C’était exactement comme quand j’étais gamin. Le dimanche, après déjeuner, toute la famille se promenait sur les berges de la Seine, à la hauteur des entrepôts de Bercy. Puis nous passions le fleuve pour aller longer la ménagerie du Jardin des Plantes
A l’époque, Paris sentait encore le vin et les fauves
En automne, vers 17 heures, quand la nuit commençait à tomber, on repassait la Seine et on rentrait vers la place Daumesnil. Les monuments étaient gris et le ciel, frileux. Je marchais dans les feuilles mortes en traînant les pieds. Cela faisait d’énormes tas roux et bruns.
J’avais froid et je m’ennuyais.
Ce jour là aussi, c’était l’automne et j’avais 2 heures à tuer en attendant le train de Paris. Je marchais dans les rues désertes de Saintes, le long de la Charente et les marronniers perdaient leurs feuilles comme ceux de mon enfance.
Hélas, je ne pouvais pas traîner les pieds dedans. A 50 ans et en costume cravate, cela ne se fait pas.
Saintes ne sentait ni le vin, ni le fauve mais j’avais l’âme aussi mélancolique, aussi frileuse que 40 ans auparavant. J’étais seul. Mon père n’était plus là pour me dire : « arrête, s’il y a des crottes de chiens, tu va en avoir plein les chaussures… ». Seul comme je l’étais alors, dans la vie.
Et puis, il se mit à pleuvoir ; à pleuvoir comme il ne peut, comme il ne sait pleuvoir qu’à Saintes, tout doucement d’abord, hypocritement et de plus en plus fort, une averse drue et sonore, une pluie lourde et froide qui tout de suite colle aux vêtements et vous glace le corps, qui, tout de suite, fait briller l’asphalte des trottoirs d’une laque noire et funèbre.
Ce fut un déluge qui me força à m’arrêter sous l’abri du bus, face « aux nouvelles galeries ». On ne voyait plus rien dans ce brouillard liquide, transformant les vitrines, en simple halo de lumière mouvante et les clochers, en fantômes de pierre, incertains.
J’avais froid, j’étais trempé, gelé dans les courants d’air, et abruti par le bruit des gouttes sur le plexiglas de l’abri. Plus personne sur l’avenue. Je me sentais désespérément seul.
Et puis, brusquement, elle fut là, refermant son parapluie. Je ne l’ai même pas vu arriver. Elle regardait le ciel ; elle avait des yeux… merveilleux, à mi chemin du vert et du gris. Elle était petite, châtain ; elle n’était pas… belle : c’était mieux que cela ; elle était jolie, tellement jolie qu’elle en semblait vulnérable. Elle était fine, délicate, naturelle…le genre de jeune femme qu’on a tout de suite envie de prendre dans ses bras pour la protéger, pour éviter que la vie ne la blesse ; elle était de celles qu’on ose à peine toucher de peur de la choquer, de la faire fuir…
J’en suis tout de suite tombé amoureux… comme un fou, comme un enfant.
Ce n’est pas l’endroit où je peux expliquer pourquoi, à 50 ans, j’étais toujours seul dans la vie. Sachez toutefois que ce n’est pas à cause d’une timidité maladive, d’une peur des femmes ou d’un quelconque manque de communicabilité Je n’étais pas un dragueur, un coureur mais je savais y faire… et je le faisais quand il le fallait.
Mais là, alors que j’aurai pu de mille façons engager la conversation, impossible de sortir un mot. J’osai à peine la regarder, juste du coin de l’œil. Elle, elle regardait le ciel, le ciel qui continuait à nous isoler des autres. Tout se passait comme si je n’osais pas rompre cet instant rare, précieux, unique, hors du temps et hors des hommes.
Je suis resté muet. La pluie a cessé ; elle est repartie vers le monde qui, sortant du brouillard, se remettait à vivre et moi, j’ai repris le chemin de la gare.
A 18 h 45, le TGV est entré en gare. Je suis monté à bord, voiture 6, place 22, coté couloir.
J’étais plongé dans mon journal quand, 5 minutes plus tard, j’ai senti une présence qui voulait passer pour s’asseoir à coté de moi, place 23, coté fenêtre.
J’ai relevé la tête en me levant ; c’était elle.
Le train a démarré et moi enfin, je lui ai demandé : « vous n’avez pas été trop mouillée ? »
C’était idiot comme question mais elle a quand même tourné vers moi son regard de métal précieux et puis elle m’a montré sa bouche et ses oreilles pour me faire comprendre qu’elle était sourde et muette.
Voila 10 ans que nous sommes mariés et nous avons 2 jumeaux, des garçons qui ont fêtés aujourd’hui, à la maison, avec une dizaine de copains, leur 9ème anniversaire.
Le dernier invité parti, les gamins couchés et dormant déjà, les ballons décrochés de la porte d’entrée et le dernier confetti enfin aspiré, nous soufflons tous les deux, accoudés à la fenêtre, regardant, sur le champ de mars, cette nuit d’été bleuie par la tour Effel. Nous sommes épuisés, abrutis par toute l’effervescence qui a régnée aujourd’hui.
C’est alors qu’elle fait jouer ses mains pour me parler et qu’elle « signe » mi figue mi raisin : « tu vois, j’ai toujours eu dans l’idée que le silence était d’or. »
LAST IROKOI © 2008 IN « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »
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