Lundi 10 novembre 2008

C’était exactement comme quand j’étais gamin. Le dimanche, après déjeuner, toute la famille se promenait sur les berges de la Seine, à la hauteur des entrepôts de Bercy. Puis nous passions le fleuve pour aller longer la ménagerie du Jardin des Plantes

 

A l’époque, Paris sentait encore le vin et les fauves

 

En automne, vers 17 heures, quand la nuit commençait à tomber, on repassait la Seine et on rentrait vers la place Daumesnil. Les monuments étaient gris et le ciel, frileux. Je marchais dans les feuilles mortes en traînant les pieds. Cela faisait d’énormes tas roux et bruns.

 

J’avais froid et je m’ennuyais.

 

Ce jour là aussi, c’était l’automne et j’avais 2 heures à tuer en attendant le train de Paris. Je marchais dans les rues désertes de Saintes, le long de la Charente et les marronniers perdaient leurs feuilles comme ceux de mon enfance.

 

Hélas, je ne pouvais pas traîner les pieds dedans. A 50 ans et en costume cravate, cela ne se fait pas.

 

Saintes ne sentait ni le vin, ni le fauve mais j’avais l’âme aussi mélancolique, aussi frileuse que 40 ans auparavant. J’étais seul. Mon père n’était plus là pour me dire : « arrête, s’il y a des crottes de chiens, tu va en avoir plein les chaussures… ». Seul comme je l’étais alors, dans la vie.

 

Et puis, il se mit à pleuvoir ; à pleuvoir comme il ne peut, comme il ne sait pleuvoir qu’à Saintes, tout doucement d’abord, hypocritement et de plus en plus fort, une averse drue et sonore, une pluie lourde et froide qui tout de suite colle aux vêtements et vous glace le corps, qui, tout de suite, fait briller l’asphalte des trottoirs d’une laque noire et funèbre.

 

Ce fut un déluge qui me força à m’arrêter sous l’abri du bus, face « aux nouvelles galeries ». On ne voyait plus rien dans ce brouillard liquide, transformant les vitrines, en simple halo de lumière mouvante et les clochers, en fantômes de pierre, incertains.

 

J’avais froid, j’étais trempé, gelé dans les courants d’air, et abruti par le bruit des gouttes sur le plexiglas de l’abri. Plus personne sur l’avenue.  Je me sentais désespérément seul.

 

Et puis, brusquement, elle fut là, refermant son parapluie. Je ne l’ai même pas vu arriver. Elle regardait le ciel ; elle avait des yeux… merveilleux, à mi chemin du vert et du gris. Elle était petite, châtain ; elle n’était pas… belle : c’était mieux que cela ; elle était jolie, tellement jolie qu’elle en semblait vulnérable. Elle était fine, délicate, naturelle…le genre de jeune femme  qu’on a tout de suite envie de prendre dans ses bras pour la protéger, pour éviter que la vie ne la blesse ; elle était de celles qu’on ose à peine toucher de peur de la choquer, de la faire fuir…

 

J’en suis tout de suite tombé amoureux… comme un fou, comme un enfant.

 

Ce n’est pas l’endroit où je peux expliquer pourquoi, à 50 ans, j’étais toujours seul dans la vie. Sachez toutefois que ce n’est pas à cause d’une timidité maladive, d’une peur des femmes ou d’un quelconque manque de communicabilité Je n’étais pas un dragueur, un coureur mais je savais y faire… et je le faisais quand il le fallait.

 

Mais là, alors que j’aurai pu de mille façons engager la conversation, impossible de sortir un mot. J’osai à peine la regarder, juste du coin de l’œil. Elle, elle regardait le ciel, le ciel qui continuait à nous isoler des autres. Tout se passait comme si je n’osais pas rompre cet instant rare, précieux, unique, hors du temps et hors des hommes.

 

Je suis resté muet. La pluie a cessé ; elle est repartie vers le monde qui, sortant du brouillard, se remettait à vivre et moi, j’ai repris le chemin de la gare.

 

A 18 h 45, le TGV est entré en gare. Je suis monté à bord, voiture 6, place 22, coté couloir.

 

J’étais plongé dans mon journal quand, 5 minutes plus tard, j’ai senti une présence qui voulait passer pour s’asseoir à coté de moi, place 23, coté fenêtre.

 

J’ai relevé la tête en me levant ; c’était elle.

 

Le train a démarré et moi enfin, je lui ai demandé : « vous n’avez pas été trop mouillée ? »

 

C’était idiot comme question mais elle a quand même tourné vers moi son regard de métal précieux et puis elle m’a montré sa bouche et ses oreilles pour me faire comprendre qu’elle était sourde et muette.




Voila 10 ans que nous sommes mariés et nous avons 2 jumeaux, des garçons qui ont fêtés aujourd’hui, à la maison, avec une dizaine de copains, leur 9ème anniversaire.

 

Le dernier invité parti, les gamins couchés et dormant déjà, les ballons décrochés de la porte d’entrée et le dernier confetti enfin aspiré, nous soufflons tous les deux, accoudés à la fenêtre, regardant, sur le champ de mars, cette nuit d’été bleuie par la tour Effel. Nous sommes épuisés, abrutis par toute l’effervescence qui a régnée aujourd’hui.

 

C’est alors qu’elle fait jouer ses mains pour me parler et qu’elle « signe » mi figue mi raisin : « tu vois, j’ai toujours eu dans l’idée que le silence était d’or. »

 

LAST IROKOI © 2008 IN « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »

 

 

 

 

  

 

 

 

 

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Vendredi 7 novembre 2008

La lueur grise et sautillante du récepteur de télévision projetait nos ombres sur le mur du garage. J’avais 15 ans, j’étais en vacances en Bretagne et au milieu de cette nuit de la fin du mois de juillet, j’étais en train – ou plutôt, j’allais – perdre mon pucelage avec une fille qui avait 3 ans de plus que moi et l’expérience qui allait avec.

 

Je ne sais plus qui – d’elle ou de moi- avait eu l’idée, quand la bande s’est séparée à la fermeture du bistrot, ce soir là, de venir là, dans le garage de ses grands parents.

 

Elle n’était pas très belle, grande, ossue, la peau gercée par le savon bon marché et les cheveux raides comme de la paille mais à l’age que j’avais, les mecs sont pas trop regardants… et puis on flirtait depuis 2 jours. C’était la fin des vacances ; il fallait que je me dépêche.

 

On était vautrés sur un vieux canapé face à la télévision qu’elle avait allumée pour masquer le bruit qu’on pourrait faire et dans cette pénombre grisâtre qui masquait un peu sa laideur, je découvrais, à pleine main, les doigts et les lèvres partout à la fois, tous ces endroits que les filles bien m’avaient toujours interdit jusqu’à là. 

 

Elle m’encourageait plutôt, me chuchotant des demandes et surtout des recommandations de prudence : il faut dire qu’en 1969, la pilule, conquête de la libérations féminine, n’avait pas encore atteint cette petite cité balnéaire endormie.

 

Tout se passait bien : j’allais entrer dans le vif… du sujet quand elle se redressa soudain, écoutant dans la nuit.

 

Elle avait raison : on marchait dans la nuit ; une voix l’appela.

 

Elle eu juste le temps de murmurer : « merde ! Mon grand père ! » et de m’éjecter du canapé. Je me suis glissé en dessous pendant qu’elle m’envoyait mon tee shirt et sa petite culotte…

 

Quand l’homme entra, elle était sagement assise, juste au dessus de moi, défripant du plat de la main sa robe de plage.

 

Il lui demanda ce qu’elle regardait à cette heure là. Elle lui dit qu’elle ne savait pas trop, que c’était bizarre… un film de science fiction….

