Dimanche 30 mars 2008
La jeune femme lui avait servi à manger. Richard la pria de s'asseoir en face de lui.

Le silence retomba dans la pièce. Ils se regardaient à nouveau comme si c'était la première fois.

 

- Vous êtes très belle, Geneviève. Vous n'avez jamais pensé à vous marier ?

 

- Ici, Messire ?

 

Elle sourit.

 

- C'est le désert, ici. Il n'y a personne.

 

- Vous me plaisez, Geneviève.

 

Elle inclina la tête.

 

- Vous aussi vous me plaisez, Robert.

 

Il lui prit la main. La table les séparait. Ils restèrent ainsi, longtemps.

 

- Il doit être tard.

 

- A la marée, il est près de minuit.

 

- La mer est votre horloge ?

 

- Oui ! Ici, la mer, c'est tout. Elle me fait manger. Elle me fait dormir. Elle me fait rêver. Elle me fait vivre. Je n'ai jamais vu d'horloge.

 

- C'est une grosse machine un peu bête, qui compte le temps.

 

- Mais, le temps ne se compte pas ! Le temps flotte de saison en saison. Il file à toute vitesse lorsqu'on est heureux. Il est lent lorsque la peine nous prend.

 

- Pourtant, Geneviève, c'est avec ces machines que les Arabes comptent leur temps. Mais vous avez raison. Sur la lande, le voyage m'a paru des siècles. Depuis que je suis ici, le temps traverse l'espace comme la foudre.

 

Elle se leva. Il l'imita.

 

- Que faites-vous ?

 

- Votre lit pour dormir, Messire.

 

Elle passa devant lui. Il lui toucha l'épaule. Geneviève s'arrêta, le regarda et brusquement, elle était dans ses bras. Ce géant un peu fou lui disait des mots inconnus, embrassait son visage, caressait ses cheveux. Elle fermait les yeux, heureuse, écoutant la tempête qui submergeait sa tête et son cœur, son ventre et sa poitrine.

 

Ils s'aimèrent.

Ils s'aimèrent toute la nuit.

Ils s'aimèrent avec leur corps, avec leurs nerfs, avec leurs rêves et leur esprit.

Ils s'aimèrent, dilatant le cosmos et l'univers. Leurs cris furent chants s'élevant en échos dans les étoiles.

Ils s'aimèrent comme deux enfants, comme deux amants, comme deux époux, et bien plus que deux époux en vingt ans de commune couche.

Ils s'aimèrent aux limites de la folie, de l'inconscience et du néant.

 

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Dimanche 30 mars 2008

 

Et bientôt l'aube arriva. Ils étaient l'un près de l'autre, nus dans la nuit nimbée de la lueur extraordinaire des braises. Elle avait posé la tête sur l'épaule de Richard et caressait sa poitrine. Il respirait le parfum de ses cheveux et écoutait avec la main la tempête assagie, endormie seulement dans le ventre de la jeune femme.

 

- Je t'aime, Geneviève, tu es...

 

- Ne dis rien, Richard, pas encore.

 

- Pourquoi ne rien... Mais, pourquoi m'as tu appelé Richard ?

 

- N'est-ce pas ton nom, Sire ?

 

- Je m'appelle Robert. Que vas-tu chercher ?

 

- Tu mens, mon amour, tu mens très mal.

 

- Que dis-tu, petite diablesse ? Embrasse-moi.

 

Elle passa au-dessus de lui, entourant le sexe de son amant dans la chaleur de son ventre. Il l'a prit dans ses bras et dans ses jambes et ils s'embrassèrent à perdre haleine.

 

- Peu importe que tu sois roi ou marchand pour l'instant.

 

- Et même si j'étais roi, qu'est-ce que ça changerait ?

 

- Tout et rien, Richard. Je suis discrète, tu sais ?

 

- Ca dépend des moments.

 

Il l’a regarda en souriant.

 

- Comment as-tu deviné ?

 

- Que tu étais roi ?

 

- Oui.

 

- Si je te le disais, tu te fâcherais.

 

- Dis-le-moi tout de même !

 

- Non, Richard ! Tu as déjà vu une femme livrer ses secrets ?

 

- On doit tout dire au roi.

- Mais rien à son amant.

 

- Tu as raison, Geneviève. Ne dis rien.

 

- Je l'ai lu dans les lignes de ta main. Tais-toi maintenant, aime-moi encore.

 

Il la fit basculer et recommença à escalader les étoiles avec elle.

 

 

 

 

 

Ils s'étaient endormis, mais leur sommeil était léger, si léger. Ils s'éveillèrent et s'embrassèrent dans le premier rayon du soleil

 

- Bonjour, Geneviève, je vous aime.

 

Il caressait, de ses lèvres, le visage de la jeune femme qui fermait les yeux, heureuse.

 

- Que tu es doux ! Aussi doux que le duvet des petites mouettes.

 

Il éclata de rire.

 

- Tu as de la chance. D'habitude, en campagne, ma barbe sent l'ail et le gros vin. On ne se lave pas souvent à la guerre.

 

Elle rit à son tour.

 

- Et c'est à la guerre, Majesté, qu'on vous a appris à faire l'amour ainsi ?

 

- Je t'aime, Geneviève. Tout à l'heure, je devrais partir. Viens avec moi.

 

- A celui que j'aime, je dirai "oui".  Mais au roi, je dois dire "non".

 

- Pourquoi ? Tu ne veux pas être reine ?

 

- Oh ! Reine ou paysanne, c'est la même chose ; mais tu ne peux pas m'emmener, Richard.

 

- Pourquoi ?

 

- Tu as déjà une maîtresse une vieille maîtresse que tu aimes plus que tout, plus que moi, et même plus que toi.

 

- Je te jure que...

 

- Ne te parjure pas... Tu as l'Angleterre, Richard, tu as le pouvoir. Tu as épousé la royauté depuis trop longtemps. Je ne serai pas de taille à lutter.  Une fois chez toi, ta vieille concubine remettra la patte sur toi. Oh ! Tu m'aimeras toujours, c'est certain, mais tu devras te partager et je n'aime pas le partage.

 

- Très bien, je renonce à la couronne. J'abdique.

 

- Tu m'en voudrais avant longtemps.

 

- Alors, quoi faire ?

 

- Rien… Conservons rien que pour nous cet instant hors du temps et pars . retrouver ta vieille maîtresse. Tu ne pourrais pas vivre sans elle. Laisse-moi à mon vieil amant.

 

- Tu aimes quelqu'un ? Qui ?

 

- Ce pays. J'aime mon pays autant que toi, ton pouvoir. Alors, tu vois ?

 

- Et si je restais là, avec toi ?

 

- Tu es déjà un peu fou, Richard, mais c'est alors que tu le deviendrais

complètement. Richard, goémonier ou pécheur à pied ! Le Lion au milieu des

mouettes ! Tu serais enragé avant la fin de l'hiver. Non, Richard, tu es roi.

Repars vivre ta vie de roi...

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Dimanche 30 mars 2008

 

Le jour était tout à fait levé. Richard parla longtemps à Geneviève. Mais, rien n'y fit. Au fond de lui, inconsciemment, il savait qu'elle avait raison. Leurs destins étaient écrits dans deux livres différents.

 

Ils auraient au moins voulu arrêter le temps. Mais là non plus ils n’y arrivèrent pas. Bientôt, on frappa à la porte.

 

- Ce sont tes amis, Richard

 

- Ne leur ouvre pas, pas tout de suite.

 

- Il le faudra, Richard.

 

- Je sais, mais pas tout de suite.  Je peux prendre un bateau plus tard. Ils

partiront devant moi.

 

- Tu fais l'enfant.

- Si tu ouvres la porte, le temps va se remettre à tourner et nous serons séparés.

 

- C'est le rôle du temps de séparer les gens qui s'aiment. Pars, Richard, va-t-en. Ne fais pas attendre l'Angleterre.

 

- Tu ne veux réellement pas venir avec moi ?

 

- Et mon amant ?

 

- Quelques dunes de sable !

 

- Non, Richard, la liberté, la liberté, Richard

 

- Je t'aime, Geneviève.

 

- Je t'aime, Richard.

 

Et il s'habilla la mort dans l'âme. Il reprit la jeune femme dans ses bras, s'imprégna du parfum de ses cheveux, se chauffa au bûcher de ses yeux et l'embrassa une dernière fois.

 

Il ouvrit la porte et, le sortilège levé, le temps reprit son éternelle chevauchée.

 

 

 

 

 

Richard chevauchait devant ses amis. Il ne disait rien. Il gardait et regardait Geneviève dans son cœur.

 

Il la garda jusqu'au seuil du 13ème siècle, jusqu'au jour où l’attendait un autre rendez-vous, devant un château sombre et hostile.

 

Geneviève était assise à la place où elle se trouvait lorsque Richard mangeait la veille. Elle le gardait et le regardait dans son cœur.

 

Elle le garda jusqu'au seuil du 13ème siècle, jusqu'au jour où l’attendait un autre rendez-vous, devant la mer sombre et hostile.

 

 

 

 

 

 

 

 

SYNDICAT D'INITIATIVE DE CREANCES (50)

 

 

Visite de la maison du Lion (XIIIéme siècle)

 

 

Tous les jours de 10 heures à 16 heures, du 1.6 au 30.9.

Les mercredis et samedis de 10 heures à 14 heures du 1.10 au 31.5

 

TARIFS      Adulte - 5,00 F

 

Enfants -(-7ans) - 2,50 F

 

(Prix spéciaux pour groupes et scolaires)

 

 

 

Cette maison, située dans un cadre exceptionnel, a été bâtie à la fin du 12ème siècle.

Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre, y passa une nuit à son retour de croisade.

 

 

(Meubles d'époque- Vente d'objets artisanaux- Cidre de pays- Produits de la ferme.)

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Samedi 23 février 2008
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CHAPITRE 1











Depuis le matin, il se bagarrait contre le vent.
 
Dans ce pays sans route ni borne, il s’était presque sûrement perdu. Aucun hameau, aucune ferme sur le moutonnement de la lande. Il lui fallait marcher, marcher encore, ne serait-ce que pour éviter d’avoir les pieds gelés. Il ne neigeait pas. Il ne pleuvait pas, mais tout était gris : le marécage, le sentier qui filait droit sur l’horizon, le ciel et même le vent semblaient gris.
 
