, attendant eux aussi l'ouverture des portes de la cabine .
 

LAST IROKOI © 2008 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »


(Je ne dédie pas cette histoire à ma fille Sandrine qui deteste les rats.

Ma fille par pitié, ne lis pas ca...

Comment cela, c'est trop tard ??? )

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Vendredi 26 décembre 2008

 

Le jour n’est pas encore levé et il fait froid. Le premier train, le train « ouvrier » comme on dit, vient d’arriver à quai. Il est 5 heures 32. L’autorail, vieux et sale, est pris d’assaut par des hommes et des femmes, mal réveillés, qui partent travailler en banlieue. Ceux qui ont une place assise, terminent leur nuit, le front contre la vitre embuée. Les autres parlent à voix basse, serrés dans la pénombre.

 

Je suis sur le quai. Moi aussi, je suis mal réveillé. J’ai mal dormi. Il faisait trop chaud dans la salle d’attente.

 

Dès que le train part, comme tous les matins, je fais ma toilette dans les lavabos du hall « arrivées ». Puis, je passe sur le quai « B », tout au bout, là où ils préparent les plateaux des voitures buffets. Ils me donnent toujours quelque chose. Ce matin, ce sont des madeleines et un chocolat chaud. J’aurai préfère du café mais ils n’en n’ont pas touché assez.

 

Juste le temps de rejoindre le quai principal, le cœur de la gare, le quai « A » : le train de nuit arrive au pas, encore couvert de l’humidité de la nuit. Un représentant de commerce en descend avec une énorme valise tandis qu’en tête, 2 ou 3 employés chargent les sacs postaux sur des chariots jaunes et bleus.

 

Les premiers temps, ils me regardaient, méfiants et puis ils se sont habitués à moi. C’est comme les agents de police. Au début, ils m’ont demandé mes papiers. mais comme j’étais en règle et que je n’ennuyais personne, ils m’ont vite foutu la paix. Maintenant, quand un nouveau qui ne me connaît pas, s’approche, soupçonneux, c’est le brigadier lui-même qui lui fait signe de laisser tomber.

 

C’est vrai que je ne fais rien de mal sur ce quai. j’attends, c’est tout.

 

L’express postal est reparti dans un grand bruit de boggies. Pendant une heure, il ne se passera presque rien. Un employé en profite pour balayer le sol en arrosant méthodiquement pour éviter que la poussière ne se soulève. Parfois passe un convoi de marchandises, exceptionnel. Les marchandises, c’est plutôt la nuit. Mais ça ne gêne pas. ça ne me réveille même plus.

 

Décidemment aujourd’hui, il fait froid. Je dois fermer, jusqu’en haut, mon vieux blouson de cuir que je ne quitte jamais, hiver comme été. C’est ma carapace, mon uniforme, une dépendance qui contient tout ce que je possède.

 

Dans la poche de droite, ma carte d’identité, presque illisible, un couteau et une clef qui n’ouvre plus aucune porte. De l’autre côté, un rasoir, un peigne et une brosse à dents.

 

Derrière le radiateur de la salle d’attente, cachés, une paire de chaussettes, un tee shirt et un caleçon sèchent. Je les lave et me change tous les jours. Rester propre : telle est ma devise.

 

C’est vers 10 heures, le matin, que la gare s’anime pour de bon. La voix nasillarde du haut parleur résonne sous la verrière et les coups de sifflet se succèdent, frêles et énergiques.

 

D’abord, il y a le tortillard qui dessert tous les chefs lieu de canton alentour et qui amène en ville les fermières avec leurs grands paniers, pour le marché. Dans les wagons, avant même l’arrêt, cela piétine en attendant la sortie tout en cancanant et ça sent l’herbe et la pomme en automne, la vache et le parfum bon marché.

 

Puis, c’est l’autorail à grande vitesse. Il arrive directement de la capitale, plein d’hommes d’affaires, l’air triste et préoccupé avec leur serviette bourrée de dossiers. Lorsque les portes pneumatiques s’ouvrent, une grande bouffée d’air vicié où l’eau de toilette se mêle au tabac anglais, s’échappe.

 

Enfin, il y a le grand train international annoncé par le haut parleur d’une voix presque feutrée. Il est parti hier des frontières orientales de l’Europe et mettra encore un jour pour atteindre les côtes septentrionales du continent. Les sleepings bleu nuit et or restent mystérieusement clos derrière leurs rideaux de velours grenat. Personne, jamais, n’en descend et pourtant, il s’arrête longtemps, longtemps…et puis, il repart, presque silencieux et toujours mystérieux. Je le suis des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse là bas, dans la courbe, après le poste d’aiguillage

 

Vers midi, les employés des voitures buffet ont toujours un plat chaud pour moi et une mignonnette de vin ou d’alcool. Ils ne m’ont jamais rien demandé pour cela. Aujourd’hui, j’ai de la chance. C’est de l’andouillette avec une demi-bouteille de bourgogne. Je vais manger dans la salle d’attente puis je reviens sur le quai « A ». Je m’assois sur le banc du milieu ; c’est le meilleur de la gare. Quand il fait beau, un rayon de soleil vient me chauffer le visage et quand il pleut, le bruit des gouttes d’eau dans l’air frileux m’endort Souvent, il est occupé par des voyageurs en transit. Mais aujourd’hui il est libre.

 

J’ai bien mangé et mon banc était libre. C’est une bonne journée. Je suis bien. Je ferme les yeux.

 

La gare est comme moi : elle somnole… Au loin, un diesel ronronne en chauffant et des coups de sifflet vers le quai « C » s’envolent comme des oiseaux de métal…. Je sais que le tortillard est en train de repartir vers la campagne avec sa cargaison de paysannes mais je ne me dérange pas pour si peu.

 

Je ne me relève que vers 17 heures. Juste à temps pour aller voir revenir sur le quai « C », celui qui est à l’écart, le train « ouvrier ». La même foule qu’au matin, un peu plus fatiguée peut être, toujours comme abrutie. La même buée, le même silence. Je réalise que ce train est le seul que le haut parleur n’annonce pas… Ils sortent de la gare, pesamment. Je sais qu’ils vont, presque tous, prendre un autocar pour rentrer chez eux.

 

Encore deux ou trois express. Puis l’autorail à grande vitesse qui ramène vers la capitale, ses cadres toujours tristes et préoccupés, plus rouges et fatigués qu’à l’arrivée.

 

Je n’aime pas cette heure là.

 

Souvent, vers 20 heures, le train sanitaire du régiment d’infanterie de la ville entre à quai. Là, des sentinelles font reculer tout le monde pendant que des infirmiers aux yeux tristes descendent, par les fenêtres, les civières.

 

Pour beaucoup, le voyage est terminé : on a remonté leur drap sur leur visage. D’autres, sous leurs bandages rougis, geignent doucement, comme des enfants.

 

Dans ces moments là, la gare retient son souffle.

 

Puis lorsque toutes les civières ont été chargées, au bout du quai, dans les ambulances, on évacue le grand train blanc frappé de croix rouges vers une remise interdite, jusqu’au prochain convoi.

 

Ces jours là, je dors mal. Mais aujourd’hui, aucun convoi militaire.

 

Je ne mange jamais le soir. J’attends l’arrivée du train de nuit. Celui qui, tracté par 2 motrices rouge, va vers l’est, les rideaux de ses sleeping clos comme ceux du matin. Il repart très vite, toujours silencieux, toujours majestueux.

 

Quelques rames, de marchandises ou de service pour les voies, passent encore. La gare s’endort.