 

Il monta le son du récepteur et éclata de rire en s’installant à coté d’elle. Ils en avaient parlé aux actualités télévisées : ce n’était pas un film ; c’était vrai : des américains étaient arrivés sur la lune… ces ombres qui sautaient, ces voix déformées par la distance c’était vrai…on marchait sur la lune !

 

Ils restèrent plus d’une heure devant la lucarne tressautante, enthousiastes pendant que moi le nez dans la poussière et les crottes de souris, je grelottais, les fesses nues sur le béton glacée car je n’avais pas eu le temps de remonter correctement mon jean. 

 

Pendant qu’ils regardaient ces images historiques, je n’avais moi comme perspectives que les mollets variqueux du vieux et ses pieds glissés dans des chaussons malodorants.

 

C’était horrible: Pendant qu’il dissertait sur le progrès humain, sur la science du XXème siècle, moi, je me bagarrais contre une énorme envie d’éternuer à cause de la sciure qui tombait du canapé.

J’avais lu un truc d’agent secret pour empêcher l’éternuement. Il faut frotter le bout de sa langue, bouche fermée, contre son palais ; et bien, je puis vous le dire, ça marche ; j’ai réussi à garder le silence.

 

Après, ce fut une crampe, épouvantable, dans la hanche. Je ne savais plus comment me tenir. J’étais glacé et pourtant j’avais la sueur qui perlait au front.

 

Enfin, le grand père se leva pour fermer le récepteur et sorti avec sa petite fille, verrouillant la porte du garage à double tour.

 

Je pu enfin sortir de mon trou à rat et me rhabiller convenablement, le corps douloureux. J’ai attendu de longues minutes, le retour de la fille - pas pour la bagatelle, j’étais épuisé - mais pour qu’elle me délivre.

 

Elle n’est pas revenue. Alors, j’ai sauté par une fenêtre minuscule, m’écorchant au passage sur les épines d’un rosier, le long du mur.

 

Je suis rentré chez moi par la plage. C’était l’aube. La lune, là haut, me regardait, hilare.

 

Le lendemain, je me suis réveillé vers midi avec une angine carabinée qui m’a clouée au lit pendant 2 jours. Je suis reparti pour Paris sans la revoir.

 

J’ai du attendre encore 5 mois avant de réussir enfin ce qui me tenait tant à… cœur. C’était avec une italienne, belle, à paris, banalement, chez elle, dans sa chambre qui donnait sur le champ de Mars, un dimanche après midi, pendant que ses parents étaient partis prendre le thé chez des amis.

 

Mais, même aujourd’hui, quand il repasse à la télé le film des premiers pas de l’homme et du grand bond pour l’Humanité, je sens encore l’odeur d’urine de souris du garage de mes 15 ans…

 

On a les madeleines qu’on peut…

 


LAST  IROKOI ©  2008 IN  "HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS"

 

 

 

 

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Dimanche 2 novembre 2008

C’était il y a 2 ans ; Avec un copain, on avait décidé de faire le tour des U.S. On a loué à New York, une vieille Buick jaune, le genre de bagnole qui n’existe plus que là bas.

 

En arrivant sur la cote ouest, je voulais absolument voir la vallée de la mort et surtout « Zabriskie point », le site où se déroule le film, superbe, d’Antonioni.

 

Mon pôte était crevé ; il a voulu rester à Vegas.

 

Je suis parti seul, très tôt, le matin, par la route 190, au nord de la ville.

 

J’ai roulé pendant près de 100 miles dans le néant, une plaine grise qui se soulève doucement vers l’ouest et où je me traînais à cause des limitations de vitesse.

 

Pourtant, insensiblement la route s’élevait et à mesure que j’avançais, la température, malgré la clim, montait, elle aussi. A 9 heures, il faisait déjà 65° F. ;

 

Les lacets devenaient sévères et la boite automatique cliquetait sans cesse.

 

Je fis une halte vers 11 heures au promontoire du mont « Dante » : c’était hallucinant ; je dominais le monde : à mes pieds, la vallée se convulsait, immense reptile pétrifié. Des géants avaient saisi, à pleine main, des pans entiers de rocher et les avaient pulvérisé, brisé en mille récifs attendant une marée qui ne viendrait pas.

 

Aux ruptures scintillantes du quartz et du feldspath blessant l’œil succédaient les flaques de mercure des lacs de sels qui tendaient au ciel, leur sulfureux miroir.

 

La chaleur me fit très vite remonter en voiture.

 

La descente était vertigineuse et la route, de plus en plus mauvaise. J’étais en sueur et j’avais du mal à respirer. Si j’ai bien compris les pancartes, on était en dessous du niveau de la mer

 

Je suis arrivé sur la rive d’un lac de sel, gigantesque plaque de roche écorchée, chauffée à blanc où l’eau s’était évaporée depuis la préhistoire: la terre avait soif d’une pluie qui, elle non plus, ne viendrait jamais.

 

Le thermomètre du tableau de bord indiquait plus de 85 ° F. De rares camions troglodytes, tout droit sortis de « duel », lâchaient dans leur sillage, une fumée grasse et des pick-up en ruine, arrêtés au bord de la route, capot ouvert, attendaient pour pouvoir repartir que leur moteur refroidisse un peu. 

 

Et puis la route, rectiligne maintenant, se remit à monter.

 

Après le col, enchâssé entre deux falaises abruptes, la plaine, longue, que la route tranchait à vif, rectiligne jusqu’à l’infini. Paysage de météorite sans arbre, sans oiseau…désert implacablement lisse, blanc de chaleur. Quel courage fallait il aux premiers émigrants pour franchir avec leurs mules et leur vieux chariot branlant, cette fournaise ?

 

Personne dans ce monde de la soif ; plus de Pick up, ni de camion ; j’avais croisé la dernière station 30 miles avant… Dans cet univers sans mesure, seule dans ma Buick, je commençais à ressentir une angoisse sourde…peur de tomber en panne, peur de devoir marcher sous le plomb du soleil, peur inexplicable tout simplement qui prend tout humain au seuil de l’enfer.

 

Et puis, tout au bout de l’éternelle ligne droite, sur l’horizon incertain, un éclair métallique, qui scintillait, qui palpitait, une étoile tombée du firmament.

 

C’était un motard solitaire qui roulait paisiblement, en prenant son temps, jouissant de l’espace, de l’immensité. Sa vieille Harley brillait de tous ses chromes impeccables, rutilants. Il ne sollicitait pas son moteur, sûr de lui, calme, impérial.

 

J’hésitais à le doubler tellement cela était magique, digne de respect.

 

Je me portais à sa hauteur. C’était un grand gaillard, droit et solide sur sa selle, un casque de cuir sur la tête et ses lunettes d’aviateur portées haut sur le front. Son treillis était largement ouvert sur sa poitrine et la poussière qui recouvrait son pantalon et ses bottes de cuir montrait qu’il arrivait de loin.

 

Au passage, il me fit un signe de la main, lent et majestueux. A regret, j’ai accéléré et je le vis bientôt disparaître dans mon rétroviseur, redevenir étoile remontant au firmament.

 

Quelques miles après, je suis arrivé à l’intersection entre la 190 et la 178 .Au carrefour, deux pompes à essence hors d’age rouillaient devant un motel délabré qui semblait abandonné. Je me suis tout de même arrêté.

 

La salle était déserte. Une serveuse noire, énorme, dormait derrière un bar douteux. Dans le fond, un aquarium plein de terre grouillait de choses noires, peu rassurantes.