Bert n’avait pas d’âge ou plutôt il avait l’âge de tous ceux qui ont compris qu’après la ligne d’horizon il y a, loin derrière, une autre ligne d’horizon et qu’en fin de compte le monde est désespérément clos. Avait-il faim ? Etait-il pauvre dans ce pays sans grenier ni moulin ? Peut-être ? Pour l’heure, Bert n’était qu’un homme marchant au milieu de la plaine, cherchant une ville pour s’abriter avant la nuit.
 
 
 
Ce ne fut pas la ville qu’il trouva, mais l’océan qui donnait de la voix depuis le fond de l’univers et avec l’océan il trouva la pluie, une pluie glacée qui, à grands traits, amenait la nuit dans le ciel.
 
Le rivage était un arc immense. Au centre de la corde incertaine de l’horizon, une île très fine, très haute, effilochait dans la brume, les flèches d’une abbaye.
Plus bas, le long de la grève, en face de l’île, une ville, enfin, se repliait dans ses murailles, entre les dunes et les rochers.
 
Secoué d’un grand frisson, Bert se remit à marcher.
 
 
 
Lorsqu’il arriva sous les murailles, l’eau ressemblait au pelage d’une grande bête malade. De larges tâches rouges marquaient l’ombre jetée par l’île. Il s’arrêta, la tête pleine de la rumeur des vagues. C’était étrange. La ville ignorait superbement l’océan. Elle n’offrait au rivage que l’opacité de son dos. Ni barque, ni voilier sur la plage. Si près de l’eau, ce n’était pas un port mais une forteresse surveillant un marais mort. Il longea la citadelle et trouva enfin une porte grande ouverte, béante sur la plaine, sans garde, sans guet.
Alors, son étonnement fit place à la peur, à cette petite peur chuchotant insidieusement à l’âme avant que ne se déclare l’irrémédiable. Il s’engagea sous le porche et le vent fit place à l’humidité et au silence.
 
La salle des gardes était vide.
 
Trois ruelles partaient en étoile de la poterne. Deux longeaient la muraille de chaque côté et devaient faire le tour de la ville. La troisième, celle qu’il emprunta, montait, sinueuse vers la cathédrale. Il traversa la ville basse. Toute la cité le dominait dans le silence. Il essaya d’entrer dans une taverne. Il frappa à la porte, appela, mais rien ne bougea. Alors, il repris la ruelle, grimpant entre les échoppes basses et les maisons bancales qui se penchaient comme de vieilles commères à leur fenêtre. Il passa devant une chapelle. Il n’en restait presque rien. Le toit à demi effondré tendait au ciel ses poutres noircies par un incendie. Il s’arrêta quelques secondes pour souffler. Au loin, l’île sombrait dans l’obscurité. La nuit était là. Alors, il continua de monter dans un silence d’où étrangement, le vent restait absent.
 
 
 
Bert arriva enfin devant la cathédrale. La ville était à ses pieds, déserte. Aucune fumée ne s’accrochait aux toits ; aucun chien ne fouillait les ordures ; aucun linge ne pendait entre les maisons. Personne. La guerre, peut-être... ou la faim ? L’épidémie ? ...
 
 
Bert frissonna encore. Il se pencha sur la fontaine et avala une gorgée d’eau glacée. Puis, il s’avança vers le portail gigantesque. La cathédrale était fermée. Sur le côté, deux niches de pierres n’abritaient plus les statues pour lesquelles on les avait creusées. Quelle humidité ! Le mur était presque visqueux par endroit. Enfin, c’était toujours mieux que rien ! Il se glissa dans une de ces niches et se blottit contre la muraille froide. Attirant son sac sous sa tête, il ferma les yeux.
L’île s’était définitivement fondue dans la nuit. Il ne pleuvait plus, mais aucune étoile ne s’allumait dans le ciel. Bert dormait déjà.
 
 
 
Bert avait gardé de son ancienne vie de soldat un sommeil très léger et une oreille très fine. Il fut réveillé en plein milieu de la nuit. Dans sa niche de pierre, l’obscurité était si profonde qu’il n’apercevait pas le bout de ses doigts. C’était un bruit de pas qui l’avait réveillé, un léger trottinement de souris. Pas de doute, il y avait quelqu’un pas loin ! Bert passa la tête hors de son abri. Ses yeux s’habituèrent à la nuit.
Deux enfants prenaient de l’eau à la fontaine. Ils n’étaient pas rassurés. Ils inspectaient sans cesse l’obscurité derrière leur épaule. Les deux gamins chuchotaient, mais la nuit portait leur voix.
 
-         Tu as fini ?
-         Non, dépêchons-nous
-         Tu as entendu ce bruit ?
-         Ce n’est rien
-         Allez, vite, on y va !
 
Les deux ombres passèrent devant le portail et longèrent la cathédrale. Bert se leva et les suivit. Ils pénétrèrent dans le jardin et poussèrent une porte qui grinça dans la nuit. Ils avaient déjà disparu quand Bert ouvrit, à son tour, la porte dissimulée par les feuillages. Une volée de marches s’enfonçait dans le ventre de l’édifice. Il descendit prudemment l’escalier détrempé. Des voix d’enfants résonnaient sous les voûtes.
 
-         Vous n’avez vu personne ?
-         Il y avait des étoiles ?
-         Non, mais qu’est-ce qu’il faisait noir dehors !
 
Des cierges éclairaient la crypte. Cinq ou six enfants, assis à même le sol, entouraient une jeune fille qui leur servait de l’eau. Bert fit encore quelques pas.
 
-         Bonjour. N’ayez pas peur !
 
Ils s’étaient figés et le regardaient, les yeux écarquillés. Puis, une petite fille toute blonde se leva et se précipita vers lui, les deux poings en avant.
 
-         Moi, j’ai pas peur ! Si t’es un bandit et que tu viens nous tuer, mon papa va revenir et te tapera comme ça.
 
Elle bondit sur lui aussi souple qu’un petit chat et tambourina sur sa poitrine. Bert éclata de rire et la prit dans ses bras.
 
-         Non, la puce ! Je ne viens pas vous tuer, ni vous manger. D’ailleurs, toi, tu es bien trop maigre, bien trop petite !
-         Trop petite ? Je suis grande. J’aurai cinq ans à la Saint Jean !
-         Cinq ans ! Alors, tu as raison : tu es une vraie petite femme. Quel est ton nom ?
-         Marie. Et toi ?
-         Moi, c’est Bert. Attends ! C’est bien toi qui as demandé s’il y avait des étoiles cette nuit ? Ca tombe bien, j’en ai justement plein mes poches.
-         Plein tes poches ?
 
Bert sortit plusieurs grosses billes de verre aux reflets de jaspe, d’émeraude et de corail.
 
-         Regarde, dans la lueur des chandelles, c’est comme si tu avais le ciel dans la main.
-         Tu me les donnes ?
-         Oui, elles sont pour toi.
 
Bert se tourna vers les enfants.
 
-         Mais approchez, vous autres ! J’en ai pour tout le monde.
 
Les gamins, attirés par ces trésors lumineux avancèrent timidement.
 
-         Tiens, mon bonhomme ! Celle-ci vient de loin. Elle est en fer. Elle est à toi si tu me dis ton nom.
-         Georges. Je suis le fils d’Adrien, le forgeron.
-         Rien qu’à voir tes muscles, je suis sur que c’est toi qui entretenais le feu.
-         Ca, c’est la vérité vraie ! Pour le feu, je suis imbattable.
-         Quel âge as-tu ?
-         Douze ans à la Toussaint.
 
Une petite brunette s’approcha.
 
-         Moi, je suis Jeanne, la sœur de Marie.
-         Jeanne la brune et Marie la blonde. Tu es très belle, Jeanne.
-         Si vous n’êtes pas un bandit et que vous ne venez pas pour nous tuer, qui êtes-vous ? Que venez-vous faire ici ?
-         Je suis un voyageur, petite. Je rentre chez moi. J’ai roulé ma bosse dans tous les pays du monde mais aujourd’hui, je suis fatigué. J’ai envie de revoir ma maison.
-         C’est ou ta maison ?
-         Tu ne connais pas, petite puce blonde. C’est le royaume du vent et des mouettes. Tu remontes le rivage vers le nord pendant quatre ou cinq jours, mettons huit parce que tu as de petites jambes et lorsque la grève s’arrête, qu’il n’y a plus que l’océan devant toi, tu es arrivée. Tu vois, ma maison est tout au bout de la terre. C’est très beau là bas, tu sais...
-         Et les autres pays, ils sont beaux aussi ?
-         Tous les pays du monde sont beaux, Jeanne. Prends cette bille. Elle vient du pays des marmottes. Et bien la couleur de son bois est exactement celle que prend la forêt la bas le soir, au couchant.
-         J’aime le bois. Mon père, c’était Balthazar, le bûcheron. Souvent, il m’emmenait avec lui. Mais maintenant...
 
Elle baissa la tête.
 
-         Ne pleures pas, Jeanne, quel âge as-tu ?
-         Neuf ans.
-         Alors, à neuf ans, tu dois savoir que ton père n’aime pas les larmes.
-         C’est vrai, il n’aimait pas quand je pleurais.
-         Tu vois ! Et toi, le blondinet, qui es-tu ?
-         Je suis Bertrand. Moi, j’ai pas connu mon père. Plus tard, avec Jeanne, on va se marier.
-         Tu es peut être un peu jeune pour songer au mariage, non ?
-         J’ai dix ans.
-         Dix ans ? Dans le fond, tu as sûrement raison. Regarde, moi, j’ai trop attendu et maintenant, cela ne me tente plus.
 
A présent, les gamins se pressaient autour de Bert.
 
-         Moi, je suis Louis, le fils de Guillaume, l’archer. J’ai onze ans. Dans deux ans, j’entrerai dans la compagnie du guet.
-         Oh ! Tu as bien réfléchi ?
-         Oui, je serais soldat.
-         Remarque, il faut de tout pour faire un monde. Tenez, en attendant, prenez ces billes. Elles sont pour vous tous.
 