 

Vers minuit, ma journée est terminée. Je rentre me coucher dans la salle d’attente. Souvent 2 ou 3 personnes sont là : un ivrogne dans son vin, une femme échevelée, un adolescent en fugue ou tout simplement un voyageur égaré… certains tentent de m’adresser la parole. Je ne réponds pas. Je ne réponds jamais. Je ne dis ni « bonjour », ni « au revoir », ni « merci », jamais. C’est dangereux les mots, je le sais.

 

Mais ce soir, c’est désert. Décidemment, aujourd’hui fut une bonne journée : d’abord il y a eu l’andouillette et le bourgogne, mon banc qui était libre, pas de train sanitaire et ce soir, la salle d’attente pour moi tout seul… oui, une diablement bonne journée.

 

Je dors déjà, roulé en boule dans mon blouson, pour être debout, demain, à 5 heures 32… pour une autre journée, une autre journée que je passerai, à attendre…

 

Pardon ?

 

Ce que j’attends ?

 

Rien.

 

J’attends, c’est tout…

 

Pourquoi ?

 

LAST IROKOI © 2008 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »

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Vendredi 19 décembre 2008

A TOUS LES ENFANTS ET A CEUX QUI ONT SU LE RESTER... CE CONTE DE NOEL

C'était un hiver atrocement froid. La forêt était recouverte d'une épaisse couche de glace bleue et figée. Les arbres tendaient leurs pauvres branches éclatées vers les nuages pleins de neige. Nulle vie dehors. Les loups terrés entre les rochers avaient trop froid pour hurler. Même le ciel restait vide. Les grands rapaces crevaient de faim dans la montagne. Seul, le vent courait sur ce royaume blanc et désolé. 

 

La nuit était tombée depuis longtemps. Pourtant, de la lumière brillait encore dans l'arbre creux. Papa et maman Ecureuil étaient penchés sur le berceau de bébé. Bébé Ecureuil dormait, malade depuis ce matin. Sa fièvre était si forte que son petit nez était tout rouge. Des frissons couraient sur sa fourrure blanche. Oui, vraiment, bébé était très malade. Sa maman avait une grosse envie de pleurer. Que faire? Que faire au fin fond de cette énorme forêt gelée? Un feu de coquilles de noix n'arrivait pas à réchauffer la petite maison. Papa Ecureuil cherchait, cherchait dans sa petite tête comment sauver bébé; car bébé allait mourir, c'était certain. Bébé avait trop de fièvre et pas de médicament.

 

C'était bête, affreusement bête, mais la grande forêt n'acceptait ni la maladie, ni la pitié. Bien sur, il y avait bien Monsieur Hibou, le Docteur. Mais il habitait si loin et avec le vent qui depuis ce matin soulevait d'énormes tourbillons de neige, Papa Ecureuil aurait été gelé à mort avant d'avoir fait trois pas dehors. Quel maudit vent! Si seulement il pouvait tomber...Cent fois, mille fois peut-être, Ecureuil s'était répété cela... Et, brusquement un grand silence se fit sur la forêt. La tempête s'éloignait, loin, vers le sud et le ciel se dégagea d'un coup. Les étoiles se mirent à briller dans le froid glacial.

 

Vite ! Il fallait profiter de la trêve, ramener Monsieur Hibou! Maman Ecureuil eut beau protester, parler des loups, de la nuit... C'était la seule solution, la dernière chance de bébé. Alors, papa Ecureuil mit son écharpe jaune, lissa sa belle queue, embrassa son fils et sa femme et... hop! Le voila parti!

 

Tout de suite, le froid et l'obscurité lui sautèrent au visage. C'était une nuit époustouflante, une nuit énorme et épaisse sur laquelle les étoiles étaient venues se brocher... Papa Ecureuil laissa sa peur derrière lui et se mit à courir.

 

Monsieur Hibou habitait à coté des sources de cristal bleu. Papa Ecureuil devrait longer la caverne aux ours. Heureusement, les ours dorment en hiver. Non, le vrai danger, c'était les loups, c'était le froid, la neige qui, doucement, se remettait à tomber, le vent qui se relevait au nord. Un instant, il eut peur; puis il pensa à sa femme si jeune, si belle, si triste et à son bébé si malade. Alors, il se mit à courir encore plus vite, encore plus fort. C’est en regardant vers le ciel et surtout en voyant l'étoile si brillante, l'étoile du Nord des hommes que brusquement, il se souvint...

 

C'était une nuit exceptionnelle que cette nuit-là. C'était la nuit de Noël! Peut-être que si le Bon Dieu... Mais non, cela ne marche que pour les hommes. Un petit Ecureuil, lui, n'a qu'a courir aussi vite qu'il le peut.

 

Il eut beaucoup de mal à réveiller Monsieur Hibou. Monsieur Hibou était un vieux garçon, un horrible vieux grognon, tout gris, tout poussiéreux et un peu égoïste.

 

"C'est vrai à la fin, les gens sont formidables: ils se marient, ils ont des enfants et ils vont s'installer au diable. Quelle idée aussi d'habiter si loin! Et les loups? Ecureuil a-t-il pensé aux loups?"

Enfin, tout en bougonnant, Hibou s'habilla, prit sa trousse et se mit en route avec Papa Ecureuil.

 

Docteur Hibou était vieux, râleur et poussiéreux mais il aimait son métier. Lorsqu’Ecureuil lui décrivit l'état de bébé, il comprit que c'était grave, très grave. Il se mit à crier après son compagnon: "mais enfin quoi, saperlipopette, pourquoi êtes-vous venu si tard? Pourquoi avoir tant attendu? Et puis, que diable, pourquoi courez-vous si lentement?"

 

En arrivant à l'arbre creux, Docteur Hibou alla directement au lit de bébé. Il ausculta longtemps le petit malade, palpa la fourrure toute blanche et trempée de sueur. Il regarda le thermomètre et écouta fa respiration courte et sifflante de bébé. Hibou fit la grimace en bougonnant. Il entraîna papa Ecureuil dans le fond de la pièce. C'était trop tard. La fièvre était beaucoup trop forte. Il ne pouvait rien faire. Bébé allait sûrement mourir dans la nuit. Bien sûr, s'il avait pu l'emmener à l'hôpital... mais, l'hôpital était trop loin, à trois jours de marche au moins... sans compter la tempête qui allait se déchaîner à nouveau, avant le matin.

 

Le silence était retombé dans l'arbre creux. Maman Ecureuil avait compris. Elle pleurait doucement. Monsieur Hibou, impuissant, était tout de même resté. A chaque instant, il venait prendre le pouls de bébé puis, se remettait à tourner en rond. Papa Ecureuil regardait dehors... regardait l'étoile, la belle étoile. Oui, Ecureuil avait raison. Il n'y avait que pour les hommes que c'était Noël. Un Ecureuil, ce n'est bon qu'à pleurer... oui... à pleurer. Et la nuit, doucement, avançait. Et la vie, doucement, quittait la petite poitrine de bébé.

 

Ce ne fut d'abord qu'un ronronnement, une vibration......une pâle lueur, lointaine dans le ciel du nord.

 

Ce fut Docteur Hibou qui, le premier, réagit.

 

- Ecoutez!

 

Cela devenait de plus en plus fort. Un bruit... un bruit d'homme... un bruit de machine volante...Un moteur, un moteur d'hélicoptère qui approchait, qui approchait.

 

Il apparut, bientôt, dans le ciel, cahotant, crachotant. C'était un vieil hélicoptère bleu qui, rasant la cime des arbres, vint se poser juste devant l'arbre creux, le secouant d'une gifle de vent.