 

Je me suis installé le plus loin possible avec ma bière à la main à une table d’où je voyais la route.

 

J’ai entendu son moteur avant de le voir apparaître. La Harley ralenti et vint se ranger sur le parking.

 

Quand il est descendu de l’engin, j’ai vu qu’il lui manquait une jambe. Il déplia deux cannes et s’en aida pour entrer dans le bar.

 

Il vint s’asseoir à la table à coté de la mienne et commanda, lui aussi, une bière ; Il retira son casque et ses lunettes. Ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules… mais surtout, il y avait son regard bleu et lumineux, serein et mélancolique…

 

Quand on lui apporta sa boite de bière, il l’a souleva vers moi ; je lui rendis son geste.

 

« French ? » me demanda t il et sans attendre ma réponse, il tapota un écusson étoilé qu’il portait sur la manche de son treillis en me disant fièrement « I’m american »

 

Le silence retomba. Alors bêtement, pour dire quelque chose, je lui ai demandé en désignant sa jambe absente : « viet- nam ? »

 

Il a éclaté de rire en répondant : « not so old, man ! »

 

Pas assez vieux mec…Quel idiot j’étais ? Ce type était trop jeune ; moins de 35 ans peut-être ; il n’était sûrement même pas né en 68….

 

Il bu une gorgée de bière et prononça : « Iraqi »

 

Et à voix encore plus basse : « it’s the same shit. »

 

La même merde…

 

Dans le silence, il broya la canette dans son poing et mit 2 pièces sur la table. Au passage, il posa sa main sur mon épaule et sortit du bar entre ses 2 cannes, grand et large comme une légende.

 

Le bruit de sa Harley décru doucement.

 

Dehors, la chaleur et le silence m’ont sauté au visage. J’ai démarré le moteur et en attendant que la clim rafraîchisse un peu l’habitacle, j’ai allumé la radio.

 

C’était Dylan:  « the times, they are changin’ »

 

Hélas non, man !

 

Last Irokoi © 2008 in « histoires de la vie de tous les jours »

 

EN HOMMAGE A BOB DYLAN

 

 

 

 

 

 

    

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Dimanche 26 octobre 2008

De ma fenêtre, sur le quai de Boulogne, j’aperçois l’incendie que l’automne allume dans les arbres du parc de Saint Cloud. C’est presque l’hiver et je suis une vieille femme, seule.

 

Personne à qui parler ; alors écrire pour ne pas devenir folle ; écrire ma vie, ma vie déchirée d’un seul coup, brûlée, calcinée comme un parchemin trop sec ; Ecrire ce lundi où tout à basculé.

 

C’était il y a 8 ans ; ce matin là, il ne m’avait pas appelé. Je ne me suis pas inquiétée ; parfois, il ne le pouvait pas…

 

La nouvelle m’est arrivée vers 10 heures. Il avait fait un AVC dans la nuit. Il était en « réa » à Beaujon…

 

Il, c’était lui, l’homme que j’aimais depuis 5 ans sans aucun droit à l’aimer.

Parce qu’il était marié, parce qu’il avait 3 enfants, parce qu’on travaillait au même endroit, dans le même service et qu’il était mon chef…

 

5 ans, 5 ans ou, à l’euphorie des premières semaines où l’on prenait tous les risques, avait succédé au fil des mois une liaison quasiment matrimoniale… Il n’avait jamais été question qu’il divorce et que l’on vive ensemble… Il n’avait jamais parlé de moi à sa femme et nous communiquions clandestinement au téléphone, par mail ou par sms. Nous n’étions jamais parti ensemble en voyage et les nuits où j’ai dormi dans ses bras se comptaient sur une seule main.

 

Une ou deux fois par semaine, on allait chez moi, le soir ou même le midi… c’est tout et cela nous suffisait

 

Il n’était ni particulièrement beau, ni riche ni très intelligent ; mais je l’aimais, oui, je l’aimais, tout simplement.

 

Un temps j’ai pensé avoir un enfant de lui… il n’y était pas opposé et puis on a abandonné l’idée.

 

J’étais bien avec lui… cela aurait duré… longtemps… et puis il y eu ce lundi…

 

Ce lundi qui m’a coupé de lui, isolée, comme le naufragé sur son île voyant couler son navire… lui, mon refuge, mon amour, lui aussi avait sombré…

 

Qui n’a jamais vécu l’attente devant un téléphone, l’écran vide d’un ordinateur qui reste muet ne connaît pas le silence, ne sait pas ce que c’est d’attendre…

 

Les premières semaines, je ne dormais plus, j’étais épuisée… j’ai voulu m’arrêter en maladie mais seule chez moi, bien vite j’ai compris que le seul lien qui me restait avec lui, c’était le bureau. Là seulement je pouvais avoir des nouvelles, voir des collègues qui pouvaient appeler l’hôpital…

 

C’est là que j’ai réalisé que les gens, dans leur grande majorité, sont gentils… tous savaient mais ils ne pouvaient pas m’en parler directement… alors ils annonçaient à forte voix dans le bureau qu’ ils avaient appelé l’hôpital, qu’il allait mieux, qu’il allait s’en sortir…

 

J’ai été lâche, je m’en veux un peu mais peut être aurait il voulu que j’agisse ainsi… j’aurai pu, moi aussi, appeler l’hôpital et même aller le voir… mais rencontrer sa femme, voir ses enfants peut être, c’était, je l’avoue,  au dessus de mes forces. Oui, je ne me vois vraiment pas demander à son épouse, des nouvelles de mon amant.

 

2 ou 3 fois, le samedi soir, j’ai osé … j’ai décroché le téléphone et d’une main tremblante, (d’autant plus tremblante que je venait de boire 3 ou 4 whiskys pour me donner du courage), j’ai composé le numéro de l’hôpital pour raccrocher, le cœur battant, dès qu’une voix répondait.

 

Une seule fois, un soir, j’ai osé… ce devait être un interne, très jeune,presque encore un adolescent… alors j’ai osé, j’ai osé demander de ses nouvelles….

 

Il m’a dit ce que je savais déjà : il ne remarcherai plus jamais, il ne reparlerai pas, non plus, seul son bras droit fonctionnait. Il ne manifestait plus aucun sentiment car son visage était paralysé…en d’autres termes, on ne savait pas s’il avait des sentiments, des souvenirs… mais il était stabilisé, il pouvait vivre ainsi des années. Il rentrerait chez lui dans 3 ou 4 jours…

 

L’ai je seulement remercié ? Je ne sais plus… j’ai raccroché et j’ai fondu en larmes.

 

Il allait rentrer chez lui. Je ne le reverrai plus jamais, il ne pourrait plus jamais me parler, me prendre dans ses bras. Il était vivant mais loin, si loin de moi…se souvenait il encore de moi, de nous ?

 

Cette nuit là, je l’avoue, j’ai failli en finir une fois pour toute avec ma souffrance. Pourquoi ne l’ai je pas fait ? C’était si facile ? Bien plus que de souffrir comme je souffrais… je crains qu’une fois de plus, ma lâcheté ait prit le dessus

 

Les jours, les semaines, les mois ont passé.

 

Ce qui me faisait mal, c’est qu’au bureau, on ne parlait presque plus de lui ; on l’oubliait. Quelque fois, j’ouvrai un dossier et je tombais sur un rapport signé de sa main… je fondais en larme comme je me suis écroulé le jour où je me suis aperçu qu’on l’avait remplacé par une jeune intérimaire.

 

C’est le soir du réveillon de la saint Silvestre que, pour la première fois, j’ai osé passer devant chez lui… peut être, pour être plus proche de lui, ce jour là,  Il habitait dans le XVème arrondissement, au second étage d’un vieil immeuble, face à une petite place, devant un square.