Bert se retourna. La jeune fille qui servait les enfants, était restée un peu à l’écart.
 
-         Et toi, qui es-tu ?
-         Je suis Eléonore, la fille de Robert, seigneur de ce pays.
-         Tu dois être un peu vieille pour que je te donne ces petites bêtises, non ?
-         J’ai dix sept ans.
-         C’est bien ce que je pensais. Mais attends voir...
 
Il fouilla dans son sac et sortit une écharpe bleue, brodée de fils d’or et d’argent.
 
-         Elle vient d’Orient. Elle a été tissée pour une princesse qui devait se marier. Hélas, le prince est mort à la guerre. Tiens, elle est à toi. Elle ira très bien avec la couleur de tes yeux.
 
La jeune fille inclina la tête pour remercier Bert.
 
-         Bon, c’est pas tout ça, mais maintenant qu’on se connaît un peu mieux, dites-moi ce qui s’est passé dans votre ville et ce que vous fabriquez dans ce trou à rats.
 
Tous les enfants voulurent parler en même temps.
 
-         Oh ! Oh ! Du calme ! Pas tous ensemble ! Je ne comprends rien. Avant toute chose, asseyons nous et, tiens, je boirai bien un peu de votre eau.
 
La petite Marie se précipita et lui amena la cruche. Tous s’étaient assis et le regardaient.
 
-         Dites, les enfants, vous avez mangé, au moins ?
 
Silence. Eléonore haussa les épaules.
 
-         Non, ils n’ont pas mangé. Il n’y a plus rien depuis deux jours.
 
La petite Marie passa sa main sur son ventre.
 
-         Et même que ça fait un drôle de bruit là dedans 
-         Sacrédié, et vous ne disiez rien ! Mais enfin...
 
Bert avait élevé la voix. Les enfants eurent un mouvement de recul.
 
-         N’ayez pas peur, bon sang !
 
Il sortit une énorme miche de pain de son sac et la tendit à Eléonore.
 
-         Tiens, ma belle, partage ceci en... voyons... sept parts. Donnes m’en un tout petit morceau. Je n’ai pas très faim.
 
Les enfants se jetèrent sur leur bout de pain et Bert bu l’eau à même la cruche. La pluie avait du se remettre à tomber dehors. Cela ruisselait le long des murs.

 
-         Ne vous inquiétez pas. Je trouverai mieux demain. Bien ! Eléonore, raconte-moi donc pourquoi cette ville est morte et pourquoi vous vous cachez ici ?

LAST IROKOI  ©  2008

(Suite chapitre 2)
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Samedi 23 février 2008
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CHAPITRE 2
-         
(Retour au chapitre 1)

Tout cela a commencé il y a six jours, maintenant. J’étais au lavoir avec maman. En plein milieu de l’après-midi, le tocsin a sonné. Au début, on a cru à un incendie. Cela arrive souvent ici. Et puis, les hommes du guet sont venus en courant. Ils nous ont dit de rentrer chez nous, de ne plus bouger et d’attendre. Dans les rues, c’était l’affolement. Les hommes montaient aux remparts ; les gardes fermaient les portes de la ville en criant après les paysans pour qu’ils poussent leur charrette. Et le tocsin sonnait toujours. Il a sonné toute la journée. Mon père est rentré très tard, presque au milieu de la nuit. C’est lui qui nous a expliqué ce qui se passait. Pour entrer dans la cité, il y a deux routes qui traversent le marais. L’une remonte du sud, l’autre vient du nord.
-         Moi, je suis venu du sud. Ce sont tout juste des sentiers. Enfin, continue.
-         Une troupe d’hommes en armes se dirigeait vers nous, par le sud, depuis le début de l’après-midi.
-         Des soldats ?
-         Non. En tout cas, pas les soldats du roi. Ils n’avaient ni drapeau, ni uniforme. Ils s’étaient arrêtés à la tombée de la nuit et campaient autour de grands feux, à quelque distance de la poterne.
-         Que faisaient-ils ?
-         Rien.
-         Mais, les bourgeois d’ici, ils n’ont envoyé aucun émissaire pour savoir ce qu’ils voulaient ?
-         Les gens d’ici ne sont pas très courageux. Beaucoup ne se sont jamais battus. Ils ne sauraient même pas se servir d’une épée en bois.
-         Et ton père, saperlipopette, ton père... C’était bien lui le seigneur du pays, non ? Qu’a-t-il fait ?
-         Mon père est vieux. Les gardes sont vieux. Tous les jeunes sont partis à la guerre voilà déjà bien longtemps
-         Diable ! Enfin, continue... Donc vous êtes, eux, la troupe et vous, la ville, en train de vous regarder comme chien et chat en plein milieu de la nuit.
-         Au petit matin, ils ont contourné la ville et, profitant de la marée basse, ils sont allés jusqu'à l’île. Ils y sont restés deux jours. Il paraît qu’ils visitaient les maisons les unes après les autres. Ils en ont même fait brûler une.
-         Et les habitants ?
-         L’île est déserte depuis l’épidémie d’il y a cinq ans.
-         Il ne restait plus que deux moines. Les bandits les ont jetés du haut des tours.
-         Ca, c’était le deuxième jour, Georges, juste avant que la bande ne revienne vers la terre ferme, vers nous.
-         Même qu’ils ont failli s’enliser dans les sables mouvants.
-         Donc, ils ne connaissaient pas le coin. Continue, Eléonore.
-         A l’aube du troisième matin, ils s’étaient à nouveau installés au même endroit que le premier soir. Vers midi, trois cavaliers se sont présentés à la porte. Mon père est monté aux remparts et leur a demandé ce qu’ils voulaient. Leur chef, un homme qui s’appelait Milan...
-         Milan... Attends... Il lui manque un œil, non ? Ses hommes l’appellent aussi «œil de feutre » ?
-         Vous le connaissez ?
-         Un peu... Oui... Dans le temps. Continue.
-         Milan a dit qu’il ne souhaitait pas attaquer la ville. Il voulait simplement à boire et à manger pour lui et ses hommes avant de reprendre la route. S’il le fallait, il était prêt à payer tout ce qu’il prendrait.
-         Et qu’a fait ton père ?
-         Que voulez-vous qu’il fit ? Il leur a ouvert la porte.
-         Ah, non ! Ouvrir à Milan ! Non mais quelle bêtise ! Autant ouvrir au diable !
-         C’était le diable... et ses hommes, des démons !
 
La jeune fille était au bord des larmes.
 
-         Ne me raconte pas la suite, va... Je la connais. Dis moi plutôt comment vous vous êtes tous retrouvés ici.
-         Il y a deux jours, la bande a rassemblé tous les habitants sur le parvis, devant la cathédrale. Milan est monté sur un tonneau. Il était complètement ivre. Il a parlé. Il a dit que la ville était vide, qu’il n’y avait même plus un rat à manger. Tous ceux qui resteraient ici risquaient de mourir de faim et lui, Milan, il ne voulait pas avoir la mort d’honnêtes bourgeois sur la conscience. Alors, il les a fait enchaîner les uns aux autres. C’était pitoyable. Aucun n’a résisté. Ils étaient terrorisés. De vrais moutons ! Un moment, tout de même, il y a eu une bousculade de l’autre côté de l’esplanade. Milan et ses hommes se sont précipités pour cogner. Je n’étais pas encore enchaînée. J’ai pris Marie dans mes bras et Jeanne par la main. J’ai couru comme une folle. Je connaissais déjà cette crypte. Je venais tous les ans la fleurir pour la Passion. En arrivant ici, je me suis aperçue que Georges et Bertrand m’avaient suivi. Nous nous sommes terrés jusqu'à la nuit. Puis, je suis ressortie. Il n’y avait plus personne. Plus rien que le silence. Milan les avait tous emmenés.
-         Et Louis ?
-         Il s’était caché dans le clocher. Il nous a rejoint, hier, à la fontaine... Voilà, c’est tout... Maintenant...
 
Eléonore se mit à pleurer doucement. La petite Marie avait posé sa tête sur les genoux de Bert. Elle commençait à s’endormir.
 
-         Maintenant, Eléonore, il faut faire deux choses très vite : dormir et filer d’ici dès demain.
-         Où irons-nous ?
-         Et si nos parents revenaient ?
-         Si tes parents revenaient maintenant, Louis, il y aurait beaucoup à parier pour que Milan et sa bande reviennent avec eux.
 
Les enfants l’écoutaient.
 
-         Milan pratique toujours de la même façon. Ah, il n’a pas changé, le bougre ! Toujours aussi rusé ; toujours aussi lâche ! Il ne prend jamais de risques inutiles. A la moindre résistance, il parlemente, il discute. Lui, il n’attaque jamais de front. Il est aussi innocent que l’agneau, blanc comme le neige ! La preuve, ici, ce sont les bourgeois qui lui ont ouvert la porte. Jamais il ne brûle la ville qu’il pille. Il sait que dans ces cas là, il y a toujours quelques habitants qui parviennent à s’échapper, quelques habitants qui, plus tard, pourraient témoigner. Il les emmène tous puis, il revient quelque temps après. Alors seulement, il rase tout, il tue tout ce qui bouge et, enfin, il met le feu aux décombres. C’est pour cela qu’il faut partir très vite, très loin... Vous allez dormir. Je vais réfléchir et demain, je vous dirai ce qu’il faudra faire. Eléonore, souffle la chandelle. Couvrez-vous bien ; l’humidité est terrible ici.
 
Il embrassa Marie.
 
-         Dors bien, la puce !
 
La petite qui dormait déjà lui rendit son baiser.
 
-         Bonne nuit, Bert
 
Il releva son col et s’adossa au mur en soupirant. Dans l’obscurité, il sentit Eléonore qui s’allongeait près de lui.
 
-         Ils sont tous morts, n’est-ce pas ?
 
Bert repensa aux deux paysans affolés qu’il avait croisé hier. Ils venaient de découvrir un charnier dans leur champ.
 
-         Oui, petite, ils sont morts. Mais ne dis rien aux enfants. Ils auront besoin de tout leur courage, de toutes leurs forces, les jours prochains.
-         Vous avez raison. Dieu vous bénisse.
-         Dors vite, petite.
 