 

Un bonhomme tout en rouge, des paquets plein les bras, en descendit: le Père Noël! C’était le Père Noël qui commençait sa tournée par la grande forêt, par la maison de bébé Ecureuil.

 

Très vite, Papa Noël comprit la situation. Il n'y avait pas à hésiter. Tant pis pour sa tournée! Il enveloppa bébé dans une couverture toute blanche et le mit dans un petit lit de poupée sur le siège avant de l'hélicoptère. Il fit un peu de place à l'arrière pour papa et maman Ecureuil et pour Docteur Hibou. Vite, en route pour l'hôpital!

 

Le médecin de garde dut se pincer plusieurs fois afin d'être bien sûr qu'il ne rêvait pas. Le pauvre! Ce n'est pas toutes les nuits qu'on reçoit aux urgences une famille écureuil, un médecin hibou et le Père Noël en chair et en os. Mais très vite, le métier reprit le dessus. Déjà, il auscultait bébé en écoutant Père Noël qui traduisait, mot à mot, le diagnostic de Docteur Hibou. L'interne posa deux ou trois questions. A chaque réponse, il fronçait un peu plus les sourcils. Il réfléchit quelques secondes. Il fallait réveiller le chirurgien. Lui seul pourrait faire quelque chose. Mais, s'il dérangeait le professeur pour un écureuil, on allait le prendre pour un fou! Tant pis, il verrait bien. De toute façon, c'était la seule solution... Alors!

 

Tout d'abord, le chirurgien se mit en colère:

 

-Le Père Noël? Un Ecureuil? Un docteur hibou? Mais vous êtes fou, mon ami, vous avez trop bu?

 

Et puis, devant l'air si malheureux du jeune interne, il mit ses chaussons, enleva son bonnet de nuit et se dirigea vers la salle des urgences... Lui aussi aimait son métier et les petits Ecureuils! Il examina bébé en promenant ses larges mains sur le ventre et l'estomac du petit malade. Il posa, lui aussi, à Docteur Hibou une ou deux questions que le père Noël traduisait. Bon! Il ne fallait pas perdre une seconde. L'opération chirurgicale était urgente. Il fit réveiller deux infirmières et alla se préparer. Avant de s'éloigner, il demanda au Père Noël de dire à la jeune maman qu'il ferait son possible, tout son possible. 

 

Docteur Hibou était resté avec l'interne dans la salle des urgences. Ils ne parlaient pas la même langue mais ils s'estimaient, et donc, ils se comprenaient. Papa Ecureuil, maman Ecureuil et le Père Noël s'étaient réfugiés dans la salle d'attente. La jeune maman était épuisée. Elle s'était assise sur le bord d'un vieux canapé vert et bondissait à chaque bruit dans le couloir. Père Noël tournait en rond, fumant pipe sur pipe. Papa Ecureuil, lui, regardait par la fenêtre, la belle étoile si brillante. Il avait eu tort: Noël, ça marche aussi, ça marche surtout pour les petits Ecureuils... et peut-être même que ça marche pour tout le monde.

 

Très longtemps après, le chirurgien, épuisé, poussa la porte de la salle d'attente. Père Noël n'avait plus de tabac. Papa Ecureuil avait vu plein de belles choses dans le ciel et maman Ecureuil se précipita. Bébé Ecureuil s'en tirerait. Cela avait été très dur mais... il était sauvé.

 

On trouva un bel arbre creux pour papa et maman Ecureuil dans le parc de l'hôpital. Monsieur Hibou devait repartir le plus vite possible pour voir ses malades. Quant à Père Noël, il courut vers son vieil hélicoptère bleu.

 

Ce matin là, les petits enfants furent très tristes devant leurs souliers vides. Puis, très vite, la nouvelle se répandit aux quatre coins de la terre par la radio et la télévision. Pour la première fois le Père Noël était en retard. Il serait en Europe vers midi, en Afrique à trois heures, en Amérique vers huit heures...Et en Australie que tard, très tard dans la soirée du 25 Décembre. Mais lorsque tous les enfants du monde ont su pourquoi Papa Noël était si en retard, aucun n'a pu lui en vouloir... et chacun voulut écrire, voulut téléphoner à l'hôpital pour avoir des nouvelles de bébé Ecureuil.

 

Il était presque deux heures du matin, le 26 décembre, lorsque Papa Noël s'arrêta, très fatigué, dans un drugstore pour boire un café et s'acheter, enfin, du tabac avant de rentrer chez lui.

 

Pauvre Papa Noël, ses yeux se fermaient presque tout seuls. Mais il eut un bon et gros sourire lorsque le speaker annonça au dernier journal de la télé canadienne que bébé Ecureuil allait très bien et jouait sans arrêt avec le hochet que le Père Noël lui avait amené.

J.F. © 1985 / LAST IROKOI © 2008 in « Histoires de la vie de tous les jours "



 

JOYEUX NOEL A TOUS ...








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Vendredi 12 décembre 2008

Honfleur est toute bruissante de vent et de givre depuis ce matin. C’est l’hiver et, avec le verglas et les bourrasques, le froid qui me glace la poitrine et me fait tousser s'est installé.


Je suis une vieille femme aujourd’hui, mais rien, ni le mauvais temps, ni les douleurs de mon dos, ne m’empêcheraient de faire, après déjeuner, la promenade jusqu’à la plage que, chaque jour, je faisais avec toi.

 

Voilà 5 mois que tu es parti rejoindre ton fils et ton époux… toi, mon amie, ma sœur, ma patronne aussi puisque j’étais ta dame de compagnie depuis… oh mon dieu… c’est à peine si je peux me souvenir et souvent je confonds ce que j’ai vraiment vécu avec toi et ce que tu m’as raconté pendant nos promenades ou le soir, sous la lampe, avec nos travaux d’aiguilles.

 

Ma chère Caroline, chère tête de linotte, tu racontais si bien ta vie, ton extraordinaire destinée et tu mettais tellement de couleurs dans ce coin triste de Normandie où tu m’avais entraînée à ta suite, après la mort du général, ton époux.

 

Chère Caroline, ma sœur, tu me manques atrocement.

 

Tu arrivais de nulle part ; fille d’une émigrée de la révolution, on t’a retrouvé, tu avais 2 ans, sur le quai du port de Dunkerque, à coté du cadavre de ta maman, emportée par une maladie de poitrine, à peine débarquée du 3 mats qui arrivait d’Angleterre.

 

Grâce à ton grand père, tu es passé des docks aux salons d’une famille d’adoption, face à la bourse, puis, non loin du Luxembourg, au bras d’un vieux et paisible mari qui t’a fait un fils puis est mort discrètement.

 

Telle une étoile qui monte au firmament, tu as gravis vite, si vite les marches de la société ; un jeune lieutenant, orphelin lui aussi, plein d’avenir, vivement épousé, t’as faite femme de général, bientôt d’ambassadeur et enfin de sénateur.

 

Tu as connu les réceptions, les soirées et les bals des  cours d’Istanbul et de Madrid… ces odeurs de poivriers dans les nuits fauves au dessus du Bosphore et les aubes bleues d’Andalousie après les nuits de fête et d’ivresse les ai-je vécu à tes cotés ou me les as-tu racontés tandis que nous marchions cote à cote sur la grève ? Je ne sais plus tant la vie avec toi fut tourbillon et gaieté, folie et légèreté…

 

Mais il y avait ton fils…Ton fils que tu avais eu toute jeune avec ton premier mari, ton fils qui t’a eu pour lui tout seul dans la petite maison de Neuilly entre la mort de son père et ton remariage, et qui aurait voulu te garder pour lui, rien que pour lui toute sa vie… et qui, pour cela, tout de suite, a haï le militaire maudit, l’usurpateur…que tu avais épousé.