 

Je me suis assise sur un banc, dans la nuit et j’ai fixé cette fenêtre, celle de sa chambre. Il m’avait décrit sa maison une fois et c’était comme si je la connaissais depuis toujours. Je suis resté assise là presque jusqu’à l’aube, bien après que la lumière de la pièce soit éteinte.

 

Je suis revenue, au début une puis deux fois dans la semaine et bientôt tous les soirs. Je regardais sa lumière ; c’était comme si j’étais près de lui, avec lui ; c’est idiot, non ?

 

Plusieurs fois, j’ai vu son épouse sortir à la nuit tombée… même s’il ne m’avait pas montré une photo d’elle, je l’aurais reconnu : elle était rousse comme l’enfer. Pourquoi est ce que j’écris cela? je ne lui en veux pas, je ne lui en ai jamais voulu. En fait, nous étions proche l’une de l’autre ; nous aimions le même homme ; simplement, elle avait eu la chance de le trouver avant moi. A 2 reprises, j’ai aperçu ses 2 fils aussi, 2 adolescents mal poussés qui partaient faire la fête, sûrement.

 

Cela est arrivé un soir comme les autres et pourtant différents des autres. Son épouse a quitté la maison plus tôt que d’habitude. Ou pouvait elle aller ? Ensuite, ce furent ses fils qui sortirent. Il était seul là haut dans la chambre. Là aussi, j’ai été lâche ; j’aurai pu monter et sonner à sa porte… mais comment m’aurait il ouvert? J’étais là à regarder de tout mes yeux sa lumière…

 

C’est alors que cela se produisit… sa lumière se mit à clignoter… lueurs et obscurité se succédant suivant un rythme ordonné ; Eclairs longs et brefs s'alternant…toujours selon la même séquence : court, deux longs, court, un long et deux courts… comme cela pendant peut être un quart d’heure. Et puis la nuit s’imposa dans sa chambre. J’attendis encore une heure… plus rien… alors je suis rentré chez moi… triste et étonnée.

 

Je n’ai pas été surprise lorsque, le lendemain, le directeur en personne m’a appelé. Je m’y attendais inconsciemment. Il m’a donné, lui catholique pratiquant, rigide dans sa morale comme dans sa vie, la plus belle preuve d’amour qu’un homme puisse donné à un autre être humain, à moi, femme entretenant une liaison coupable avec un homme marié.

 

Avec quelles précautions, quelle gentillesse m’a-t-il annoncé ce que je savais déjà, qu’il était mort dans la nuit… avec quelle délicatesse m’a-t-il proposé de venir avec tous les collègues du bureau à son inhumation ? C’était un brave homme… et c’est grâce à lui que cette nuit là, je n’ai pas ouvert le gaz pour en finir avec cette douleur horrible.

 

C’est le lendemain que je me suis effondré dans ma salle de bain. Trop de nuit sans sommeil, trop de repas évités, trop de peine tout simplement. Je suis tombé sur mon carrelage et cela a fait tant de bruit que la concierge s’est inquiétée.

 

J’ai passé presque 3 semaines à l’hôpital et pour ma convalescence je suis parti en Bretagne, chez une lointaine cousine, ma seule famille, près d’Ethel.

 

Elle m’accueillie à bras ouvert et j’ai tenté de me reconstruire dans cette famille ou deux garçons d’une dizaine d’année mettaient une animation tonique.

 

C’est grâce à eux que j’ai su.

 

Un soir, il y avait du bruit et des rires dans leur chambre; j’ai frappé et ils m’ont dit d’entrer. Il faisait noir. Ils jouaient avec des lampes électriques, alternant les éclairs brefs et longs. Je leur ai demandé ce qu’ils faisaient… ils jouaient à s’envoyer des messages en morse avec leur copains dans la ferme d’à coté.

 

Le cœur battant, j’ai pris la table de transcription qu’ils avaient découpé dans un vieux dictionnaire…

 

Court, deux longs, court, un long et deux courts… Deux lettres, deux simples lettres : WL « with love » : c’était notre code, notre code rien qu’à nous, que nous mettions un peu partout, à la fin de nos sms, de nos mails, sur nos lettres et même sur les « post it » que nous échangions dans nos dossiers…

 

J’ai froid ce soir. Des frissons courent le long de mes jambes et remontent le long de mon corps jusqu’à mon cœur. A tout hasard, avec la lampe électrique qui ne me quitte plus, j’envois vers le ciel, au dessus de la Seine et bien après le parc de Saint Cloud, dans la nuit, nos deux lettres : W.L, W.L, W.L...With love, mon amour…

 

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Mercredi 22 octobre 2008

J’arrive pas à dormir… et pourtant il est tard, je sais pas, moi, au moins trois heures mais j’arrive pas. Et mon frère non plus, je l’entends soupirer sans cesse derrière la cloison. Il faut dire qu’aujourd’hui, on fait une grosse bêtise : on a tuer Mickey.

 

Pourtant c’était génial, ce matin. C’était le week end à papa et il nous a emmené à Disney. On est partir hyper tôt. Depuis qu’il est plus avec maman, c’est moi qui monte à coté de lui dans la voiture. J’ai pas tout à fait dix ans mais tant pis. Mon frère qui à un an de moins que moi dit que c’est pas juste.

 

Il faisait chaud dans la voiture et sur l’autoroute, je guettais les panneaux qui indiquent le parc avec le nombre de kilomètres à faire… mais ça passait pas vite. Il y avait plein de monde. Quand on est arrivé, il a fallu faire la queue longtemps au péage ; plein de monde aussi au contrôle des sacs pour les terroristes et aussi pour prendre les billets. (Quand on y va avec maman, c’est mieux, on attend pas car elle les achète à son bureau).

 

Il était déjà tard quand on a passé les tourniquets de l’entrée et la grande rue qui va au château était pleine de bruits et de couleurs et il faisait très chaud.

 

On a commencé par la maison hantée car il y avait pas trop de monde. On commence toujours par là et maintenant je connais par coeur tous les fantômes et les squelettes  me font plus peur. Mon frère aussi dit qu’il a pas peur mais je crois qu’il ment. Après on a voulu faire le train de la mine et là par contre, il fallait beaucoup attendre. Le panneau sous lequel la queue attendait marquait 90 minutes. Sous le toit qui abrite la file, papa transpirait à grosses gouttes. On entendait les gens qui criaient et le bruit des wagons. On a un peu joué avec la console de mon frère mais très vite il a plus  eu de piles. Enfin on a pu monter dans un wagon…

 

Ce qu’est bête, c’est qu’on attend plein de temps et que le tour passe vite. Le seul truc c’est qu’après on peut raconter aux copains qu’on l’a fait.

 

Papa a pas voulu acheter la photo qu’ils prennent automatiquement au passage du train dans la grande descente. Maman elle la prend toujours. Mon frère a un peu pleuré.

 

C’était l’heure de manger. On est allé de l’autre côté du parc, à côté de « space mountain » pour prendre du Mac Do. Là aussi il fallait attendre et ensuite on l’a mangé debout dans la foule. Il y avait  beaucoup de gens avec des chapeaux et des oreilles de Plutôt.

 

Après manger, on a encore attendu presque une heure pour faire « star tour ». Ca, c’est génial, on est assis dans un vaisseau spatial qui bouge vraiment et sur l’écran c’est l’espace et d’autres vaisseaux nous attaquent et nous tirent dessus. Mais là aussi ça dure pas longtemps.