Il l’entendit pleurer longtemps dans la nuit.
 
 
 
Ce fut la petite Marie qui réveilla Bert le lendemain matin. Comment résister à un petit diable qui, sans arrêt, vous demande :
 
-         Tu dors, Bert ? Hé, tu dors encore ? ... Oui, il dort encore, Bert. Il ne faut pas que je le dérange. Ca ne serait pas gentil de le réveiller et si je le réveille, il ne va pas être content. Il va crier et moi, j’aurai encore peur.
 
Et la petite se remettait contre lui en suçant son pouce. Puis, elle recommençait l’instant d’après :
 
-         Tu dors, Bert ? Hé, tu dors encore ? Regarde, le soleil est levé, lui !
 
Bert fit semblant de s’éveiller. Il ouvrit un œil, puis l’autre et s’étira. La gamine toute blonde lui fit un grand sourire radieux.
 
-         Oh ! Tu es réveillé, Bert ? Ce n’est pas ma faute au moins ?
-         Non, petite puce. Tu as bien dormi ?
-         Oui. Pour la première fois, je n’ai pas eu froid. Qu’est-ce que tu tiens chaud !
-         Mais... Il fait déjà jour ! Tu aurais du me prévenir plus tôt.
 
La crypte, en effet, était pleine de lumière. Elle tombait par des fissures de la voûte. C’était une lueur à la fois douce et violente, filtrée par les vitraux de la cathédrale, juste au-dessus.
 
Les autres dormaient encore. Bert s’étira.
 
-         Bon, allez, la puce, tu vas m’aider à les secouer. Il faut partir.
-         On va où ?
-         Ca te plairait de voir ma maison ?
-         Ta maison ? Il y a à manger là bas ?
-         Oui, il y aura à manger.
-         Alors, d’accord. C’est loin ?
-         Oui, c’est loin. Mais, t’es costaud, non ?
-         Oh, oui. Je suis une femme.
-         Je sais. C’est moi qui te l’ai dit. Allez, debout.
 
Bert se leva et s’étira encore.
 
-         Oh, dis donc ! Qu’est-ce que t’es grand !
-         Oh, dis donc ! Qu’est-ce que t’es petite !
 
Ils éclatèrent de rire.
 
-         Allez, debout tout le monde ! On s’en va.
 
Il alla les secouer les uns après les autres. Tous baillaient en se frottant les yeux.
 
-         J’ai faim, dit Bertrand.
-         Moi aussi, dit Jeanne.
-         Vous penserez à manger plus tard. On s’en va.
-         Ou ?
-         Je vous emmène chez moi. Là, au moins, vous serez à l’abri. Après, on verra. Je vous préviens, cela va être très dur. Il faudra marcher six ou sept jours dans le sable. Peut-être plus si la tempête se lève. Nous longerons le rivage. Pas question de prendre les routes ; on ne sait jamais.
 
Il regarda les enfants.
 
-         Pas de questions ? Bon, alors écoutez-moi bien. Nous marcherons toujours de la même façon. Moi en tête. Je porterai Marie sur mes épaules...
-         Mais, je suis lourde. Je vais te fatiguer.
-         Ne t’inquiète pas de cela, petite puce. Nous avancerons en file, à trois pas les uns des autres. Jeanne viendra juste derrière moi, puis Bertrand, Eléonore et enfin Louis.
-         Et moi ?
-         Toi, Georges, ton rôle sera l’un des plus importants. Tu seras notre éclaireur. Tu progresseras trente pas devant nous, sur la crête des dunes. Tu surveilleras l’horizon. Dès que tu verras quelque chose d’anormal...
-         Je crie...
-         Non, surtout pas ! Tu te jettes à terre et tu rampes vers nous. Nous comprendrons et nous ferons pareil.
-         Je ne pourrais pas aider Georges ?
-         Non, Louis. Toi, le futur soldat, tu devrais savoir qu’en campagne, l’arrière garde, c’est capital. Tu devras toujours avoir les yeux fixés sur Georges. Si jamais tu le vois se cacher, préviens-nous. Sois sans cesse sur tes gardes. Tout le monde a compris ? ... Bon, Georges, tu vas monter au clocher. Inspecte les quatre coins de l’horizon. En même temps, tu me diras où en est la marée. Louis, trouve-nous trois solides bâtons de marche : un pour Georges, un pour toi et un pour moi, un peu plus grand. Nous nous retrouvons devant la fontaine.
-         Et on mange quand ?
-         Décidément, tu ne penses qu’à cela, la puce. Allez, en route !


LAST IROKOI  © 2008 
 

(Suite chapitre 3)
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Samedi 23 février 2008
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CHAPITRE 3

(retour au chapitre 1)

C’était le milieu de la matinée. La petite troupe progressait. Bert avait décidé de couper à travers la baie. La mer s'était retirée loin derrière l’île. La lumière transparente faisait jouer, dans les flaques ridées par le vent, des milliards de diamants sur les flèches de l'abbaye.
 
-         Surtout ne vous éloignez pas. Il y a des sables mouvants tout autour de nous.
-         Dit donc, Bert, t’es comme un bélier...
-         Un bélier, petite puce ?
-         Oui, t’es toujours devant, t’es le bélier. Nous, derrière, on suit, on est le troupeau.
-         Si tu veux, Marie, si tu veux, je suis le bélier.
 
Et ils avançaient sur cette immense jetée de sable, contournant l’île, sentinelle impavide qui depuis des millénaires poursuivait son voyage immobile, escortée d’une écharpe de mouettes et de goélands.
 
 
A midi, Bert commanda la halte. Ils avaient traversé la baie et s’étaient assis sur la grève. Le soleil dorait le sable blanc. Il faisait presque chaud. L’hiver d’hier était loin. Les enfants, fatigués, avaient faim. Bert ouvrait avec son large couteau, des coquillages qu’ils avaient ramassés. Ils les mangeaient cru en buvant de larges rasades au goulot des gourdes qui circulaient.
 
-         Il n’y a plus qu’à suivre la côte, maintenant. Nous allons descendre sur le sable mouillé, ce sera plus facile. Georges, tu pars le premier. Et ouvre l’œil, hein ! Ca va, Louis ?
-         Ca va, Commandant, ça va…
-         Alors en route ! Allez, la puce, grimpe sur mes épaules.
 
Et ils reprirent leur chemin…
 
 
Dans l’après-midi, le soleil se cacha derrière de gros nuages blancs qui arrivaient avec la marée…Car les flots remontaient, blancs, eux aussi ; et avec les flots, enflait la rumeur qui emplissait l’espace infini. Qu’ils étaient petits sur ce rivage immense ! La petite Marie était heureuse. Elle chantait ou parlait tout le temps. Souvent, Bert lui disait :
 
-         Bon, au prochain rocher, on change. C’est toi qui me prendras sur tes épaules. D’accord ?
-         T’es fou, Bert ? T’es trop lourd !
 
Et Marie riait en tapant dans ses mains.
 
Juste derrière eux, Jeanne et Bertrand marchaient côte à côte. Mille fois peut être, Bert avait demandé au jeune garçon de se remettre dans la file comme tout le monde. Bertrand l’écoutait et revenait à sa place pour, quelques instants plus tard, se porter de nouveau à la hauteur de Jeanne. Eux aussi parlaient sans cesse, de tout et de rien, de cette vie qu’ils découvraient, d’un coquillage, de leur ville qui avait disparu derrière l’horizon, d’une mouette. Bert les écoutaient et à nouveau de sa grosse voix rappelait l’enfant à l’ordre.
 
Plus loin, Eléonore marchait comme on rêve. Bert avait été fasciné par sa beauté, par son regard surtout mêlant le gris de l’ardoise à la turquoise. Pour son âge, elle faisait preuve d’une force de caractère remarquable. Comme une mère de famille, elle cachait aux plus jeunes sa peur et le chagrin qu’elle éprouvait en pensant à ses parents.
 
Enfin, Louis fermait la marche. C’était le moins costaud de la bande. Il était pâle et maigre. Souvent, une quinte de toux le cassait en deux. Bert était inquiet en le regardant qui déjà, tirait un peu la jambe.
 
-         Ca va, Louis ?
-         Ca va, commandant, ca va ! C’est bientôt le soir, non ?
-         Bientôt, Louis, bientôt.
 
 
Georges, lui, prenait son rôle très au sérieux. Il avançait à trente pas devant la colonne, s’abritant de temps à autre derrière un buisson, pour épier les quatre coins de l’horizon, mettant sa main en visière.
 
 
Brusquement, Marie cria :
 
-         Regardez, Georges !
 
Georges venait de se plaquer au sol et rampait vers eux.
 
-         Tout le monde à terre, vite ! Ne bougez plus.
 
Bert alla au devant de l’enfant.
 
-         Que se passe-t-il, garçon ?
-         Quelque chose vient vers nous
 
Il montra le bout de la grève.
 
-         Quelque chose ou quelqu’un ?
-         Je ne sais pas. C’est très loin.
-         Viens avec moi.
 
Ils remontèrent vers la dune et s’abritèrent derrière un bouquet de bruyère.
 
-         Ou est-ce ?
-         Sur la plage, Regarde, près du rocher ! Tu vois ?
-         Oui, ça y est, je l’ai vu.
-         C’est un homme ?
-         Je ne sais pas encore.
-         Il vient bien vers nous, non ?
-         Oui, je crois, suis moi.
 
Ils progressèrent encore. Bert avait son solide bâton à la main. Ils s’arrêtèrent près d’un buisson.
 
-         Georges !
-         Oui ?
-         Ce n’est pas un homme, c’est un animal.
-         Un animal ?
-         Oui, et il a l’air gros. Tu vas rejoindre les autres. Vous avancerez tout doucement.
-         Je peux pas venir avec toi ?
-         Et s’il m’arrivait quelque chose, qui prendraient soin d’eux ? Allez, file !
 