 

Cette trahison, il te l’a fait payer toute sa vie ; Fugues, scandales, dettes, s’affichant avec des putains comme disait le général et avec des viveurs, des parasites qui ont croqué son héritage en quelques mois.

 

Il aurait pu être magistrat comme son demi-frère ou diplomate comme son beau père ; il ne se voyait que dandy, rentier et poète… sans le sou et sans succès… malade de surcroît, d’une maladie honteuse qui le fit souffrir toute sa vie.

Pauvre Caroline, entre ton général, pas un mauvais bougre mais ne supportant pas l’insubordination, et ce fils sans cesse quémandant, menteur, violent, un peu proxénète sûrement, alcoolique et drogué, tu restais insouciante et joyeuse…

 

Combien de fois t’a-t-il soutiré quelques billets que tu lui glissais en cachette de ton mari ?

 

Ce fils qui pour quelques poèmes obscènes échappa de peu à la prison mais non au déshonneur…est-ce cela qui fit mourir si vite ton général ? Tu t’es souvent posé la question…

 

Et puis, il y eu ce drame, en Belgique, dans une église, m’a-t-on dit. Un transport au cerveau du à sa mauvaise vie qui le laissa muet et paralysé. On l’a ramené à Paris, prisonnier dans son lit. Pendant l’année qu’il mit à mourir, il t’a eu, rien que pour lui, comme quand il était petit…

 

Il est mort et nous sommes revenues ici, à Honfleur, dans la maison, sur la falaise…

 

Le temps a passé et bientôt, des messieurs en redingotes, très comme il faut, des écrivains, des professeurs, des hommes politiques et même un académicien, je crois, sont venus te voir pour que tu leur parles de lui, pour quémander à leur tour une lettre, un brouillon, une signature de sa main… de sa main à lui, ton fils !

 

Alors, un dimanche soir, où il y avait eu encore plus de visiteurs que d’habitude et que tous étaient repartis vers Paris, tu es restée longtemps, longtemps, assise dans le fauteuil vert du salon, en face de moi, silencieuse, les yeux dans le vide… et brusquement, l’air affolée, effrayée, de la panique dans la voix, tu m’as demandé : « tu crois… tu crois, toi aussi, que mon fils avait du talent ? Qu’il avait même… du génie ?». Tu t’es levée sans me laisser le temps de te répondre et tu es venu me prendre les mains, suppliante : « Parce que si c’est vrai, c’est épouvantable… cela voudrait dire que je n’ai pas compris, que je n’ai rien compris… que… je ne l’ai pas compris… cela voudrait dire que je suis passé à coté de lui… tu te rends compte : à coté de lui… »

 

Tu es morte 3 jours après.

 

Pour ton enterrement, à Paris, quelques messieurs en redingotes se sont déplacés ; l’un d’eux, l’académicien, je crois, a dit quelques mots pour toi.

 

Avant qu’ils ne referment la tombe, je me suis penché pour voir ta dernière demeure. A coté du tien, il y avait 2 autres cercueils, celui de ton époux et celui de ton fils… sur l’un des deux, des fleurs avaient poussées dans l’obscurité.

 

LAST IROKOI ©2008 in « histoires de la vie de tous les jours »

 

(Caroline Dufays (ou Dufayis) a vraiment vécu au XIXème siècle et a eu cette destinée hors du commun… A l’époque, on saluait son ascension sociale et on respectait madame l’ambassadrice de France ; aujourd’hui, presque plus personne ne sait que l’épouse en secondes noces du général James Aupick qui réprima dans le sang, la révolte de canuts à Lyon, était aussi la mère du premier de nos poètes… voila pourquoi j’ai voulu lui écrire, bien humblement, en hommage, ce texte.

 

Au fait, vous avez deviné le nom du poète ?…

 

Non ?... )

 

L.IRO

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Vendredi 5 décembre 2008

C’est tous les ans pareil : le 25 août, tout bascule. Vers 17 heures, le temps fraîchit d’un coup ; le soleil se cache derrière un nuage et sur la plage, une claque de vent bouscule les parasols. L’orage éclate en soirée, à l’heure de l’apéritif et une pluie battante inonde les campings et vide les terrasses de Royan.

 

Ce 25 août là, il y a 8 ou 9 ans, n’a pas fait mentir la tradition : il était 21 heures 30 et depuis 2 heures, il pleuvait sans discontinuer. Il ne restait que 4 ou 5 gamins sur le manège et je songeais à fermer. Les parents, tout autour du manège, en short et transi de froid (qui n’a pas connu le frisson du vent froid sur un coup de soleil ?), n’attendaient, du reste, que cela.

 

Tous m’avaient demandé en achetant les tickets si le temps allait s’arranger.

 

Bien sur, je leur ai affirmé que cela irait mieux demain ou après demain, mais, moi, forain depuis 30 ans, installé tous les étés, face à la poste de Royan, je savais que la saison était foutue.

 

Oui, 21 heures 30, peut être un peu plus, car la baraque à frites et celle des pinces à peluches étaient déjà éteintes…quand je me suis aperçu de sa présence : un gamin, pas plus de 3 ou 4 ans dans la soucoupe mauve entre le carrosse et la voiture de pompier.

 

Quoi d’extraordinaire demandez vous ? Rien ; si ce n’est que je ne l’avais pas vu arriver, ni monter dans la soucoupe, si ce n’est qu’il était seul…

 

J’ai recompté ; à ce moment là, ils étaient 4 , 5 avec lui, sur le manège : les jumelles blondes, sérieuses, trop, dans la loco verte, avec leur maman bronzée et bourgeoise, blonde elle aussi ; le petit noir qui venait tous les soir avec son papa, informaticien divorcé et bavard de Pontoise et puis… et puis… ah oui, le petit à lunettes, très premier de la classe, avec ses grands parents très fiers de leurs petits fils qui allait entrer, en septembre, à la grande école, avec un an d’avance.

 

Mais lui, mon inconnu dans la soucoupe, un gamin, brun, très brun, avec une grosse tête et des yeux bleus et immenses, pas très beau mais avec, au fond du regard, une lueur, une sacrée lueur d’intelligence, oui, lui était seul, sans parent, sans adulte pour le photographier, pour lui faire « coucou » à chaque passage…

 

Cela arrivait quelquefois ; pendant que leur gamin était sur le manège, les parents en profitaient pour aller poster une lettre en face, acheter des cigarettes ou même boire un verre... ; mais la poste était fermée depuis belle lurette ainsi que le bureau de tabac et les bars étaient déserts. D’emblée, cela m’a semblé... «  Étrange »… ce gamin tout seul, sur sa soucoupe, un soir d’orage.

 

Et puis depuis le début de la soirée, il y avait sans arrêt les sirènes de voitures de police et de pompiers qui patrouillaient sans cesse… surement des caves inondées… mais c’était énervant.

 

Le temps fort de chaque tour, c’est lorsque je décroche la ficelle où est pendu la peluche qu’ils doivent attraper pour gagner un tour gratuit. Rien qu’à les regarder à ce moment là, je sais qui ils sont et comment ils seront plus tard dans la vie.

 

Les jumelles tendaient la main, poliment ; comme à l’école, elles levaient le doigt pour donner la bonne réponse. Elles n’avaient pas vraiment envie de gagner le tour gratuit. Maman avait les moyens.

 

Le fils de l’informaticien était tout le contraire ; vif, concentré, il suivait les mouvements et les anticipait. Souvent, je voulais prolonger un peu le jeu, mais il me devançait et décrochait le pompon… et à chaque fois, il rigolait, il rigolait à gorge déployée autant parce qu’il avait gagné que parce qu’il m’avait bien eu.