 

En sortant, on est passé devant la boutique où ils vendent plein de choses de la guerre des étoiles. Il y avait des fusils laser blancs comme ceux des soldats du film et papa a bien voulu les acheter. Si on avait su, on aurait rien réclamé.

 

On a marché longtemps ; on avait de plus en plus chaud et il y avait du monde partout, les files étaient de plus en plus longues. On avait même du mal à avancer dans les allées. On a traversé le bateau pirate et on est revenu vers « main street ».

 

A 4 heures, on s’est assis sur un banc. Papa a dit qu’on allait attendre la parade qui passerait dans une demi heure et qu’après, on rentrerait. Il était fatigué.

 

Avec mon frère, debout sur le banc, on jouait avec nos fusils et on tirait sur les gens qui passait. Ca faisait le même bruit que dans le film et un faisceau de lumière orange sortait du canon comme un vrai laser.

 

Au loin, presque sur les marches du château, plein de personnages faisaient des photos avec les gens et signaient des autographes ; au milieu, le plus entouré, c’était Mickey. Je ne sais pas qui le premier l’a visé. On a tiré et Mickey s’est écroulé.

 

Il est resté sans bouger, par terre , longtemps. Je crois que les gens autour pensaient que c’était une farce car ils ont pas réagi tout de suite. Et puis certains se sont penchés sur lui et des employés sont venus. Ils ont fait reculer tout le monde et avec leurs grands manteaux, ils ont empêché qu’on le voit.

 

Papa dormait sur le banc ; il a rien vu mais nous on était drôlement embêté ; Surtout qu’un médecin est arrivé avec sa valise noire et il faisait « non » avec la tête.

 

Quand ils l’ont emmené sur une civière, à un moment, les manteaux se sont écartés et moi j ai bien vu qu’il était complètement recouvert avec un drap comme les morts dans les feuilletons américains.

 

J’avais peur que quelqu’un nous ai vu tirer et j'ai fais signe à mon frère de rien dire et de cacher les fusils. Mais non ,la parade arrivait et personne avait vu qu’on avait tuer Mickey.

 

Après, on est vite parti. Dans la voiture, personne disait rien. Papa était triste. Il nous a vite déposé en bas de la maison comme il fait tout le temps.

 

Pareil, à table, on a presque rien dit et presque rien mangé. Maman s’en ai pas aperçu ; elle aussi avait l’air triste et fatiguée. On s’est vite couché

 

Je me demande quand ils vont venir nous arrêter car avec l’enquête sûr qu’ils vont nous retrouver. On a mit les fusils dans le coffre de l’entrée…

 

Cela me fait un peu drôle d’aller en prison, d’être enfermé surtout qu’on l’a pas fait exprès et surtout qu’en fait c’est pas vraiment Mickey qu’on a tué : c’est des comédiens dans les costumes. Peut être qu’il faisait seulement semblant d’être mort ?

 

Il fait de plus en plus chaud et il y a plein d’éclairs dans le ciel. Maman aussi dort mal ; je l’entends qui tourne dans son lit.

 

Soudain, je pense qu’après demain, il y a contrôle de math. S’ils m’arrêtent demain, je le ferai pas.

 

Il y a eu un grand éclairs et juste après, un gros coup de tonnerre. Le vent a fait voler les rideaux et la pluie s’est mise à tomber, très fort.

 

Moi aussi je me suis retourné dans mon lit, baigné par la fraîcheur qui arrivait de la fenêtre et peu à peu, j’ai senti que je m’endormais…

 

Quand je serai en prison, papa et maman viendront me voir. En attendant leur tour pour le parloir, ils auront le temps de reparler ensemble… alors, peut être que tout redeviendra comme avant, comme quand ils étaient ensemble… même si papy, l’autre fois, a dit à table, devant nous,que c’était impossible, qu’ils se remettraient jamais tous les deux.

Impossible ? Qu’est ce qui est impossible ? Moi et mon frère, aujourd hui, on a bien tuer un faux Mickey avec un faux fusils laser.

 

Ca y est: je dors….

 

Last Irokoi ©2008 in « histoires de la vie de tous les jours »

 

 

 

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Dimanche 12 octobre 2008

Il s’est assis sur un rocher, au bord du sentier qui surplombe l’océan. Il est épuisé, à bout de souffle. Depuis huit jours environ, il ne va pas bien. Huit jours qu’il va contre le vent et pourtant il a l’habitude de marcher ainsi face au vent, il n’a fait que cela toute sa vie.

 

Il regarde de tous ses yeux, l’océan. Il voudrait bien – il n’ose pas penser une dernière fois – apercevoir l’éclair de cristal d’un iceberg, à la dérive ou, au large, le dos bleu d’une baleine.

 

Il frissonne ; c’est bientôt la nuit et, ici, tout au bout de la terre, là où le continent fait une pointe qui s’enfonce vers le sud et soulève les lames gigantesques du cap Horn, les soirées sont gelées. Il tend au soleil blanc, son visage ridé de vieil homme.

 

Vieux ? Est il vieux ? Usé plutôt, usé par… combien ? Oui, il n’en revient pas, il n’avait jamais compté, mais cela fait 40 ans, 40 ans qu’il marche, qu’il dérive du nord au sud, d’est en ouest, sur ce continent qui ne l’a jamais relâché, sans repos, sans toit, ou si rarement, pour l’abriter, sans cheminée pour le réchauffer, mangeant sur une pierre, au coin d’un taillis, pour table et buvant sa bière au bar de relais routiers déserts.

 

Il n’a rien, ni maison, ni famille, ni ami ; les femmes qu’il a connues ne sont jamais restées avec lui plus de quelques semaines. Il a eu un chien, vagabond comme lui, qui l’a suivi partout pendant un ou deux ans et qui, un jour, en a eu assez, sûrement. Au réveil, il n’était plus là.

 

 En fait, il ne possède que ce qu’il a  dans son sac : un jean et une chemise, un rasoir et un bout de savon, une serviette dont il voit la trame et un petit transistor qui, si loin de tout, n’émet plus depuis une semaine.

 

Une gifle de vent vient lui couper le souffle. Il n’arrive pas à reprendre son souffle. Décidément cela ne va pas fort ; et puis ça se calme. Il repense à sa vie. C’est passé si vite. Pourquoi ?

 

Sa jeunesse, en France, grise. Ses parents, morts aujourd’hui, sûrement, peut être. Et à 20 ans, son départ pour les US. « American dream » ; en août 68, non 69 plutôt. Il n’en est jamais revenu.

 

Il ne se souvient plus très bien comment il est arrivé sur cette grande plaine, près de Woodstock, avec tous ces gens, déjà, en stop, sûrement.

 

Mais ce dont il se souvient, ce sont ces 3 jours, ces 3 jours fous, indélébiles, fixés dans sa mémoire .Cette foule pleine de couleurs, cette musique, ces vibrations dans l’atmosphère où tout semblait possible, où tout le monde se connaissait, s’interpellait, riait et bâtissait un monde nouveau…tous frères et sœur pour la vie c’est à dire pour l’éternité, ces amitiés d’une nuit, le philosophe barbu qui se baignait nu dans la boue, ces amours éphémères et pourtant éternelles, cette grosses filles aux seins nus et blancs qu’elle trémoussait en rythme…belle, si belle, d’une beauté de statue antique.