Bert grimpa au sommet de la dune. Pas de doute, c’était bien une bête. Elle était noire ou grise. Elle avançait vite, très vite. Il n’y avait pourtant plus de loup dans la région ! Un loup ? … Et soudain, il comprit. Ce n’était pas un loup, c’était un chien, un gros chien noir. Ce qui à la réflexion, n’était guère plus rassurant. Avec la faim, ils deviennent plus sauvages, plus cruels que les loups. Bert redescendit sur la plage et s’avança vers l’animal.
 
 
 
 
 
 
Ce chien là avait peut-être beaucoup de défauts, mais, en tout cas, il n’était pas méchant. Dès qu’il aperçut Bert, il se mit à aboyer joyeusement, les oreilles dressées. Arrivé à quelques pas de lui, l’animal s’assit et lui tendit la patte.
 
-         Et bien, mon vieux, tu nous as fait peur. Viens là, le chien, viens là, mon vieux.
 
Et il s’approcha pour lui caresser la tête. Il avait déjà vu des chiens noirs comme lui au pays des marmottes. Ils adorent plonger dans les vagues, même en hiver. Ils sont d’une force peu commune. Celui ci, manifestement dressé, avait du s’échapper, peut être d’un bateau à quai. Il devait venir de loin car les ports de ce coin de la côte n’accueillent que les barques de pêche à fond plat, pas les trois mats qui traversent l’océan.
 
-         Si je suis un bélier, toi, tu feras un fameux chien de troupeau.
 
 
-         Oh, c’est un chien !
-         Qu’il est beau !
 
La petite troupe entourait Bert et le chien
 
-         D’ou vient il ?
-         Il s’appelle comment ?
-         Quel âge a-t-il ?
 
Bert éclata de rire.
 
-         Oh ! Oh ! Du calme, les enfants, vous allez lui faire peur !
-         Non, il a pas peur ! Regarde, il m’embrasse.
 
Le chien, en effet, avait adopté la petite Marie. Il lui passait sa grosse langue rose sur le visage.
 
-         Il va venir avec nous ?
-         Ca, c’est à lui qu’il faut le demander. De toutes les façons, on va vite être fixé car il faut nous remettre en route. La nuit va tomber et ici, il n’y a rien pour s’abriter du vent.
 
Bert reprit la petite fille sur ses épaules. Le cortège se reforma. Le chien les regarda s’éloigner. Un instant, il parut hésiter, humant le vent aux quatre coins de l’horizon. Et brusquement, il se décida. En trois ou quatre pas, il se porta en tête du petit troupeau, comme s’il le guidait vers un but encore lointain.
 
Il faisait nuit noire lorsque Bert commanda la halte. Une vieille épave de barque juste derrière la ligne de Crète des dunes, sur la lande, leur servirait d’abri. La mer était haute. Les vagues emplissaient l’espace de leurs fracas. Ils se taisaient pelotonnés dans leur fatigue. Bert ouvrit comme le midi, des coquillages au goût de sel et de varech. A nouveau, les gourdes circulèrent. 
 
-         Il faut qu’on trouve à manger. Georges, demain, on se lèvera avant l’aube tous les deux. Tu viendras avec moi. Toi, Eléonore, tu veilleras sur eux.
-         D’accord, Bert.
-         Alors, ouste, on dort. Serrez-vous les uns contre les autres ! Allez, plus que cela…Le chien, viens là, le chien.
 
Le chien, docile, se coucha tout contre la petite Marie.
 
-         C’est bien. Ne bouge plus. Bonne nuit, tout le monde. A demain.
 
Ainsi s’acheva la première journée.
 
 
Au plein milieu de la nuit, Eléonore réveilla Bert.
 
-         Bert ! Bert ! Venez vite ! Louis est malade
-         Sacrédié !
 
Dans l’obscurité, il s’approcha de l’enfant. Louis respirait fort, de façon saccadée. Dans son sommeil, il gémissait doucement. Il parlait, des mots sans suite. Il délirait.
 
-         Il a beaucoup de fièvre.
 
L’enfant grelottait et son front était en sueur.
 
-         Il lui faudrait un peu de chaleur. Hélas…
 
Il prit un peu d’eau de la gourde dans le creux de sa main et humecta les lèvres du malade. 
 
-         Viens, le chien, viens là !
 
L’animal se coucha contre Louis.
 
-         Va dormir, Eléonore, et prend Marie dans tes bras pour qu’elle ne se refroidisse pas. Je vais veiller.
-         Il va mal, n’est-ce pas ? Il ne va pas……
-         Je ne sais pas, Eléonore, je ne sais pas. Je ne suis que le bélier du troupeau mais je ferais tout mon possible pour vous amener tous à bon port, tout mon possible…Allez, va dormir.
-         Dieu vous bénisse !
 
Bert s’appuya contre le bois pourri de l’épave et attendit le matin.
 
 
 
L’aube allait se lever, grise, presque noire, déjà, sur la mer. La marée était repartie au loin, là où on apercevait encore l’écume blanche des vagues en colère. Il commençait à pleuvoir, doucement, sans force, tristement.
 
Louis allait mieux. Il ne délirait plus. Sa fièvre semblait tomber. Il dormait enfoui dans la fourrure du gros chien.
 
Bert se leva et alla voir les enfants, les uns après les autres. Ils semblaient ne pas avoir trop souffert du froid de la nuit. Enfin, il alla secouer Georges.
 
-         Viens.
 
Ensemble, ils s’éloignèrent du campement de fortune et prirent à travers la lande, droit à l’est. Le chien voulu les suivre.
 
-         Non, le chien ; toi, tu restes, tu leur tiens chaud. Tu les gardes.
 
 
Le ciel était toujours gris mais il ne pleuvait plus lorsqu’ils revinrent à l’épave. Bert portait un agneau dépecé en travers de ses épaules et un sac de toile plein de pommes. Georges avait un pain énorme sous le bras et les gourdes étaient pleines d’eau de source.
 
Les enfants étaient réveillés. Ils avaient l’air abattu. Aucun ne se leva pour aller au devant de Bert et de Georges. Eléonore tenait la petite Marie sur ses genoux.
 
-         Lorsque au réveil, ils ne vous ont pas vu, ils ont cru que vous nous aviez abandonnés. Ils se sont mis à pleurer en parlant de leurs parents. Je leur ai expliqué ce que vous m’aviez dit le premier soir. Je n’aurai peut-être pas du.
-         Si, petite, si. Tu as bien fait. Il vaut toujours mieux savoir la vérité. Au reste, tu sais, ils avaient déjà deviné, déjà compris. Maintenant, ils savent, c’est mieux. Ils peuvent affronter leurs souvenirs.
 
Bert se tourna vers la petite troupe.
 
-         Je suis là les enfants, tout va bien maintenant. On va manger et on va repartir. Plus vite on avancera et plus vite nous serons à l’abri.
-         Tu nous laisseras plus tout seul ?
-         Si Marie, sûrement. Il faudra bien que je trouve à manger… Mais il y a Eléonore, qui sera là pour veiller sur vous et le chien. Il t’a tenu chaud cette nuit ?
-         Oh oui alors, très chaud.
-         Et toi, Louis, ca va ?
 
Louis se redressa à moitié. Il était livide mais il trouva la force de sourire.
 
-         Oui, commandent, ça ira…ça ira mieux dès que j’aurai mangé. J’ai faim.
 
Une quinte de toux lui coupa la parole.
 
-         C’est Louis qui a raison. Avant toute chose, il faut manger. Georges, tu monte faire le guet, là haut, sur la dune. Bertrand et Jeanne, allez chercher des branches de bruyère là-bas et faites un feu. Coupez les sous les buissons, elles seront moins humides, elles feront moins de fumée. Prenez mon briquet à amadou. Et toi, Eléonore, viens m’aider.
-         Et moi, qu’est-ce-que je fais ?
-         Toi, la puce ? Et bien, toi …toi, tu cherches un nom pour le chien.
 
Tout en parlant, Bert avait sorti son grand couteau et commençait à découper la viande.

LAST IROKOI   © 2008
 

(Suite chapitre 4)
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Samedi 23 février 2008

 

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CHAPITRE 4


(Retour au chapitre 1)








Il était un peu plus de midi au pâle soleil d’hiver lorsque la petite troupe se remit en route. Bert avait compris que les enfants avait besoin de repos. Repos pour leur corps, leurs jambes si peu habitué à un tel effort et qu’il fallait endurcir graduellement mais surtout, repos pour leur esprit. Ils avaient besoin d’un temps pour faire leur deuil, pour accepter non la disparition de leurs parents, de leur famille, de leur ville, mais l’idée même de cet impossible retour en arrière, de cette première impasse dans leur vie. Ils avaient besoin d’en parler. Alors, ils parlèrent, réchauffés par les braises qui mettaient un peu de rose aux joues de Louis.
La mer n’était plus visible. Elle se confondait avec les nuages. D’Orient en Occident, de grandes stries rouges griffaient le ciel. Bertrand expliquait à Jeanne que c’était signe de grands vents. Bert parlait avec Marie. Elle cherchait toujours un nom pour le chien.
 
-         Pourquoi pas «nigaud » ?
-         Et pourquoi «nigaud » ? Tu le trouve Nigaud ce chien ? Tiens, regarde le avec Georges, là haut sur la dune. Lui aussi, il guette. Crois moi, il a compris, va, il sait que quelque part dans le pays, il y a du danger et qu’il doit vous en protéger. Et cette nuit, il a tout de suite compris qu’il devait vous abriter du froid, toi et Louis. Ca va, Louis ?
-         Ca va, Commandant, Ca va.
-         Non, tu as raison, «nigaud », c’est pas bien. Alors, quoi ? T’as une idée, Jeanne ?
-         « Noiraud » peut-être ?
-         Ah non, tous les chiens s’appellent comme ça…Et toi, Eléonore ?
-         Moi, j’aimerai bien «vagabond »
-         « Vagabond »… »Vagabond »… Ah, oui ! Ca me plaît «vagabond » Et toi Bert, ça te plaît ?
-         L’important, ce serait de savoir si cela lui plaît à lui.
-         Ah oui, mais comment faire ?
-         Il faut le lui demander.
 
Bert fit un grand signe à Georges qui immédiatement rebroussa chemin avec le chien sur ses talons.
 