 

Mon petit premier de la classe, lui, voulait bien gagner ; il s’appliquait mais il était tellement maladroit que même si je lui mettais la peluche sous le nez, dans la main, il ratait son coup. Il était premier en math mais nul en gym.

 

Rien de tout cela avec l’inconnu de la soucoupe. Il n’était ni passionné, ni indifférent ; il était … « autrement »

 

Je me souviens qu’au premier tour, il a simplement tendu la main et sans que je le veuille, la peluche, comme aimantée, est venu se poser sur sa paume. Il m’a regardé, impassible et l’a relâché tranquillement. Pourtant, je suis certain qu’il avait compris le sens du jeu.

 

Après trois ou quatre tours, les grands parents sont repartis, sous la pluie, vers leur hôtel, avec le premier de la classe ; les jumelles ont pleuré et leur mère leur a donné un ticket à chacune. L’informaticien est venu m’en acheter deux puis est reparti parler avec la mère des jumelles.

 

Quand j’ai fais le tour pour ramasser les billets, l’inconnu de la soucoupe en a sorti un de sa salopette en jean, sans un mot, sérieusement.

 

5 ou 6 tours se sont déroulés ainsi ; puis l’informaticien et son fils, les jumelles et leur mère sont partis, tous ensemble, vers Saint Georges.

 

Le petit restait seul sur le manège, toujours dans sa soucoupe ; encore 2 tours : il sortait rituellement un ticket de sa poche et ignorait la peluche que je lui tendais…à lui seul et pour cause.

 

J’avais beau tordre la tête dans tous les sens vers la plage, le port, vers la poste...personne, aucun adulte…les parkings étaient déserts.

 

Je m’étais juré que ce tour serait le dernier et qu’à la fin je lui parlerai, je lui demanderai ou était ses parents…

 

La pluie avait redoublée et dans la nuit, profonde, l’orage, traversant l’estuaire, allumait dans le ciel, ses orties bleues. Le vent secouait de plus en plus violemment la toile du manège. Ce n’était pas prudent de continuer, il fallait que j’arrête, que je ferme mais que faire du petit ?

 

Appeler la police ? Impensable : mon grand père, l’un des plus célèbres voyous des puces de Saint Ouen, se serait retourné dans sa tombe.

 

 Heureusement, la tempête a décidé pour moi : un roulement de tonnerre formidable accompagné d’une rafale de vent à stoppé le manège et l’a plongé dans le noir. Tout le quartier a disjoncté.

 

Je suis allé chercher une torche électrique derrière mon guichet vitré et tout de suite j’ai éclairé la soucoupe.

 

Plus personne ; je n’en croyais pas mes yeux : il s’était volatilisé.

 

Je me suis approché de l’engin, j’ai regardé tout autour du manège : personne en s’en éloignait et je suis certain qu’aucune voiture n’avait démarré sur l’avenue à ce moment là.

 

Quand l’électricité, 10 minutes après, est revenue, j’ai commencé à fermer, perplexe, songeur, …encore plus perplexe quand, sous le siège de la soucoupe, j’ai retrouvé un jouet ou plutôt, un « doudou » comme disent les petits. Celui là, c’était « E .T. », l’extra terrestre au doigt sur dimensionné qui clignotait quand on lui appuyait sur le ventre.…

 

J’ai très mal dormi.

 

Le lendemain matin, comme d’habitude, j’ai pris mon petit déjeuné en écoutant « France info ».

 

Elle est bien cette station : en quelques secondes, on sait tout ce qui s’est passé dans la nuit.

 

Ce jour là, la prise d’otages en Tchétchénie s’était terminée dans un bain de sang. On déplorait 34 victimes dont 19 enfants et plus de 100 blessés ; un petit garçon, disparu du camping de ses parents, à Meschers, près de Royan, en début de soirée, a été retrouvé, sain et sauf, peu avant minuit, à la porte du mobil home familiale. Enfin, de la pluie, accompagnée de fortes bourrasques de vent, était annoncée pour toute la journée, sur le littorale atlantique…

 

Normal, quoi.

 

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Vendredi 28 novembre 2008

Souvent, mon oncle racontait cette histoire qu’il avait vécue au début des années 60.

 

Il était garçon de café et, comme il terminait souvent très tard, il devait prendre le dernier métro. Et tous les soirs, seul dans le wagon, il s’endormait pour se réveiller juste avant d’arriver à Saint augustin.

 

Cette nuit là, ce fut le chef de train qui le tira du sommeil en le secouant, bien avant sa destination : « il faut descendre monsieur. Un incident technique empêche cette rame de poursuivre son service… »

 

Mal réveillé, il jeta un coup d’œil dehors. C’était l’obscurité ; le métro ne s’était pas arrêté dans une station. Mais le chef de train le rassura :

 

- Mais si monsieur ; On est bien à quai, à « Saint Martin » ; d’habitude on s’arrête pas : la station est désaffectée depuis 1939[1] mais elle est encore très bien. Et puis une rame de secours va venir vous prendre dans quelques minutes ».

 

Et mon oncle fut propulsé dehors par le contrôleur.

 

Le métro redémarra laissant mon oncle seul, personne d’autre n’étant descendu, dans la pénombre de cette station fantôme.

 

Il était gelé et pour tout dire, pas très rassuré. De l’eau suintait des voûtes et des rats couinaient sur les voies. Les couloirs qui menaient aux sorties ou aux correspondances étaient plongés dans l’obscurité.

 

Il prit sur lui et fit quelques pas. Bien qu’éclairé chichement par des quintets poussiéreux, on voyait que depuis 20 ans, rien n’avait bougé. Des distributeurs métalliques proposaient toujours leurs bonbons à la menthe et sur les voûtes de faïence, les réclames pour « Banania » ou pour les cigarettes « Virginie » étaient toujours là ; ce n’était pas des affiches en  papier mais des bas-relief de plâtre colorié[2]

 

C’est en arrivant presque au bout du quai qu’il prit conscience d’une présence. Il y avait là un homme, debout, immobile, dans l’ombre, presque invisible.

 

En hésitant, mon oncle s’approcha assez pour voir que l’inconnu était correctement vêtu, tout en noir et qu’il tenait une lourde serviette de cuir à bout de bras. Il devait être relativement âgé, car il portait un chapeau ce qui, déjà en 1960, était assez rare.

 

Arrivé près de lui, mon oncle le salua de la tête ; l’autre lui répondit, distant.

 

Pour dire quelque chose, mon oncle tenta d’engager la conversation : « je me demande s’ils vont nous faire attendre longtemps ? »

 

L’homme ne daigna pas répondre ; peut être un haussement d’épaules, fataliste…

 

Ses yeux s’habituant à l’obscurité, mon oncle vit distinctement l’inconnu. Il était maigre, très maigre, d’une maigreur d’ascète et autant qu’il puisse en juger, pâle, très pâle, livide.

 

Son examen fut interrompu par un bruit de tonnerre qui s’élevait au loin, dans le tunnel. Cela enfla jusqu’à ce qu’une vieille motrice tirant un wagon plein de sable en débouche et passe en trombe sans même ralentir, ni tenir compte des gestes et des appels de mon oncle. Elle disparu très vite. Mon oncle était furieux.

 

Prenant à témoin son compagnon d’infortune, il parlait de porter plainte contre la RATP qui n’était chacun le sait que des « jean foutre » et des fainéants.