 

Et puis, il y avait les nuits, où on lui offrait du vin et du tabac et des pilules ; aurores boréales au cœur d’orages bleus de kadeiloscopes dont il était l’architecte, et la musique du haut de ces cathédrales de lumière, là bas, tout au bout, dans le foyer palpitant de la scène. Sentiment d’être acteur, spectateur et  créateur tout à la fois d’un spectacle qui, en fait, passait au second plan. Lui-même ne pouvait expliquer vraiment ce qui s’était passé, vraiment ce qu’il avait vécu. C’était sur- naturel, cela le dépassait…

 

Ce qui est sur, c’est que lorsqu’il s’est réveillé au matin du 4ème jour, quand il a vu que la fête se terminait, que la famille se séparait chacun allant vers l’autre vie, quand il a vu les tribus repartir, les vêtements trempés et les cheveux collés, sales, leurs enfants nus, sur la hanche ou pendus au sein vide de leur mère,lasse, quand il a vu la scène démontée et rangée dans des camions poussifs comme un vulgaire chapiteau de cirque, la plaine jonchée d’ordures et visqueuse de boue sur laquelle un soleil blanc se levait triste comme la mort, il a comprit qu’il ne pourrait jamais rentrer chez lui.

 

Il a cherché, il a cherché toute sa vie, allant de ville en village, montant vers le Canada pour repartir vers San Francisco, descendant au Mexique pour revenir aux USA, sans jamais retrouvé quelque chose qui s'approchait de ce qu’il avait vécu; combien d’espoirs déçus, combien de quêtes vouées à l’échec pour aujourd’hui arriver au bout de la terre, au bout du chemin, les mains vides…

 

Il est là, assis sur son rocher, dans le vent qui lui apporte les derniers accords d’Hendrix tandis qu’à l’horizon, le soleil orange s’éteint comme un projecteur énorme derrière l'horizon. Et le vent devient larsen lancinant sur les nuages qui tombent, gigantesque rideau d’une scène improbable. Il ne regrette rien : ils sont tous là pour lui offrir son dernier spectacle : Jones et Morisson, Joplin et Moon… et tant d’autres connus et inconnus, musiciens et clochards qui avancent vers lui, qui viennent le chercher, lui, leur frère, leur ami, leur semblable…

 

La nuit est tombée ; on ne voit ni son regard, bleu d’acier, fixe et éteint pour l’éternité, ni sur ses lèvres, ce sourire, cet étrange sourire qui n’appartient qu’à ceux enfin arrivés au but.

 

L.IROKOI © 2008 IN « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »
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Mercredi 8 octobre 2008

Voilà 104 jours, si j’ai bien compté, qu’il pleut. Il pleut de façon ininterrompue, jour et nuit, à verse, à larges traits qui viennent crépiter sans cesse, sur mes tuiles et sur mes volets.

 

Le ciel est totalement bouché. Le soleil n’existe plus et le jour ne se lève jamais avant 10 heures le matin et dès 14 heures, la nuit tombe. Depuis longtemps, l’électricité et peu après le gaz et l’eau courante ont été interrompus, si bien qu’il fait terriblement froid dans la maison et le jardin est un bourbier visqueux. Tout se liquéfie

 

Et encore j’ai la chance d’habiter tout en haut de la côte des gardes, à Meudon, à 2 pas de la maison de Céline. Les quartiers d’en bas vers Sèvres, vers Chaville ou vers Bellevue sont certainement totalement noyés. Mais comment savoir ? Il n’est plus possible depuis 2 mois environ de descendre la côte. La « F 18 » est coupée à la hauteur du parc Effel et  des carcasses de voitures ou de camions, abandonnées commencent à rouiller. Celles qui ont été bloquées plus bas sont sous l’eau à présents et beaucoup ont dérivé vers la Seine dont on ne peut même plus distinguer le lit. Les rues sont également noyées et les sentiers forestiers sont impraticables. Je suis coupé du monde dont je ne sais plus rien…

 

Souvent, je vais sur le pont de l’autoroute au bout de ma rue. Autrefois, on voyait tout Paris, qui s’épanouissait derrière la tâche verte du bois de Boulogne. Aujourd’hui, un brouillard lourd et opaque masque l’horizon ; tout est gris et noyé. Je distingue une vaste étendue d’eau, un immense lac dont les vaguelettes montent chaque jour un peu plus haut et dans le lointain deux ou trois masses confuses : Montmartre sûrement, la colline de Chaillot peut être. Par contre, la tour Effel est invisible. Je me souviens que les premières semaines quand on a  été bloqué, des riverains venaient sur ce pont. A l’époque, nous parlions encore de ce qui arrivait : certains avaient entendu que la tour s’était effondrée et que le métro était noyé à cause d’un tunnel qui s’était rompu, un matin, sous la Seine; la catastrophe aurait tué plusieurs milliers de personnes mais comment savoir si c’était vrai. A cette époque là, la radio, la télé et internet s’étaient déjà tus et les téléphones filaires ou portables n’avaient plus aucune tonalité. Ce qui est sur, c’est qu’à ce moment là, les gens n’allaient plus travailler depuis belle lurette … aujourd’hui plus personne ne vient sur l’autoroute.

 

D’ailleurs, le quartier est presque désert ; dans ma rue il reste peut être encore deux ou trois vieux, très vieux qui ne sortent plus et moi. Déjà, beaucoup, un jour, dans les premiers temps n’ont pas pu remonter. Ils sont partis travailler un matin et ne sont jamais revenus le soir. Des familles entières ont été séparées. La plupart sont alors parties à la recherche de leurs parents dans les semaines qui ont suivies.  Beaucoup de vieux sont morts chez eux, faute de soins, faute de…. tout. Certains se sont suicidés. On a retrouvé le voisin pendu. La pluie lui tapait trop sur les nerfs certainement. A cette époque, on enterrait encore au cimetière du quartier des bruyères, ceux qui mourraient. Maintenant, il serait sans doute impossible de creuser une fosse. Elle s’éboulerait immédiatement.

 

Quand l’épicerie du quartier a fini d’être pillée, j’ai voulu aller vers Vélizy et son centre commercial ; ce n’était déjà plus possible. J’ai renoncé à mi parcourt ; la foret est une vraie tourbière et ses flaques de boue sont pires que des laisses de sables mouvants. Quand j’ai vu, là où passait avant le sentier, un bras horriblement tordu sortir du bourbier, décharné, immobile, j’ai compris que je ne passerai pas et que si j’insistais, je risquais de finir comme cette femme (l’un de doigts portait toujours une bague) de la boue plein la bouche.

 

De toutes les façons, il n’y a plus rien à l’hyper marché de V 2 ; le dernier avec qui j’ai parlé c’est ce routier, qui avait laissé son camion à la hauteur de l’échangeur de Meudon la foret. Il avait failli se faire tuer par une bande qui rodait sous le centre commercial et qui rançonnait ceux qui passait. Comme il n’y avait presque plus personne qui passait par là, ils devenaient de plus en plus cruels. En fait, il y avait longtemps que le super marché était vide… Le routier m’a dit que du coté de la province, l’autoroute était impraticable très rapidement et que la campagne alentour était sous l’eau ; aucun espoir de s’enfuir par là.

 

S’enfuir ? Pourquoi faire ? Le monde est clos ; il se résume à ce quartier où j’ai toujours vécu seul. A cette île, chaque jour un peu plus grignotée par l’eau qui monte.

 

La seule question qui me préoccupe maintenant est de savoir si je vais mourir de faim ou noyé. L’eau monte aussi vite que baisse le niveau du sac de 5 kilos de brisure de riz que j’ai entamé il y a une semaine. J’ai calculé qu’en en mangeant une seule poignée par repas, midi et soir, je pouvais tenir environ 50 jours

 

Après on verrai bien !!! Et puis, diable, on verra bien ; après moi, le déluge…..

 

 

Message retrouvé dans une bouteille sur l’île Effel, remontant vraisemblablement au début du 21e siècle (entre 2005 et 2010), aujourd’hui exposé au Musée Sanctuaire de La Défense.



