CHAPITRE 3
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C’était le milieu de la matinée. La petite troupe progressait. Bert avait décidé de couper à travers la baie. La mer s'était retirée loin derrière l’île. La lumière transparente faisait jouer,
dans les flaques ridées par le vent, des milliards de diamants sur les flèches de l'abbaye.
- Surtout ne vous éloignez
pas. Il y a des sables mouvants tout autour de nous.
- Dit donc, Bert, t’es comme
un bélier...
- Un bélier, petite puce
?
- Oui, t’es toujours devant,
t’es le bélier. Nous, derrière, on suit, on est le troupeau.
- Si tu veux, Marie, si tu
veux, je suis le bélier.
Et ils avançaient sur cette immense jetée de sable, contournant l’île, sentinelle
impavide qui depuis des millénaires poursuivait son voyage immobile, escortée d’une écharpe de mouettes et de goélands.
A midi, Bert commanda la halte. Ils avaient traversé la baie et s’étaient assis sur
la grève. Le soleil dorait le sable blanc. Il faisait presque chaud. L’hiver d’hier était loin. Les enfants, fatigués, avaient faim. Bert ouvrait avec son large couteau, des coquillages qu’ils
avaient ramassés. Ils les mangeaient cru en buvant de larges rasades au goulot des gourdes qui circulaient.
- Il n’y a plus qu’à suivre
la côte, maintenant. Nous allons descendre sur le sable mouillé, ce sera plus facile. Georges, tu pars le premier. Et ouvre l’œil, hein ! Ca va, Louis ?
- Ca va, Commandant, ça
va…
- Alors en route !
Allez, la puce, grimpe sur mes épaules.
Et ils reprirent leur chemin…
Dans l’après-midi, le soleil se cacha derrière de gros nuages blancs qui arrivaient
avec la marée…Car les flots remontaient, blancs, eux aussi ; et avec les flots, enflait la rumeur qui emplissait l’espace infini. Qu’ils étaient petits sur ce rivage immense ! La petite
Marie était heureuse. Elle chantait ou parlait tout le temps. Souvent, Bert lui disait :
- Bon, au prochain rocher,
on change. C’est toi qui me prendras sur tes épaules. D’accord ?
- T’es fou, Bert ? T’es
trop lourd !
Et Marie riait en tapant dans ses mains.
Juste derrière eux, Jeanne et Bertrand marchaient côte à côte. Mille fois peut être,
Bert avait demandé au jeune garçon de se remettre dans la file comme tout le monde. Bertrand l’écoutait et revenait à sa place pour, quelques instants plus tard, se porter de nouveau à la hauteur
de Jeanne. Eux aussi parlaient sans cesse, de tout et de rien, de cette vie qu’ils découvraient, d’un coquillage, de leur ville qui avait disparu derrière l’horizon, d’une mouette. Bert les
écoutaient et à nouveau de sa grosse voix rappelait l’enfant à l’ordre.
Plus loin, Eléonore marchait comme on rêve. Bert avait été fasciné par sa beauté, par
son regard surtout mêlant le gris de l’ardoise à la turquoise. Pour son âge, elle faisait preuve d’une force de caractère remarquable. Comme une mère de famille, elle cachait aux plus jeunes sa
peur et le chagrin qu’elle éprouvait en pensant à ses parents.
Enfin, Louis fermait la marche. C’était le moins costaud de la bande. Il était pâle
et maigre. Souvent, une quinte de toux le cassait en deux. Bert était inquiet en le regardant qui déjà, tirait un peu la jambe.
- Ca
va, Louis ?
- Ca va, commandant, ca
va ! C’est bientôt le soir, non ?
- Bientôt, Louis,
bientôt.
Georges, lui, prenait son rôle très au sérieux. Il avançait à trente pas devant la colonne, s’abritant de temps à autre derrière un
buisson, pour épier les quatre coins de l’horizon, mettant sa main en visière.
Brusquement, Marie cria :
- Regardez,
Georges !
Georges venait de se plaquer au sol et rampait vers eux.
- Tout le monde à terre,
vite ! Ne bougez plus.
Bert alla au devant de l’enfant.
- Que se passe-t-il,
garçon ?
- Quelque chose vient vers
nous
Il montra le bout de la grève.
- Quelque chose ou
quelqu’un ?
- Je ne sais pas. C’est très
loin.
- Viens avec
moi.