-         Que se passe-t-il ?
-         Rien de grave, Georges, nous baptisons le chien. Viens ici le chien, viens là. Voyons voir, est-ce-que «vagabond » te plaît ? Vagabond…
 
Le chien regarda Bert, d’abord interloqué puis, comme s’il avait compris, il aboya joyeusement en faisant des cabrioles sur le sable. Les enfants se tordaient de rire.
 
-         Et bien, c’est décidé, tu t’appelles «vagabond ».
 
 
 
Ils marchaient. Midi était déjà loin. Bert avançait de son pas lourd et régulier, de son pas de voyageur. Il portait Marie sur ses épaules mais également les vivres et l’eau. Pourtant, il ne semblait pas peiner sous tout ce poids. Marie, elle, s’était remise à chanter. Soudain, elle mit sa main en visière.
 
-         Oh, regarde, là-bas ! Une étoile sur la mer !
-         Une étoile, la puce ? A cette heure de la journée ? La nuit est encore loin, heureusement. Elle est ou, ton étoile ?
-         Là bas, regarde !
 
Et elle pointa son doigt, droit vers l’Occident. Bert aperçut, en effet, en plissant les yeux, un minuscule point brillant. Il secoua la tête.
 
-         Ce n’est pas une étoile. Un nuage peut-être ? Bertrand, rejoint Georges. Montez sur la dune et essayez de voir ce que c’est.
 
Il posa la petite à terre et fit signe aux autres de s’arrêter. Déjà, Bertrand et Georges revenaient.
 
-         C’est bien une étoile, mais, c’est drôle, elle bouge !
-         Elle bouge ?
-         Oui, on dirait qu’elle vient vers nous.
-         Garde les, Eléonore. Je monte sur la dune.
-         Tu m’emmènes, Bert ?
-         Toi, la puce ? Pourquoi pas ? Allez, grimpe.
 
Il l’enleva comme un fétu de paille.
 
 
Dès qu’il fut là haut, il constata que Bertrand avait raison. Le point avançait. Ce pouvait être un nuage ou une étoile. Vagabond s’était allongé de tout son long, à l’abri du vent, le museau vers la lande. Il se désintéressait du phénomène. Georges plissait les yeux pour mieux voir.
 
-         On dirait un oiseau. Qu’est ce qu’il va vite !
-         Un oiseau ? Non, Georges, ce n’est pas un oiseau.
 
Marie fit la grimace.
 
-         T’as déjà vu un oiseau doré ? Tu dis n’importe quoi, Georges.
-         C’est pas un nuage, non plus. Ca va trop vite !
 
Soudain, Bert étouffa un juron.
 
-         Bon dieu, vous savez ce que c’est ? Un voilier ! C’est un voilier et il vient vers nous. Vagabond, Hé, le chien ! Debout ! Va chercher les enfants, vite !
 
Le chien comprit tout de suite. Il partit vers la plage en aboyant
 
-         Cachons-nous derrière les dunes. Allez, dépêchez-vous, les enfants… Plus vite, que diable !
 
La petite troupe à nouveau au complet s’aligna au ras de la dune. Allongée dans le sable, ils n’avaient que le nez qui, pointé vers l’horizon, dépassait.
 
Bert avait raison. Un voilier arrivait du fond de l’océan. C’était un trois mats, haut et fin, dont les cordages d’or vibraient dans la lumière froide de l’hiver.
 
-         On dirait bien un oiseau, un grand oiseau mort.
-         Chut ! Tais-toi, Georges ! La voix porte loin sur l’eau.
 
Le navire vira, toutes voiles dehors, à quelques encablures du rivage et se mit à longer la côte, vers le sud. Il passa, majestueux, devant la dune qui abritait les enfants.
 
-         Regardez ! A l’arrière !
 
Un homme, immobile à la barre, gardait les yeux fixés sur le lointain.
 
 
 
L’homme de barre s’appelait Mohamed el hadj. Il était le dernier survivant d’une dynastie bédouine qui régnait aux limites du désert. Un jour, des cavaliers, vêtus de fer, brandissant des bannières frappées de la croix, sont arrivés du nord. Sans un mot, sans un cri, ils ont massacré les hommes, les femmes et les enfants de la tribu. Ils ont profané les sanctuaires. Ils ont incendié les citadelles de pierres sèches. Ils rendirent au désert, les terres qui, au fil des siècles avaient été arrachées au désert et firent reculer les frontières de la grande forêt. Enfin, étonnés du silence et comme effrayés de ce qu’ils avaient fait, ils s’en retournèrent vers leur domaine dans les brumes blêmes du nord. Cinq ou six princes nomades réussirent à gagner un port et à prendre la mer pour fuir à tout jamais ce pays profané. Celui-ci était le dernier survivant. Il sillonnait, sans relâche, les océans de la planète, à la recherche de la pureté perdue. Il mangeait le poisson qu’il prenait, il buvait l’eau de la pluie mais jamais il ne s’approchait de la terre tant vive était sa répulsion. D’ailleurs, il était aveugle.
 
 
 
Le mirage se dilua doucement dans la ligne de l’horizon, laissant du rêve dans les yeux des enfants.
 
 
 
La nuit tombait. Bert avait donné l’ordre de s’arrêter. Les enfants étaient épuisés. A peine avaient-ils la force de manger ! Pourtant, Bert ne les installa pas pour la nuit. Ils s’étaient arrêtés entre plage et estran. Vagabond se baignait dans l’eau gelée. Il gambadait comme un fou.
 
-         Ecoutez-moi, les enfants. Vous apercevez les rochers, tout là bas ? Juste derrière, il y a une ville. Rien ne prouve que Milan est à l'intérieur ; Rien ne prouve le contraire. Bref, il faut qu’on profite de la nuit pour la contourner par la campagne.
 
Les enfants n’eurent même pas la force de protester. Seule, Marie demanda d’une petite voix
 
-         C’est loin, Bert ?
-         Deux heures de marche environ. Reposez-vous encore un peu. On va attendre qu’il fasse nuit noire.
 
 
 
Bert marchait en tête. Derrière, les enfants suivaient deux par deux, en se tenant par la main. Jeanne et Bertrand d’abord, puis, Eléonore et Louis qui se traînaient littéralement. Enfin, Georges et Vagabond fermaient la marche. La petite Marie s’était endormie sur les épaules de Bert.
 
La ville les écrasait de son ombre lourde et sourde. Ils avançaient en pleins champs, sans bruit, dans le noir. Bert n’avait aucune hésitation. Il connaissait parfaitement le pays, trouvant de suite la brèche dans la haie, abritant leur progression dans d’invisibles fossés, derrière les arbres. Quel silence ! Si la bande à Milan était en ville, ils dormaient, ivres morts. Peut-être étaient-ils repartis ? Peut-être allaient-ils arriver ? Bert sentait le danger. Il fallait s’éloigner vite. Ils traversèrent rapidement un chemin plein d’ornières avant de s’enfoncer sous un petit bois. La ville enfin contournée, se fondait, peu à peu, dans l’obscurité. Bert marchait plus vite. Le bruit du ressac emplissait de nouveau la nuit et sous leur pas, l’herbe détrempée fut remplacée par le sable. Enfin, Bert laissa tomber ses sacs et dit :
 
-         On est arrivé. Entrez vite.
 
Ils les poussa sous une porte qui battait au vent. 
 
-         Ne faites pas de bruit. La ville n’est pas si loin. Allongez-vous là.
-         Où sommes-nous ?
-         Dans une vieille étable en ruine, Eléonore. Le toit en est percé mais ses murs vous abriteront du vent.
 
Il siffla le chien qui docile, s’allongea entre Louis et Marie.
 
-         Dormez vite ! Il faut repartir avant l’aube, demain.
 
Aucun n’entendit le conseil. Ils dormaient déjà.
 
Ainsi s’acheva la seconde journée.


LAST IROKOI  © 2008 

(Suite chapitre 5)

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Samedi 23 février 2008

 (Retour au chapitre 1) undefined CHAPITRE 5

 

Le 3ème jour, bien avant midi, ils durent s’arrêter. Un bras de mer, large et profond, s’enfonçant dans l’intérieur des terres, leur barrait le passage. L’autre rive sombrait dans la brume, à peine visible dans la lumière voilée par la pluie. Car il pleuvait depuis le matin.
 
Ils s’étaient assis sur le sable gris et glacé. Ils étaient exténués. Leurs jambes, leur dos les faisaient souffrir. Sur leurs genoux et sur leurs chevilles, le sel dessinait de larges auréoles blanchâtres qui les brûlaient. L’état de Louis avait brusquement empiré. A trois ou quatre reprises, depuis le matin, il avait été cloué sur place par de grandes quintes de toux qui le laissaient sans force sur le rivage pendant de longues minutes. Il ne repartait qu’appuyé sur Eléonore qui venait l’aider. Les enfants voyaient son affaiblissement et cela participait à l’abattement général.
 
Bert distribua une ration de pain et fit passer les gourdes à chacun. Il appela Georges à l’écart.
 
-         Il faut que l’on trouve une barque. Tu vas venir avec moi. Vagabond les gardera.
-         Tu crois qu’on peut trouver quelque chose dans ce coin. C’est mort, ici !
 
Georges disait vrai. Le rivage, triste et muet, s’étendait morne, sous les rafales de pluie et de vent.
 
-         Il faudra bien trouver ! Même à marée basse, il y a trop de fond pour passer à guet. Et franchement, tu les vois patauger dans l’eau glacée ? Allez, en route et haut les cœurs.
 
Vagabond eu l’air déçu de ne pas participer à l’expédition. Il se désintéressa ostensiblement de la situation en tournant le dos à la troupe tout en gardant de temps à autre un œil sur eux. De toute façon, s’il avait voulu, lui, il aurait pu passer à la nage, alors !
 
 
 
La nuit arrivait lorsque Georges et Bert apparurent dans le lointain. Il pleuvait toujours. Bert tirait sur les rames d’une grosse barque noire. Quelque chose n’allait pas. Eléonore leur faisait de grands signes depuis la plage. Les enfants criaient, l’air affolé. Vagabond plongea et nagea vigoureusement à leur rencontre. Eléonore pénétra dans l’eau jusqu’à la ceinture.
 