L.Irokoi  c 2008 in Histoires de la vie de tous  les jours. 

EN HOMMAGE A R.BARJAVEL DONT LE ROMAN "RAVAGE "A MARQUE MA JEUNESSE.

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Dimanche 28 septembre 2008

Cher ami,

 

Déjà, je commence mal car tu ne m’es ni cher, ni  ami.

 

Alors qu’es tu ? Il y a dix ans j’aurai dis un cancrelat, une vermine, un scorpion que j’aurai écrasé sous mon pied avec plaisir, avec hargne, avec rage ; mais aujourd’hui, aujourd’hui alors que j’arrive au but? …je ne sais pas, je ne sais plus… peut être es tu ma douleur sourde, lancinante ou plutôt l’obsession de ma douleur car j’ai tellement peur de rouvrir cette plaie au demeurant toujours mal refermer ?

 

Pourtant je ne veux pas, je ne peux pas te laisser mourir idiot… et ce n’est vraiment pas une façon de parler !

 

Résumons nous, tu es, toi, citoyen français, quelque part aux USA, dans un pénitencier, au fond et à droite du couloir de la mort. Demain matin, on va te tirer de la cellule éclairée jour et nuit pour t’asseoir sur la chaise électrique. Heureusement l’Etat où tu te trouves n’a pas encore aboli la peine de mort. Tu n’as aucun sursit à espérer. J’ai payé qui il faut pour que, quoiqu’il se passe, le fonctionnaire appuie sur le bouton à 6 heures précises

 

Tu te demandes qui je suis ? Un fou ? Un sadique ? Oui sûrement, je suis tout cela mais j’ai une excuse ; si je suis un fou et un sadique, c’est à cause de toi.

 

Donc tu es toi, assis dans ta cellule à lire une lettre à laquelle tu ne comprends rien, une sueur d’angoisse au front car tu sais maintenant que demain matin tu va mourir d’une mort pénible ; mort à laquelle tu as été condamné voila bientôt cinq ans pour un meurtre dont tu te dis innocent…et là, vois tu, là, c’est  le seul point sur lequel je suis d’accord avec toi. Tu n’es  pas coupable du meurtre dont on t’accuse. Tu n’as pas tué cette jeune femme dans la chambre de ce motel où on t’a retrouvé, un matin, à ses cotés, ivre mort et couvert de son sang. Non, de ce meurtre là, tu n’es pas coupable puisqu’elle était déjà morte ou presque, quand on l’a fourré dans ton lit, deux heures avant que les flics n’arrivent.

 

Mais tu es coupable d’un autre meurtre pour lequel il y a quinze ans tu n’as pas été condamné.

 

Te rappelle tu cette petite route de campagne, à l’est de Paris ? Tu roulais à combien… 150… 160… dans ta petite voiture de sport quand tu l’a percuté? Elle n’est pas  morte tout de suite. D’après le légiste, cela a prit toute la nuit dans ce fossé ou, au matin, on l’a retrouvé. Tu ne t’es pas arrêté, tu n’as prévenue personne et tu es rentré chez toi, peureusement, lâchement…

 

Les gendarmes sont venus t’arrêter trois jours après ; papa est intervenu. On t’a libéré le lendemain et six mois après tu es passé devant un tribunal qui t’a condamné à deux mois avec sursis et à quelques billets d’amendes… et tout le monde, toi compris, est reparti à ses occupations en oubliant bien vite l’incident de cette petite. Tout le monde sauf moi.

 

Non, je ne l’ai pas oublié cette gosse, pas très belle, c’est vrai, pas très riche non plus et sans aucun parent… je n’ai pas oublié car je l’aimais, je l’aime toujours et je l’aimerai jusqu'à ma mort.

 

Je t’ai haï, je t’ai détesté comme, je pense, on ne peut pas plus haïr et détester. J’ai pensé t’attendre au coin d’une rue et t’abattre d’un coup de fusil comme un chien. Et puis j’ai réfléchis. Elle méritait mieux et plus que cela. Oui, elle méritait qu’un tribunal proclame au monde entier que tu étais un assassin et te condamne pour cela.

 

Dois je continuer ou as tu compris maintenant?

 

La peine de mort n’existait déjà plus en France. Donc il fallait que je t’entraîne là ou elle existait encore. Mon choix s’est fixé sur les Etats Unis.

 

Le reste a été un jeu d’enfant : le concours sur Internet ou tu as gagné un séjour tout frais payé aux Us, tu ne pouvais pas perdre car tu étais le seul participant et j’en étais l’organisateur. Cette jeune femme qui t’a abordé le 3ème soir de ton séjour au bar, qui t’a fais visiter la ville et s’est montré avec toi au théâtre, au restaurant et puis au motel ou elle t’a fais boire, c’est moi qui l’ai payé. Rassure toi ce n’est pas celle là, qui est morte. Ta « victime » était déjà dans le coma d’une over dose quand  elle a été ramassée près du port par les hommes de l’organisation que j’avais recruté; il lui restait au plus 2 heures à vivre quand ils l’ont couché dans ton lit et qu’ils ont fait ce qu’il fallait… je pense que si cette gosse l’avait su, elle aurait été heureuse de savoir que sa fin pitoyable vengeait en quelque sorte celle d’une gamine aussi vulnérable qu’elle

 

Voila tu sais tout. Ah, si : deux choses encore :

 

Il n’y aura personne pour assister à tes derniers instants. Tu l’as sûrement remarqué : voila deux ans qu’on ne t’écris plus. Ta femme a refait sa vie avec un médecin de Meudon. Ton père est mort dans un accident de voiture et ton avocat a été rayé du barreau : c’est fou ce qu’on peut faire avec des billets verts. Le télégramme qui doit leur annoncer ton exécution imminente n’arrivera jamais. Ils l’apprendront par les journaux ou la télé comme tout le monde. De toute façon, ils s’en foutent. Il veulent très vite oublier tout cela comme toi tu as rayé de ta vie la petite que tu as écrasé 

 

Et surtout, ne compte pas sur cette lettre pour prouver ton innocence… tu as du remarqué que certains caractères, certaines lignes commencent à s’effacer ; dans quelques instants tu auras une feuille de papier vierge entre la main. Je l’ai écris avec une encre spéciale … sympathique non ?

 

Je ne te dis pas « adieu » mais plutôt « au diable » car c’est là, en enfer, qu’on se reverra… je pense que Dieu lui-même ne peut pas comprendre…

 

© 2008 L.IROKOI IN « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »

 

 

 

 

 

 

 

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Samedi 13 septembre 2008

Ce fut le froid qui la réveilla ; le froid et une douleur au coté. Elle était allongée sur un banc de fer qui lui meurtrissait les cotes. Elle se redressa et tout se mit à tourner. Elle avait un mal de tête assourdissant.

 

Puis tout se calma ; la migraine, le vertige et la douleur au côté.

 

Elle était dans un abri d’autocar, en face d’une église, sur une place de village. C’était l’aube et les montagnes tout autour sortaient de la nuit.

 

Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle faisait là, tremblant de froid dans sa veste fripée. Elle se leva avec précaution et traversa la place dans le silence, évitant au mieux les ornières de neiges durcies, impraticables avec ses chaussures de villes.  

 

Elle était au bout du village. Un sentier partait en lacet, sous les sapins, vers les sommets et un panneau de bois indiquait : « lac du mont Cenis 8 KM ».

 

Elle connaissait ce coin, cette église, ce sentier, ce village ; elle venait y skier,l’hiver, avec ses parents ; et tandis que des images précises sortait du flou de sa mémoire, la même question revenait lancinante : que faisait elle là ?