 

Puis il se calma ; à nouveau, le silence peuplé du goutte à goutte de l’eau et des couinements des rats. Parfois, loin, depuis d’autres tunnels, parvenaient jusqu’à eux les grondements des trains de services qui circulaient sous Paris.

 

Sur l’instant, cela ne l’avait pas marqué, mais il était presque certain qu’au moment où la motrice était passée, l’homme s’était reculé le plus loin possible, vers le mur, dans l’ombre, pour ne pas être vu.

 

Il attendit avec son drôle de compagnon, silencieux.

 

Il commençait à désespérer quand enfin, une rame, la fameuse rame de secours, entra en station et s’arrêta. Les portes s’ouvrirent. C’est alors que l’inconnu prit mon oncle par le bras et lui chuchota à l’oreille : « faites attention, jeune homme, vous n’êtes pas assez discret, cela n’est pas prudent. Ils sont partout…Mais je suis confiant : la libération approche, les américains sont à Dunkerque, à Dunkerque vous entendez. Alors soyez prudent, le combat continue »

 

Mon oncle s’est dégagé et est monté dans le wagon laissant l’inconnu sur le quai.

 

Le métro est reparti…

 

Unanimement, la famille pense que ce soir là, comme tous les soirs, l’oncle avait un petit coup de trop dans le nez et qu’il avait rêvé tout cela…

 

Car enfin, un combattant ignorant, 15 ou 20 ans après, que la guerre est terminée, c’est pas possible…

 

Ou alors dans les îles du Pacifique ou dans la Jungle birmane, loin… et encore, ce sont des japonais… fanatiques.

 

Mais en plein cœur de Paris… c’est impossible…

 

Non ?

 

Last Irokoi © 2008 in « Histoires de la vie de tous les jours »



[1] Authentique

[2] Authentique également ; malheureusement, elles sont aujourd’hui mangées par l’humidité et taguées

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Vendredi 21 novembre 2008

En revenant à moi, je n’ai pas tout de suite compris où j’étais. A cause du soleil qui m’éblouissait, j’ai cru que je m’étais endormi dans mon jardin, en lisant, après manger. J’ai ouvert les yeux. Je les ai vite refermé. Ca tournait trop. Juste eu le temps de voir que ce n’était pas mon jardin, trop d’arbres … trop hauts et surtout trop de bruit. Prudemment, j’ai ouvert à nouveau les yeux. Cela allait mieux... mais à mesure que le malaise s’éloignait, la douleur se réveillait et avec la douleur, les souvenirs… j’ai tout revu comme dans un film, un mauvais film.

 

Ce déplacement en Amérique du sud improvisé, il y a 5 jours, à cause de Grégoire, le chef du service « étranger, » cloué au lit par une sciatique. L’avion que je prends, le lendemain, nauséeux à cause des piqûres et des cachets contre le « palu » dont on m’avait bourré.. Cette ville, poisseuse de chaleur. Cette première réunion en espagnol ; on m’a adressé la parole ; j’ai répondu en anglais. Ils m’ont semblé hostiles. Jet flag : j’étais crevé.

 

Le soir, tout de même, ils m’ont invité au restaurant.

 

Au retour, le taxi a été arrêté par un barrage ; des mecs, en kaki, pistolet mitrailleur à la hanche. Le chauffeur a voulu discuter, ils l’ont assommé et moi ils m’ont traîné dans un 4 X 4, en ruine. Une banlieue sordide puis une sorte de « no man’s land »pelé et enfin la forêt, la grande forêt tropicale, effrayante.

 

On a roulé toute la nuit.

 

Un camp sous les arbres et une trentaine de personnes, en treillis, armés, autant d’hommes, sales  que de femmes, grasses.

 

Ils m’ont enfermé dans une cabane.

 

J’y suis resté 2 jours, seul. Une fois par jour, on me donnait à manger, une bouillie de céréales. Le garde qui venait, ne répondait pas à mes questions. Je ne sortais jamais. Je faisais mes besoins dans un coin. J’étais abruti de chaleur et j’étais sale, je puais ; la nuit, je ne fermais pas l’œil. Une forêt vierge, cela fait mille fois plus de bruit qu’une ville. Des  bruits, des cris, stridulants, énervants, angoissants… sans parler des moustiques.

 

Et puis tout à coup, la panique. Des coups de feu, pas loin, dans la foret, des bruit d’hélico, de moteurs. Ils sont entrés et m’ont lié les bras derrière le dos. 

 

A nouveau, le 4 X 4 sur une longue piste rouge, défoncée, coupant droit dans la foret, précédé par une jeep et suivi par un camion, hors d’age lui aussi.

 

C’est la jeep qui a trinquée. Elle s’est littéralement volatilisée dans une gerbe de feu ; des morceaux retombaient en flamme tout autour de nous.

 

Quelques secondes de silence stupéfait sous la forêt. Juste le grésillement du feu sur l’épave et une épouvantable odeur. Mes gardes sont sortis, laissant la portière ouverte, pour voir de plus près ; J’en ai profité ; j’ai plongé la tête la première dans les fourrées et j’ai couru droit devant moi, déséquilibré car mes bras étaient toujours liés dans mon dos.

 

Il faisait sombre sous les arbres ; je n’ai pas vu assez tôt le ravin ; le sol s’est dérobé sous mes pas et je me suis mis à dégringoler, de plus en plus vite. Une longue chute douloureuse ; Des branches me déchiraient ; j’ai entendu l’affreux craquement de mon bras, explosé contre un rocher et j’ai vu ma cuisse éventrée par des épines grosses comme des couteaux sur un arbuste. Je tombais, je tombais toujours.

 

Et puis ma tête a porté contre un arbre. Tout s’est arrêté ; noir absolu.

 

 

J’ai mal, j’ai soif ; j’ai chaud aussi, je suis en nage, je grelotte ; je dois avoir de la fièvre. Mon bras est insensible, ou plutôt je ne le sens plus, comme si j’étais amputé. Par contre, ma cuisse me brûle atrocement bien que le sang ne coule plus de la blessure béante ; je ne peux même pas la défendre contre les insectes qui se posent dessus. Dès que je bouge, je réveille la douleur insoutenable, qui me coupe le souffle ; alors je m’attache à rester immobile et les fourmis, les moustiques en profitent…

 

Je suis sous un arbre. Tout autour des fougères géantes et d’immenses fleurs rouge sang… et puis il y a  le bruit, un bruit assourdissant, qui me résonne dans la tête, dans le corps, qui va me faire devenir fou. Des cris d‘oiseaux, des crissements d’insectes, des frottements, des frôlements, des claquements. Les arbres craquent comme des mats et la forêt est un immense vaisseau qui dérive sur l’océan de ma peur.

 

Car j’ai peur, j’ai atrocement peur, une peur qui me tord les entrailles, qui m’empêche de respirer, de réfléchir .je suis loin de tout, de la route, d’un village, de toute présence humaine et la nuit, la nuit va arriver. Sans lumière, sans feu, je ne verrai pas l’aube se lever… je vais mourir.

 

Je peux à peine tourner la tête sur la droite. Impossible à gauche ; cela me fait trop mal. J’aperçois, à 20 centimètres de mon visage, une immense toile d’araignée ; architecture précieuse en fils d’argent, piège mortel mais si beau qui capture l’humidité en gouttes de soleil. Aucune trace de l’araignée. Elle reviendra silencieusement cette nuit, sûrement, elle sera à quelques centimètres de mon visage ; cette idée me donne des frissons … 

 

Il y a plus grave ; juste en face de moi, ce trou dans le rocher ; il y a ce que j’ai pris tout d’abord pour une liane… mais la liane s’est mise à remuer. C’est un serpent, pas bien gros, tout vert avec deux yeux noirs, méchants, cruels. Je l’aperçois distinctement maintenant. Si je ne me trompe pas, c’est l’un de ceux que j’ai vu sur un hebdomadaire dans l’avion… un tueur d’homme.