-         Venez vite ! C’est Louis. Il a craché du sang et depuis, il ne bouge plus. Il ne se réveille plus.
 
Bert se mit en colère.
 
-         Tu veux sortir de là, non ? Tu veux prendre la mort, l’eau est gelée.
 
Il sauta dans les vagues et courut jusqu’à la grève en hurlant :
 
-         Georges, tire la barque sur le sable.
 
Louis respirait à peine. Sur son visage de cire, l’eau ruisselait.
 
-         Hé bien, mon vieux, hé bien ! Réveille-toi, Louis, réveille-toi !
 
L’enfant ne répondait pas. Sur ses mains gelées, ses ongles étaient violets. Bert fit la grimace, puis, il vit les enfants qui le regardaient. Ils tremblaient de froid. Il se leva et cria :
 
-         Allez, tout le monde dans la barque. Georges, tu t’occupes de Marie.
 
Il souleva Louis et l’emmena dans ses bras. Tout en courant, il hurla de nouveau:
 
-         Vite, dépêchez-vous, il faut passer avant la tempête. Vagabond, dans la barque comme tout le monde. Bertrand, Jeanne est assez grande pour se débrouiller toute seule. Passe-moi la bâche, plutôt, là, sous le banc.
 
Il étendit Louis au fond de l’embarcation.
 
-         Georges, tu viens là ! Abrite le. Prend le bout de la bâche. Vous autres, mettez-vous au milieu et faites attention à Marie.
 
Il empoigna les rames et, d’une nage puissante, il enleva la barque du rivage. La tempête qui menaçait depuis le matin, arrivait de chaque coin de l’horizon, amenant la nuit dans ses plis.
 
Et brutalement, tout se déclencha. En un instant, la mer devint blanche. Les vagues se creusèrent, chahutant le bateau sous la pluie battante. Des éclairs cravachaient le ciel de leurs ronces blafardes. La côte disparut loin derrière. Puis, le brouillard les enveloppa.
 
-         Oh, que c’est joli. On dirait de la neige !
-         Oui, la puce, tu as raison, c’est joli. Mais ce sera encore plus beau quand on sera de l’autre coté.
 
Georges protégeait Louis comme il le pouvait.
 
-         On est trop lourd. On embarque trop d’eau. Prenez les écopes sous les bancs et rejetez la.
 
Le brouillard s’épaississait encore. De l’arrière, Bert distinguait tout juste les enfants qui s’agitaient au milieu de la barque. Il ne pensait plus à rien. Il tirait comme un sourd sur ses rames en jurant, cherchant à garder son cap, à garder sa route qu’il avait là, gravée dans la tête.
 
Il y eut un moment de panique quand une lame les prit de travers, déséquilibrant la barque. Les enfants se mirent à hurler quand ils virent l’eau monter jusqu’à leurs mollets.
 
-         N’ayez pas peur ! Ecopez ! Ecopez tous en même temps. Nous sommes presque arrivés. Vous allez chanter avec moi, d’accord ?
 
Et Bert, dominant la tempête, entonna un vieil air où il était question de rhum, de filles et d’îles sous le soleil. Les enfants, peu à peu se laissèrent entraîner et reprirent au couplet.
 
 
 
Lorsque Vagabond se jeta à l’eau, Bert comprit qu’il avait réussit. Ils étaient sur l’autre rive. Tout de suite après, le fond de la barque racla sur le sable. Il sauta dans l’eau qui lui monta jusqu’au reins. 
 
-         Allez, Georges, saute ! Aide-moi à tenir cette foutue barque. Il faut l’amener plus près de la plage.
 
Ils s’arc-boutèrent, luttant contre les vagues rageuses qui déferlaient sur la grève obscure.
 
-         Bertrand, viens nous aider ! Allez, bon sang, encore un effort !
 
Il hurlait pour se faire entendre dans les bourrasques. Enfin, la barque s’immobilisa sur le sable.
 
-         Sortez tous ! Faut pas moisir ici ! Courez vers la plage. Georges, tu prends Marie. Eléonore, veille sur Jeanne et Bertrand. Bon Dieu, c’est pas vrai ! Plus vite, dépêchez-vous !
 
Il prit Louis qui ne bougeait plus, enveloppé dans la bâche, et couru avec les enfants.
 
-         Courez ! Courez plus vite ! Allez vers les dunes ! Suivez Vagabond ! Plus vite, vous allez prendre la crève ici ! Non, Bertrand, continue ! Derrière les dunes…
 
Les enfants se laissèrent tomber dans le sable dès que le sommet des dunes fut atteint. Il déposa Louis, inerte. Depuis longtemps, il avait compris que l’enfant n’avait plus besoin de la bâche. Là où il était arrivé, Louis ne craignait plus rien du froid et du vent terrestre, du vent qui, justement, devenait fou. Il prenait son élan sur les vagues blanches de colère et cognait la dune, projetant au loin le sable, lourd de pluie.
 
Bert apporta la bâche aux enfants.
 
-         Allongez-vous. Enfoncez-vous dans le sable. Eléonore, prend soin de Marie. Vagabond, met toi là, devant eux et abrite les du vent. C’est bien le chien !
 
Il les recouvrit avec la bâche. Ils dormaient déjà, assommés par les hurlements de la tempête. Il revint près de Louis et lui prit la main. Il resta ainsi, près de lui, l’abritant encore inconsciemment, le veillant. Il pensait, il pensait que bien mauvais était le bélier qui laissait périr l’une des brebis du troupeau.
 
Ainsi s’acheva la 3ème journée. 

LASTIROKOI  © 2008 

(Suite chapitre 6)
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Samedi 23 février 2008

 

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CHAPITRE 6


(Retour au chapitre 1)

Avec l’aube, la tempête s’assagit. La mer se retirait loin sur l’horizon et le vent baissait un peu la voix. La barque, mal attachée, était repartie avec la marée.

 
Bert n’avait pas dormi de la nuit. Il se leva. Vagabond s’approcha de lui et regarda le corps de Louis. Le chien inclina la tête en pleurant doucement à deux ou trois reprises.
 
Bert s’approcha de la bâche où dormaient les enfants.
 
-         Debout ! Réveillez-vous !
 
Comme tous les matins, Marie fut la première à se redresser. Les autres grognaient.
 
-         Vous n’avez pas eu trop froids ?
 
Encore hébétés, ils ne répondaient pas. Marie se leva et vint embrasser Bert. Elle le regarda longuement et lui demanda :
 
-         Louis est mort, n’est ce pas ?
 
Jeanne et Eléonore qui étaient les plus près, avaient entendu. Elles se figèrent, cherchant des yeux, le corps de l’enfant qui reposait à quelques pas.
 
-         Oui, Marie, Louis est mort.
 
Elle se mit à pleurer en se cachant dans le cou de Bert. Eléonore s’approcha à son tour et murmura :
 
-         Pauvre Louis, il était si fatigué. Il n’en pouvait plus.
 
Georges alla regarder le visage de l’enfant.
 
-         On peut pas le laisser comme ça. Il faut l’enterrer.
-         Je sais, Georges. Viens m’aider.
 
 
 
Louis reposait sous un dolmen que la nuit leur avait caché, à quelques pas de la grève, au milieu de la lande. Bert et les enfants faisaient cercle autour du vieux monument. Longtemps, ils restèrent ainsi après que Bert eut récité la prière des morts. Enfin, Bert, d’une voix blanche, leur dit :
 
-         Venez, notre voyage, à nous, est encore long.
 
Ils s’éloignèrent dans le vent qui se remettait à donner de la voix.
 
 
 
Le 5ème jour, la tempête s’évanouit avec la marée du soir mais le ciel restait gris et le vent les poursuivait toujours, le vent qui, sans cesse, délirait sur la lande et sur l’estran, le vent qui, désormais, les accompagnerait jusqu’au bout du voyage.
 
 
 
Le 6ème jour, ils marchèrent de l’aube au crépuscule sous un soleil pâle et blanc, un soleil qui tourna toute la journée, d’orient en occident, sur l’écran gris du ciel. Bert dû multiplier les haltes. Les enfants souffraient de leurs pieds en sang et de leurs brûlures salées. Le soir, ils s’arrêtèrent sous deux chênes qui poussaient, miraculeusement, face à la mer, tordus, un peu en retrait, sur la lande. Toute la nuit, le vent fit grincer leurs branches noueuses, gréement d’un vaisseau fantôme à l’amarre. Ils dormirent pourtant d’une seule traite dans ce bruit d’épave jusqu’à l’aube du 7ème jour.
 
 
 
Le 7ème jour, il plut toute la journée, une petite pluie grise qui, se mêlant au vent, les glaçait jusqu’à la moelle. Les enfants avançaient difficilement dans les rafales. Bert avait été contraint d’ordonner plus de dix pauses depuis le départ.
 
Jeanne, surtout, l’inquiétait. Elle avait une sale plaie à la cheville qui suppurait à cause du frottement sur le sable. Eléonore et Bertrand étaient épuisés. Dès que la halte était commandée, les enfants se laissaient tomber à terre et souvent ils s’endormaient.
 
Georges, lui, était en forme. Il marchait, toujours devant, avec Vagabond. Le chien s’était parfaitement adapté à sa nouvelle existence. Il avait adopté la petite troupe comme on adopte une famille, toujours prêt, toujours au service de chacun. La seule trêve qu’il s’accordait, c’était son bain du matin, dans les vagues glacées. Dès l’aube, il se précipitait dans l’eau pour quelques brasses et quelques cabrioles, puis il ressortait pour se sécher en se roulant dans le sable.
 
La petite Marie s’endormait souvent sur les épaules de Bert. Elle chantait moins qu’au départ. Souvent, elle parlait de Louis. Bert répondait en parlant de l’avenir, de la maison, du pays où il les emmenait. Tous hâtaient le pas pour se porter à sa hauteur et pour écouter :
 
-         . Quand j’étais enfant, je dormais dans l’une des tours de la maison. Mon père venait me réveiller pour partir aux champs. Tous les matins, il me disait qu’il avait neigé pendant la nuit. Et c’était vrai. Hiver comme été, toutes les mouettes de la côte se posent dans les rochers que surplombe la tour. Leur dos tout blanc, ça fait comme de la neige…
 
 
 
Dans l’après-midi, ils rencontrèrent un nouveau bras de mer. Bert donna le signal de la halte.
 