Ils remontèrent vers la dune et s’abritèrent derrière un bouquet de
bruyère.
- Ou
est-ce ?
- Sur la plage, Regarde,
près du rocher ! Tu vois ?
- Oui, ça y est, je l’ai
vu.
- C’est un
homme ?
- Je ne sais pas
encore.
- Il vient bien vers nous,
non ?
- Oui, je crois, suis
moi.
Ils progressèrent encore. Bert avait son solide bâton à la main. Ils s’arrêtèrent
près d’un buisson.
- Georges !
- Oui ?
- Ce n’est pas un homme,
c’est un animal.
- Un
animal ?
- Oui, et il a l’air gros.
Tu vas rejoindre les autres. Vous avancerez tout doucement.
- Je peux pas venir avec
toi ?
- Et s’il m’arrivait quelque
chose, qui prendraient soin d’eux ? Allez, file !
Bert grimpa au sommet de la dune. Pas de doute, c’était bien une bête. Elle était
noire ou grise. Elle avançait vite, très vite. Il n’y avait pourtant plus de loup dans la région ! Un loup ? … Et soudain, il comprit. Ce n’était pas un loup, c’était un chien, un gros
chien noir. Ce qui à la réflexion, n’était guère plus rassurant. Avec la faim, ils deviennent plus sauvages, plus cruels que les loups. Bert redescendit sur la plage et s’avança vers
l’animal.
Ce chien là avait peut-être beaucoup de défauts, mais, en tout cas, il n’était pas
méchant. Dès qu’il aperçut Bert, il se mit à aboyer joyeusement, les oreilles dressées. Arrivé à quelques pas de lui, l’animal s’assit et lui tendit la patte.
- Et bien, mon vieux, tu
nous as fait peur. Viens là, le chien, viens là, mon vieux.
Et il s’approcha pour lui caresser la tête. Il avait déjà vu des chiens noirs comme
lui au pays des marmottes. Ils adorent plonger dans les vagues, même en hiver. Ils sont d’une force peu commune. Celui ci, manifestement dressé, avait du s’échapper, peut être d’un bateau à quai.
Il devait venir de loin car les ports de ce coin de la côte n’accueillent que les barques de pêche à fond plat, pas les trois mats qui traversent l’océan.
- Si je suis un bélier, toi,
tu feras un fameux chien de troupeau.
- Oh, c’est un
chien !
- Qu’il est
beau !
La petite troupe entourait Bert et le chien
- D’ou vient
il ?
- Il s’appelle
comment ?
- Quel âge
a-t-il ?
Bert éclata de rire.
- Oh ! Oh ! Du
calme, les enfants, vous allez lui faire peur !
- Non, il a pas peur !
Regarde, il m’embrasse.
Le chien, en effet, avait adopté la petite Marie. Il lui passait sa grosse langue
rose sur le visage.
- Il va venir avec
nous ?
- Ca, c’est à lui qu’il faut
le demander. De toutes les façons, on va vite être fixé car il faut nous remettre en route. La nuit va tomber et ici, il n’y a rien pour s’abriter du vent.
Bert reprit la petite fille sur ses épaules. Le cortège se reforma. Le chien les
regarda s’éloigner. Un instant, il parut hésiter, humant le vent aux quatre coins de l’horizon. Et brusquement, il se décida. En trois ou quatre pas, il se porta en tête du petit troupeau, comme
s’il le guidait vers un but encore lointain.
Il faisait nuit noire lorsque Bert commanda la halte. Une vieille épave de barque
juste derrière la ligne de Crète des dunes, sur la lande, leur servirait d’abri. La mer était haute. Les vagues emplissaient l’espace de leurs fracas. Ils se taisaient pelotonnés dans leur
fatigue. Bert ouvrit comme le midi, des coquillages au goût de sel et de varech. A nouveau, les gourdes circulèrent.
- Il faut qu’on trouve à
manger. Georges, demain, on se lèvera avant l’aube tous les deux. Tu viendras avec moi. Toi, Eléonore, tu veilleras sur eux.
- D’accord,
Bert.
- Alors, ouste, on dort.
Serrez-vous les uns contre les autres ! Allez, plus que cela…Le chien, viens là, le chien.
Le chien, docile, se coucha tout contre la petite Marie.
- C’est bien. Ne bouge plus.
Bonne nuit, tout le monde. A demain.
Ainsi s’acheva la première journée.
Au plein milieu de la nuit, Eléonore réveilla Bert.