 

Je m’applique à rester immobile, à ne plus penser, à être insensible, à me rendre invisible, à ne faire qu’un avec le bois de l’arbre ; que dis je ? Je suis l’arbre, je suis le bois ; je suis matière, matière, tu m’entends, serpent ?

 

La nuit arrive, du moins je crois. J’ai perdu toute notion du temps, mais je crois, j’ai l’impression que tout un coin de la foret devient de plus en plus sombre ; il y a de moins en moins de lumière.

 

Juste assez pour voir le serpent qui sort de son trou, qui arrive vers moi, vers ma jambe malade.

 

Je suis en eau, j’ai envie de crier, de hurler, je suis mort de trouille.

 

Il ne faut pas bouger, il ne faut pas penser, je suis bois, serpent, je n’ai aucune odeur, aucune saveur.

 

Il est monté sur ma jambe et s’est lové contre mon genou.

 

Je suis fatigué... mort de fatigue... mais impossible de dormir … si je dors, fatalement, je bougerai et si je bouge…

 

Sans que je le veuille vraiment des images se forment sur ma rétine, dans mon cerveau ; je pense à ce salaud de Grégoire qui doit être chez lui, peinard, en convalescence… Et puis à ma femme, à mes enfants ; que font ils, savent ils que j’ai été enlevé ? Peut être ont-ils déjà été interviewé par la télé? Et mes collègues ? Peut être vont-ils former un comité de soutien, faire des manifs, des marches dans les villes pour exiger ma libération ? Je vais devenir célèbre ! On m’aurait dit cela il y a une semaine, je ne l’aurai jamais cru…

 

Je pense brusquement qu’ils vont avoir du mal à trouver une photo de moi. A la maison, c’est toujours moi qui les prenais…je n’étais donc jamais dessus ; la plus récente remonte au moins à 6 ou 7 ans ; j’ai du changer.

 

Putain que j’ai mal !

 

Et brusquement, je me souviens ; si, il y a bien une photo de moi ; c’était pour la fête du bureau ; le seul problème, c’est que j’avais un petit chapeau pointu sur la tête et un gros nez rouge…

 

Je me demande si c’est celle là qu’ils mettront sur la façade de l’hôtel de ville à Paris.

 

Un fou rire me prend, j’ai oublié le serpent.

 

Un qui s'est bien trompé, c'est mon prof. au lycée - il y a si longtemps- comment l'appelait on déja?- Il disait  que  le rire était le propre de l'homme . Objection: Juste avant la morsure, j’ai  vu , distinctement, le serpent découvrir ses crocs : il riait.

 

Ou alors c’était un rictus…

 

Sûrement…  

 

Mais comment l'appelait on déja,?

 

Tiens, il fait nuit.

 

Ah oui, "binocl.......

 

LAST IROKOI © 2008 IN « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS » 

 

(En hommage à Boris Vian, l'auteur , le merveilleux auteur des "fourmis"...)

 

 

 

 

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Vendredi 14 novembre 2008

Du front, ce 3 septembre 1917

 

 

Mes biens chers parents,

 

Avant toute chose, chère maman, dis toi bien que je ne peux pas répondre à la question que tu me poses dans chacune de tes lettres : non, je n’ai pas le droit de te dire où je me trouve. Cela nous est strictement interdit et si je le faisais, les ciseaux de « dame censure » séviraient ; cela me vaudrait sûrement quelques jours de prison voire même pis que cela car actuellement, la justice militaire ne plaisante pas.

 

Apprenez seulement, mes chers parents, que je me porte bien. Après deux semaines au front, dans les tranchées d’où nous avons, à plusieurs reprises, repoussé, avec succès, l’ennemi, nous sommes, mes camarades et moi, redescendus à l’arrière, prendre quelques jours de repos bien mérités.

 

Je passe mes journées dans la cour d’une ferme, loin des batteries allemandes, à fumer bien tranquillement ma pipe en faisant sécher mes vêtements au soleil. Les gradés nous laissent en paix à discuter ou à jouer aux cartes. Et oui, ma pauvre maman, l’armée a corrompu ton fils qui s’adonne à l’enfer du jeu… rassure toi, rien de bien méchant ; de braves gars des Charentes nous ont appris à jouer à la coinché. Je m’ennuis tellement que tout ce qui peut me distraire et m’empêcher de trop penser à ce qui ce passe là haut est le bienvenue.

 

Bref, rassurez vous je vais très bien. Depuis quelques temps, on nous nourrit mieux ; j’ai même un peu grossi ; d’ailleurs, cela doit se voir sur la photo que je vous joins à cette lettre. Je reçois régulièrement les colis que vous m’envoyez. Je sais que cela ne doit pas être simple pour vous non plus ; aussi je ne vous en remercie que plus vivement. Apprend, douce maman, que la réputation de ta confiture de mûres a déjà fait le tour du bataillon.

 

Je suis devenu ami avec Marcel Thevenin qui est notre médecin major. Il a 5 ans de plus que moi. C’est un garçon très brillant : dans le même temps qu’il faisait sa médecine, il passait une licence de lettres. Il parle le grec ancien couramment et quand nous voulons un peu « snober » les autres, c’est dans cette langue que nous nous exprimons.

 

Si je vous parle tant de Marcel, c’est qu’il m’a fait une proposition et que je ne sais pas trop quoi faire. Voilà, il voudrait me faire muter auprès de lui en qualité de secrétaire, à l’hôpital où il opère, à l’arrière. Je dois avouer que ne plus avoir à remonter là haut, dans la boue et le danger quotidien, me tente ; mais d’un autre coté, laisser les camarades y retourner seul, je ne sais pas, ce serait comme si je les trahissais…dites moi ce que vous en pensez, sincèrement, oubliez un instant que je suis votre fils et donnez moi un avis impartial.

 

Je suis trop bavard. Je vais devoir poser la plume car bientôt le clairon va sonner l’extinction des feux. Je n’aime pas ce moment où je me retrouve seul, dans l’obscurité, sur ma paillasse. Si vous saviez les rêves horribles que je fais. Mais je ne veux pas vous ennuyer avec cela. Je sais que je ne fais que mon devoir en défendant la patrie, en repoussant l’allemand au dehors de nos frontières. Pourtant Dieu a dit « tu ne tuera point ». Ici, on me félicite pour ça…

 

Je suis fatigué. J’ai hâte de revenir à la maison. On reparle à nouveau de permissions. J’ai hâte de vous revoir et de vous embrasser, mes chers parents, de revoir la maison et le salon dans lequel je vous imagine sous la lampe, papa lisant son journal en bougonnant et toi, maman, tricotant en écoutant la TSF

 

Portez vous bien et donnez moi vite de vos nouvelles. Saluez bien de ma part tante Germaine. Je vous fais mille baisers affectueux autant que respectueux.

 

Votre fils,

Soldat de 1er classe

 

Jean Dupont

 

P.S. Avez-vous des nouvelles de mon amie Marie-Madeleine. Voici deux mois et demi que je n’ai reçu aucune lettre d’elle. Savez vous si elle reçoit convenablement mes courriers ?  N’est elle point malade au moins ? Rassurez moi sur ces points. Son silence m’attriste un peu mais comme on dit : Ainsi va la vie… et si vous la croisez, surtout assurez la de mon bon souvenir et de mon amitié.