-         Voilà le dernier obstacle avant l’arrivée… mais il est de taille. Ici, on ne trouvera pas de barque pour traverser. Nous passerons à gué. C’est dangereux ; il faudra faire attention. Le courant est très fort et les fonds sont vaseux. Je vous aiderai à passer les uns après les autres. Georges viendra le premier avec moi. Il restera là bas pour vous accueillir. Quand tout le monde sera passé, nous irons dans cette cabane de goémonier que vous apercevez, tout là bas. Elle est en ruine, mais c’est mieux que rien. Dès que vous serez installé, je repartirai avec Georges. Il ne faudra pas avoir peur ; nous reviendrons vite mais il faut absolument trouver à manger, nous n’avons presque plus rien. Tout le monde a compris ? Alors, en route !
 
Le gué avait bougé. Il fallut le retrouver loin, presque dans les terres. Le courant, violent, charriait des branches mortes, des pierres et de la boue. Vagabond, lui, fit au moins dix fois l’aller retour entre les deux rives. Il jouait comme un fou. Soudain, il bondit dans l’eau, les deux pattes en avant et ramena un splendide poisson d’au moins quatre livres dans sa gueule. Il vint le déposer aux pieds de Marie.
 
-         Regarde, Bert, regarde le beau poisson !
 
Bert, qui en était à son quatrième voyage, éclata de rire.
 
-         C’est bien le chien, c’est bien ! Continue, cherche encore, cherche d’autres poissons !
 
Mais Vagabond eut beau tourner et retourner dans l’eau, ce fut le seul qu’il trouva. Dès que tous furent arrivés sur l’autre rive, on se remit en marche.
 
Un soleil, noyé de pluie, s’inclinait doucement dans l’eau lorsqu’ils arrivèrent à la cabane. Le poisson, dont Bert tira des filets, de son coutelas aiguisé sur une pierre, fut cuits sur quelques braises vite éteintes et mangé rapidement. Puis, les enfants s’allongèrent et s’endormirent tout de suite sous la garde de Vagabond. Georges et Bert s’éloignaient, d’un pas vif, sur la lande.
 
 
 
Ils revinrent en plein milieu de la nuit. Ils avaient été moins heureux que la première fois. Bert portait un sac plein de pommes et Georges, deux lièvres maigres. Dans la cabane, tout le monde dormait. Le chien, en signe de reconnaissance, battit deux ou trois fois la queue et se remit en boule contre Marie pour dormir.
 
Ainsi s’acheva la 7ème journée.


LAST IROKOI © 2008
 

(Suite chapitre 7)
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Samedi 23 février 2008
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CHAPITRE 7

(Retour au chapitre 1)

Dans la matinée du 8ème jour, le paysage changea. Les dunes s’aplanirent et la lande, depuis l’horizon terrestre, venait mourir après quelques soubresauts de terrain, dans la mer. Où était la frontière entre l’océan et la terre ? De larges bancs de sable montraient leur dos sombre entre les vagues. Le ciel d’un gris clair et gelé jetait sur tout cela une même couleur de métal brûlé, une même lumière de mercure opalescent.
 
Le vent avait tourné et s’était calé définitivement au nord. Il arrivait de pays inconnus et gelés. Après avoir passé des mers hérissées de glaces, il dévalait les grèves à toute allure, suffoquant les enfants. La petite bande avançait toujours même si à mesure cela devenait de plus en plus difficile. Souvent, l’un d’eux trébuchait sur une pierre et tombait. Georges, à qui Bert avait confié l’arrière garde, se précipitait pour les aider à se remettre sur pied.
 
A midi, ce fut la halte. Bert distribua la viande qu’il avait fait rôtir à l’abri de la brume du matin. Tout le monde se taisait. Même manger était un effort. Jeanne, toute seule pour une fois, pleurait dans son coin.
 
-         Et bien, Jeanne, que se passe-t-il ?
-         Je suis trop fatigué et j’ai mal. Regarde mon pied !
 
La cheville de Jeanne n’était plus qu’une blessure pleine de sable. Bertrand s’était rapproché et lui prit la main.
 
-         Je vais te porter, Jeanne.
-         Non, Bertrand, toi aussi tu es fatigué. Je voudrais simplement pouvoir dormir un peu.
-         On ne peut pas s’arrêter ici trop longtemps, Jeanne. Cette lande est un véritable marais. Vous prendriez les fièvres. Il faut continuer jusqu’à ce soir. Georges, tu es toujours en forme ?
-         Oui, Bert, ca va
-         Tu vas prendre Marie sur tes épaules. Je porterai Jeanne.
-         Quand arriverons-nous ?
-         Bientôt, Eléonore, Après demain si tout va bien.
 
Elle poussa un gros soupir.
 
-         Oui, mais est ce que tout ira bien ?
-         Cela, belle dame, cela ne dépend plus que de nous tous. Si tu m’avais poser la question le premier jour, je ne sais pas trop ce que je t’aurai répondu. Mais aujourd’hui, quand je vois tout ce qu’on a enduré, je suis certain qu’on va y arriver. Pense à tous les dangers que nous avons évités. Tiens, tu te souviens de cette ville qu’on a contourné, une nuit. Milan est arrivé juste après nous. Il était sur le chemin que nous avons traversé. Nous l’avons échappé belle.
-         Comment savez vous ça ?
-         Hier soir, avec Georges, nous avons du nous enfoncer très loin dans les terres. Nous avons croisé des paysans qui faisaient le guet sur la route. Ils nous ont dit que Milan après avoir brûlé la ville était reparti plein sud vers Avranches.
-         Nous ne risquons plus rien, alors ?
-         D’eux, non. Milan n’est pas fou. Il sait que la presqu’île est un cul de sac où les soldats du Roi pourraient le piéger comme un rat. Et puis plus on monte vers le nord et plus c’est pauvre, moins il y a de ville. Ce pays ne l’intéresse pas ; il n’intéresse aucun brigand.
 
Les enfants s’étaient assis autour de lui et buvaient ses paroles.
 
-         Allez, encore un effort. Bientôt, vous pourrez dormir tout votre saoul,  dormir et manger. Tiens, on fera la fête. On mariera Jeanne et Bertrand.
 
 Marie esquissa un pas de danse et demanda :
 
-         Et toi, tu te marieras avec Eléonore ?
-         La pauvre, que ferait-elle d’un vieux bouc comme moi ?
-         T’es pas un bouc, t’es un bélier.
 
Tous se mirent à rire. Marie continuait :
 
-         Et moi, je pourrai épouser Georges ?
-         C’est à lui qu’il faut le demander.
 
Georges prit la petite dans ses bras et la fit sauter en l’air.
 
-         Il faudra encore grossir un peu, puceron.
 
En la posant sur ses épaules, c’est lui qui, en fait, donna le signal du départ. Ils reprirent leur marche. La petite Marie était toute contente.
 
-         Regardez ! Regardez-moi ! J’ai changé de cheval ! Allez hue, cheval, plus vite.
 
 
 
Dans l’après-midi, les premiers rochers apparurent. Ils devenaient de plus en plus nombreux, de plus en plus hauts à mesure qu’ils avançaient. Ce fut bientôt un véritable mur, une falaise basse qui soulignait la frontière entre terre et mer.
 
Le soir, ils s’arrêtèrent dans une caverne que les flots jadis avaient creusée au pied d’une roche gigantesque. Le vent du nord soufflait dans ces orgues minérales et racontait de sa voix rauque, les légendes de ce pays si pauvre et si perdu.
 
Un grand feu de bruyère avait été allumé. Les enfants avaient mangé le restant de la viande et plusieurs pommes. Ils dormaient. Seule Eléonore et Bert parlaient devant les braises. Le chien était parti se percher au sommet du rocher le plus haut et, le nez aux étoiles, regardait l’océan.
 
-         Tu as vu, on dirait une statue.
-         Oui, Eléonore, mais il s’en passe des choses dans sa tête de statue.
-         A quoi pense-t-il ?
-         A son pays, je crois. Il regarde dans cette direction là, en tout cas.
-         Son pays ?
-         Le pays des grandes forêts, derrière l’océan. Le pays des loups et des ours. Tel que tu le vois là, il hésite.
-         Pourquoi ?
-         Comprend le, il était libre. Le monde entier lui appartenait. Maintenant, il a des charges, des responsabilités avec tous ces enfants qu’il doit surveiller. Il se demande s’il doit repartir ou rester avec nous.
-         Et à ton avis, que va-t-il faire ?
-         Rester, bien sûr. C’est un vieux routier. Il connaît le monde, il connaît la vie. Il sait que le bonheur, ce n’est pas le paysage dans lequel on vit. C’est celui que l’on construit de l’intérieur.
 
Eléonore baissa la tête et hésita.
 
-         Et toi ?
-         Moi ?
-         Oui, tu as hésité comme lui ?
-         Depuis la crypte, j’ai pas eu beaucoup de temps pour hésiter.
-         Et si tu avais eu le temps.
-         Je crois que cela n’aurait rien changé. De toute façon, je rentrai chez moi.
-         Heureusement que tu nous as trouvé ! Ou serions-nous autrement ?
-         Cessez de vous poser des questions sans réponse, belle dame. Il est temps de dormir. Cela sera encore très dur demain.
-         Bien, Bert. Bonne nuit.
 
Elle se leva et alla s’allonger près des enfants. Bert resta quelques instants à regarder les braises puis décida de dormir. Vagabond inspectait toujours l’espace. Entre les nuages, le grand chariot scintillait de tous ses feux.
 
Au milieu de la nuit, Bert fut réveillé par une ombre qui s’approchait de lui. C’était Eléonore qui se couchait contre lui, non pas comme une petite fille apeurée mais comme une jeune femme prenant la place qui était sienne. Elle glissa sa main dans celle de Bert.
 
Ainsi s’acheva la 8ème journée.


LASTIROKOI  © 2008
 

(Suite chapitre 8)
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