- Bert ! Bert !
Venez vite ! Louis est malade
- Sacrédié !
Dans l’obscurité, il s’approcha de l’enfant. Louis respirait fort, de façon saccadée.
Dans son sommeil, il gémissait doucement. Il parlait, des mots sans suite. Il délirait.
- Il a beaucoup de
fièvre.
L’enfant grelottait et son front était en sueur.
- Il lui faudrait un peu de
chaleur. Hélas…
Il prit un peu d’eau de la gourde dans le creux de sa main et humecta les lèvres du
malade.
- Viens, le chien, viens
là !
L’animal se coucha contre Louis.
- Va dormir, Eléonore,
et prend Marie dans tes bras pour qu’elle ne se refroidisse pas. Je vais veiller.
- Il va mal, n’est-ce
pas ? Il ne va pas……
- Je ne sais pas, Eléonore,
je ne sais pas. Je ne suis que le bélier du troupeau mais je ferais tout mon possible pour vous amener tous à bon port, tout mon possible…Allez, va dormir.
- Dieu vous
bénisse !
Bert s’appuya contre le bois pourri de l’épave et attendit le
matin.
L’aube allait se lever, grise, presque noire, déjà, sur la mer. La marée était
repartie au loin, là où on apercevait encore l’écume blanche des vagues en colère. Il commençait à pleuvoir, doucement, sans force, tristement.
Louis allait mieux. Il ne délirait plus. Sa fièvre semblait tomber. Il dormait enfoui
dans la fourrure du gros chien.
Bert se leva et alla voir les enfants, les uns après les autres. Ils semblaient ne
pas avoir trop souffert du froid de la nuit. Enfin, il alla secouer Georges.
- Viens.
Ensemble, ils s’éloignèrent du campement de fortune et prirent à travers la lande,
droit à l’est. Le chien voulu les suivre.
- Non, le
chien ; toi, tu restes, tu leur tiens chaud. Tu les gardes.
Le ciel était toujours gris mais il ne pleuvait plus lorsqu’ils revinrent à l’épave.
Bert portait un agneau dépecé en travers de ses épaules et un sac de toile plein de pommes. Georges avait un pain énorme sous le bras et les gourdes étaient pleines d’eau de
source.
Les enfants étaient réveillés. Ils avaient l’air abattu. Aucun ne se leva pour aller
au devant de Bert et de Georges. Eléonore tenait la petite Marie sur ses genoux.
- Lorsque au réveil,
ils ne vous ont pas vu, ils ont cru que vous nous aviez abandonnés. Ils se sont mis à pleurer en parlant de leurs parents. Je leur ai expliqué ce que vous m’aviez dit le premier soir. Je n’aurai
peut-être pas du.
- Si, petite, si. Tu as bien
fait. Il vaut toujours mieux savoir la vérité. Au reste, tu sais, ils avaient déjà deviné, déjà compris. Maintenant, ils savent, c’est mieux. Ils peuvent affronter leurs
souvenirs.
Bert se tourna vers la petite troupe.
- Je suis là les enfants,
tout va bien maintenant. On va manger et on va repartir. Plus vite on avancera et plus vite nous serons à l’abri.
- Tu nous laisseras plus
tout seul ?
- Si Marie, sûrement. Il
faudra bien que je trouve à manger… Mais il y a Eléonore, qui sera là pour veiller sur vous et le chien. Il t’a tenu chaud cette nuit ?
- Oh oui alors, très
chaud.
- Et toi, Louis, ca
va ?
Louis se redressa à moitié. Il était livide mais il trouva la force de
sourire.
- Oui, commandent, ça ira…ça
ira mieux dès que j’aurai mangé. J’ai faim.
Une quinte de toux lui coupa la parole.
- C’est Louis qui a raison.
Avant toute chose, il faut manger. Georges, tu monte faire le guet, là haut, sur la dune. Bertrand et Jeanne, allez chercher des branches de bruyère là-bas et faites un feu. Coupez les sous les
buissons, elles seront moins humides, elles feront moins de fumée. Prenez mon briquet à amadou. Et toi, Eléonore, viens m’aider.
- Et moi, qu’est-ce-que je
fais ?
- Toi, la puce ? Et
bien, toi …toi, tu cherches un nom pour le chien.
Tout en parlant, Bert avait sorti son grand couteau et commençait à découper la
viande.
LAST IROKOI © 2008
(Suite chapitre 4)
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