 

Plein de baisers encore à tous les deux

 

J.D.

 

 

Boston L.W, 2 juillet 2007

 

Mon bien cher fils,

 

Je réponds à ton dernier mail qui est arrivé hier au soir. Tu vois, ton père avait raison ; il vaut mieux utiliser Yahoo que Googles. Ton texte n’avait presque pas été coupé. Ils surveillent beaucoup plus les mails des soldats qui se servent de Googles. Je ne sais pas pourquoi.

 

Tu ne peux pas savoir combien je suis soulagée de savoir que pendant quelques semaines, tu seras dispensé de patrouilles et mis au repos, en sécurité dans le quartier américain, au centre de Bagdad. Profite en pour bien récupérer et te divertir un peu. Fait tout de même attention si tu joues au poker avec des soldats de métiers. Ce ne sont pas des enfants de chœur, ils savent tricher. Je sais ce dont je parle : quand j’étais jeune, je vivais avec mes parents près d’un camp de marines. Je passais des soirées à boire de la bière avec eux. Souvent, on finissait la soirée en jouant au strip poker ! Tu dois penser que ta mère est folle !

 

Je trouve que tu es très beau, très séduisant sur la photo que tu as envoyée en pièce jointe, surtout que tu as un peu maigri et que cela te va beaucoup mieux. Mon coach m’a dit que la nourriture de l’armée est beaucoup trop grasse et riche ; elle nous prépare des impotents et des cardiaques avant l’age ; vraiment, des 3 hommes de ma vie, Jack, ton beau père, toi et ton père, c’est vraiment toi le plus beau car le plus mince et le plus musclé. C’est toi que j’aurai du épouser ! J

 

Tu as raison, Bill Phil’s ton nouveau copain, est vraiment un type bien… et un beau garçon si j’en juge par la photo. Il est réellement docteur en informatique (ton père a vérifié) et sort de Harvard, il a monté 4 Start up cotées en bourse et pèse plusieurs millions de dollars alors qu’il n’a pas encore 25 ans. Il est parti par pur amour de la patrie… bel exemple !

 

Pour ce qui est de la proposition de ton copain Bill qui voudrait que tu travailles avec lui pour l’armée à Bagdad, ton père te fait dire qu’il faut que tu acceptes tout de suite car cela sera un vrai + sur ton Cv quand tu chercheras du travail à la fin de tes études. Jack, ton beau père est du même avis ; il faut dire « oui » car l’important, pour lui c’est de combattre le terrorisme avec toutes les armes possibles et si l’informatique fait parti de l’arsenal, y travailler, c’est aussi honorable que de risquer ses os sur le terrain.

 

Quand à moi, tu me demandes de te donner un avis impartial ; pourtant, tu es assez intelligent pour savoir que c’est impossible. Je suis ta mère et tu es mon fils unique. J’ai respecté ta volonté de t’engager quand tu l’as souhaité parce que je sais que notre devoir d’américains est de défendre partout dans le monde, la liberté contre la barbarie et le terrorisme. Mais je sais aussi l’angoisse qui me prend quand j’aperçois dans le quartier une voiture noire avec deux militaires à l’intérieur qui manifestement cherche une adresse. Je sais aujourd’hui qu’ils viennent, de plus en plus fréquemment, annoncer à une famille, à moi peut être, que leur enfant est mort héroïquement là bas, dans le désert.

 

Alors oui, si travailler pour ton copain Bill diminue, même un tout petit peu, le risque que tu as d’être haché vif par une de leur grenade, accepte, accepte mon fils. Peu m’importe ce que les autres penseront de toi. Si Dieu est à nos cotés  je ne pense pas qu’il souhaite voir ses enfants mourir ainsi, si jeunes… et pour quoi en fait ? Quelques dunes de sable ? Quelques hectolitres de pétrole ? C’est absurde !

 

Je suis fatiguée. Je vais t’envoyer ce mail et me deconnecter. Je dois aller chercher les 2 filles de Jack à l’école. Ce sont toujours des petites pestes qui ne m’aiment pas beaucoup. Quelquefois je me demande si j’ai eu raison de me remarier. Je sais que tu m’en as voulu à l’époque ; que tu aurais souhaité continuer à vivre seul avec moi, rien que tous les deux, dans le petit studio au dessus du coiffeur. Mais jack est si gentil. Tu sais, tous les samedis matin, il sort ta voiture du garage pour la laver et faire tourner le moteur. Comme cela, dit il, elle sera comme neuve quand le petit rentrera. En plus, cela lui permet de parler de toi aux voisins qui passent à ce moment là et qui demandent de tes nouvelles. Il est très fier de toi. Je crois que tu es un peu le fils qu’il n’a jamais eu.

 

Je t’embrasse très fort mon petit et tout le monde, papa, Jack et tes demies sœurs se joignent à moi pour te dire : Revient, rentre vite à la maison.

 

Plein de baisers, mon petit.

 

Ta maman

 

P.S. je vais finir sur une note moins triste. Tu sais, la petite mary ? Mais si, nous l’avons salué ensemble au super marché lors de ta dernière permission ; tu as fais presque toute ta scolarité dans la même classe qu’elle. Et bien figure toi qu’elle est tombée enceinte d’un homme pas très recommandable qui a 20 ans de plus qu’elle. On croit qu’elle vit avec lui pas loin du quartier chinois.  Une qui fait moins la fière, c’est sa mère, la Sara ; tu te rappelle combien elle était bigote. Elle avait fait courir des bruits sur moi quand j’ai divorcé. Aujourd hui, elle ose plus sortir de chez elle. Comme quoi, hein ! Ainsi va la vie !

 

Je t’embrasse très fort, mon John.

 

 

 

(Le caporal Jean Dupont est mort le 4 février 1918 du typhus à l’hôpital de Beauvais où il servait en qualité de secrétaire. Son père est décédé 2 mois après, foudroyé par la grippe espagnole. Sa mère s’est remariée en 1920 avec un homme de plus de 10 ans son cadet qui fut opéré en 1952 d’une tumeur hépatique, à l’Hôtel Dieu de Paris, par le professeur Marcel Thevenin. Cette opération lui sauva la vie.

 

Le sergent John W.Smith est rentré d’Irak en avril 2008. On l’a retrouvé pendu dans le garage de ses parents à Boston 3 semaines plus tard. La police a conclu à un suicide. Mary Artfield, la fille de Sara, a, 3 mois plus tard, déposé 2 recours en justice : le premier pour une reconnaissance en paternité posthume d’un enfant de 2 ans aujourd hui et qu’elle aurait conçu avec J.W.Smith lors d’une permission de ce dernier. Le second, contre l’armée américaine, responsable selon elle du suicide du sergent J.W.Smith. D’après ses avocats, il s’agit d’un préalable incontournable pour que l’enfant soit reconnu orphelin de guerre et qu’elle perçoive jusqu’à sa majorité, la pension qui accompagne cette reconnaissance. La mère du sergent J.W.Smith a déposé un recours auprès de la Cours Suprême pour empêcher que soit effectué le prélèvement d’ADN. qui attenterai selon elle à l’intégrité de la dépouille mortelle de son fils. Lors des obsèques, Bill Phil’s est venu et à rencontré toute la famille : la mère dont il est devenu l’amant, le soir même, Jack qui l’a trouvé sympa au point de lui proposer un week end de pêche au saumon à Cap Code et le père de John avec qui, aux dernières nouvelles, il projette de créer une multi nationale d’électronique militaire au Proche Orient dont Bill sera le directeur général et le père, président…Ainsi va la vie !)

 

 

LAST IROKOI © 2008 IN « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS » 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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