 

Elle comprenait qu’elle avait bu, trop bu hier soir ; mais elle ne savait pas, elle ne savait plus pourquoi et elle restait là frissonnante, fragile et hésitante entre le village qui descendait vers la vallée encore dans l’ombre et le sentier du lac qui allait vers le soleil. 

 

Et, à mesure que la vallée s’éveillait, peu à peu, des images lui arrivaient d’hier, s’animaient, de plus en plus nettes et précises, de plus en plus vivantes et réelles. Elle ferma les yeux comme si elle n’était pas certaine de vouloir savoir. Mais cela s’imposa et la douleur de la veille revint graduellement, sourde puis fulgurante.

 

Elle revoyait le pot du midi au bureau, tous ces gens un peu ivres qui riaient, et elle qui riait avec eux.

 

Elle se revoyait s’asseoir devant son micro et découvrir sur son téléphone portable un sms arrivé pendant la fête. C’était lui, l’homme avec qui elle vivait depuis 3 ans : « je ne rentre pas ce soir. C’est fini. J’aime quelqu’un ».

 

Elle avait prit sa veste et son sac et sans un mot elle était descendue sur le boulevard. Elle était entré dans le premier café et avait commandé un wyskie, puis un second et encore un autre dans un autre café et ainsi de suite tout l’après midi.

 

Mais cela n’était pas suffisant, elle n’arrivait pas à s’enivrer, à anesthésier cette douleur dans la poitrine qui ne voulait pas percer. Elle mélangea tout : bière et vodka, vin rouge et rhum. Quand la nuit tomba sur Paris, elle était dans ce hall de gare qui baignait dans un brouillard nauséeux ; des hommes l’abordaient, lui proposaient des choses qu’elle n’entendait pas. Elle entra au buffet, commanda un énième verre puis plus rien, plus rien jusqu’à ce matin, ce matin où l’ivresse dissipée, la blessure, l’horrible blessure saignait, à nouveau, dans sa poitrine.

 

Un énorme dégoût la submergea : un peu comme si tout l’alcool, ingurgité et mal digéré remontait  de son estomac vers sa bouche. Elle était sale de toute la crasse du voyage, de la nuit et de la trahison. Elle aurait voulu se nettoyer de tout cela.

 

A nouveau, ses yeux se posèrent sur le panneau de bois : le lac. Elle se rappelait : c’était beau, calme, reposant. C’était un miroir où se reflétait l’immensité du ciel, un saphir dans un écrin de neige. C’était pur.

 

Alors, elle tourna le dos au village  et commença à monter le sentier. Elle glissait sans cesse avec ses chaussures à talon. Elle les enleva et reparti sans même sentir sous ses pieds, la morsure du froid.

 

On la retrouva au milieu de l’après midi. Deux randonneurs, des rives où ils marchaient, avaient aperçu l’ombre légère de la jeune femme quand la glace avait cédée sous ses pas, au milieu du lac.

 

Les sauveteurs étaient arrivés trop tard. Ils l’ont repêché ; elle était entièrement nue et des larmes de gel s’étaient figées dans ses grands yeux clairs, ouverts.

 

Un des randonneurs s’approcha pour la regarder et dit d’une voix bougonne : « Encore une qu’a rien compris au réchauffement climatique ».

 

Au même instant, à Paris, ses collègues commençaient à s’inquiéter… surtout depuis que son ami avait appelé car elle n’était pas rentrée de la nuit... surtout depuis que l’ivresse retombée, chacun trouvait idiot cette blague qu’on avait faite à la petite avec ce sms bidon…

 

© Last Irokoi 2008 in « histoires de la vie de tous les jours »

 

 

 

 

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Dimanche 7 septembre 2008

 Navrance n’en croyait pas ses yeux ; la femme avait ramené un homme à la maison et du haut de l’armoire, sa place préférée, elle la voyait avec cet homme  sur le lit.

 

C’est la première fois que cela arrivait ; enfin à la maison ; car quelque fois, quand la femme rentrait, elle portait sur ses vêtements et sur sa peau la même odeur désagréable que celle qui se répandait actuellement dans l’appartement. Ces jours là, la femme était triste et muette, encore plus triste et plus muette que lorsque elle était restée toute la journée murée dans sa solitude, à la maison.

 

L’homme déplaisait à Navrance : gros, roux, la peau laiteuse, il sentait une odeur douçâtre. Une odeur qui n’allait pas du tout avec celle de la femme. Dès que le couple avait pénétré dans l’appartement, elle avait senti que la femme aussi était un peu écœurée par l’homme.

 

C’était inimaginable. La femme avait prit le membre de l’homme dans sa bouche et lui se laissait faire en poussant des gémissements ridicules.  Navrance sentait que cela ne plaisait pas à femme. Se renifler un peu pour voir à qui on a affaire, pourquoi pas ! Mais là, c’était choquant, répugnant. Elle se détourna de la scène et regarda par la fenêtre la nuit qui tombait sur la banlieue. Des lumières s’allumaient ça et là dans la résidence. Navrance ferma les yeux.

 

Non, décidemment ils faisaient trop de bruits. A présent c’est lui qui était sur elle. On voyait ses fesses livides, flasques, ridicules qui bougeaient. Elle, elle gardait les yeux grands ouverts. On aurait dit une noyée, inerte. Elle était folle d’offrir ainsi son ventre. C’est bien trop dangereux ; un coup de griffe est toujours possible.

 

Navrance se détourna à nouveau et regardait un avion qui passait, au nord, déjà dans la nuit. Elle allait s’endormir quand à nouveau le couple l’en empêcha. La femme avait reprit une position plus normale, agenouillée, le dos à l’homme mais cela se passait mal. Elle criait de douleur. Un jour, un mâle maladroit et débutant avait failli se tromper comme le rouquin. Navrance l’avait remis dans le droit chemin d’un bon coup de croc à l’oreille.

 

Mais le rouquin était trop gros, trop lourd ; il l’écrasait de son énorme poids. Elle ne pouvait rien faire. Elle hurlait de plus en plus fort puis, la tête dans l’oreille, elle ne dit plus rien, subissant encore quelques secondes l’homme qui s’immobilisa dans un râle.

 

Quand il descendit du lit pour aller dans la salle de bain, la femme ne bougea pas. Elle restait immobile, la figure contre le mur. Il revint très vite et commença à se rhabiller. Il lui dit quelque chose mais elle ne répondit pas. Alors, il lui mit une claque sur les fesses et sorti de l’appartement en claquant la porte

 

Elle resta de longues minutes immobile puis brusquement, elle se leva, traversa le salon, ouvrit la fenêtre et enjamba la barre d’appui. Elle sauta, sans un bruit, sans un cri, dans le vide.


C’est alors que Navrance comprit pourquoi, un soir de grande tristesse, la femme lui avait dit : « Toi, au moins, tu  retombes toujours sur mes pattes. »


IN  "HISTOIRES DE LA VIE QUI PASSE"  C 2008

LAST IROKOI

Par lastirOkoi - Publié dans : page 1 - Communauté : LE TIPEE DE LASTIROKOI
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  • : Retranché dans ses fôrets et sous son tipi ou il y a l'ADSL (ben oui ça t'étonne?), un indien qui ne comprend plus grand chose au monde civilisé... Il réagit à chaud ou à froid et vous emmene dans son monde de textes, de poêsies et de photos. N'hésitez pas à réagir vous aussi... il faudrait plein de petits indiens qui diraient "merde"aux cons et bravo aux autres... (je te raconte pas le boulot, il y a tellement de cons). bonne visite Last Irokoi
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