Il ne m’est pas possible d’imaginer Venise sans pluie.
Je ne sais pas pourquoi.
Le soleil, hormis entre deux averses pour une simple éclaircie, me semble sacrilège sur la façade des palais, à la surface des canaux… L’odeur de vase, de boue, d’humidité n’est acceptable que dans le froid. En été, avec la chaleur, cela sent l’égout… Et puis, Venise est une vieille femme dont les murs pourrissent et se fissurent de partout. Elle doit maquiller de brume toutes ses rides pour apparaître encore désirable.
C’est pour cela que je ne vais – je devrais plutôt dire que je n’allais – là- bas – pour mon plaisir ou pour mon travail- qu’en janvier ou février, au cœur de l’hiver, juste avant l’inhumaine marée du carnaval.
C’était il y a 5 ans.
Il pleuvait depuis 2 jours, depuis mon arrivée… pas une grosse pluie, non juste un crachin qui venait de la mer et qui donnait au ciel, les couleurs d’ardoise qu’on ne trouve que sur l’aile du goéland, qui habillaient les façades et les jardins, d’un soupçon de brume d’argent.
J’étais parti très tôt ce matin là.
La place Saint Marc était encore déserte et « Florian » ouvrait tout juste. Sur l’embarcadère, luisant de pluie, les gros navires et les frêles vaporettos tiraient sur leur ancre, encore endormis. Plus loin, les gondoles à l’amarre, troupeau de corneilles aux ailes repliées, se serraient frileusement les unes contre les autres.
Tout au bout du quai, crachant son gas-oil bleu, la navette du Lido m’attendait.
Je suis resté sur le pont malgré le vent, regarder la cité s’estomper, doucement, à l’horizon.
J’ai changé de bateau au Lido… immuable depuis « mort à Venise »… si l’on ignore l’injure du parking. J’allai à « Burano » prendre des photos. Je les avais promis à un ami pour décorer sa vitrine, dans le Marais, à Paris.
Burano est une toute petite île dans la lagune. Les offices de voyage et les bateliers font semblant de ne pas comprendre et tentent de vous vendre des billets (ils sont même prêts à les donner) pour Murano, ce temple du mauvais goût, ce piège de cristal factice pour touristes… tout le contraire de Burano, îlot de calme à l’image d’une Venise qui existait encore il y a un siècle ou deux. Là bas tout est minuscule, le quai du port sous le vent, la façade des maisons, bleue, terre de sienne, rouge brique ou ocre, les canaux avec leurs bateaux de pêche pour enfant et les boutiques.
Burano est un décor de « commedia dell’arte » où il fait bon vivre.
Le bateau, bien que de tonnage plus fort que celui du Lido, se mit à tanguer sur la crête blanche des vagues et il fit brusquement plus froid, un froid pur et piquant comme du vin d’Italie. J’étais presque déçu que l’on accostât déjà.
J’ai travaillé jusqu’à midi dans les ruelles vides et sur les canaux déserts avec pour seule compagnie, les oiseaux de mer qui m’accompagnaient en piaillant.
J’ai mangé un plat de pâtes avec un verre de « Lacrima Christie ». Derrière les vitres du restaurant, la pluie tombait doucement sur le canal. Vers 13 H 00, j’ai repris le bateau pour Venise en faisant comme à l’aller, escale au Lido.
L’arrivée sur la cité fut un enchantement… Clochers et campaniles, lentement accouchés de la brume, comme une toile de Turner, habillée de spectres…
Le bateau a longé l’Arsenal avant d’accoster. Il était 14 H 30. Trop tôt pour déjà rentrer à l’hôtel
Je suis parti à pied, au hasard, sous la pluie, fine, dans Venise silencieuse, comme anesthésiée.
J’ai passé le Rialto, seul endroit où j’ai vu des touristes se bousculer dans la galerie marchande. J’ai traversé la halle, juste derrière, là où Venise sent si bon l’eau. Je suis arrivé devant le théâtre de la « Fenice » qui était en reconstruction, à l’époque, après qu’un incendie l’eut détruit. J’ai fais un détour pour aller voir la statue de Goldoni, ce « Molière italien » que la Révolution Française a laissé mourir de faim, comme un chien, sur le pavé de Paris…
C’est mon dernier repère, mon dernier souvenir. Après, je ne sais plus…
La cité est un labyrinthe de ruelles tordues et de ponts incertains, d’arrière cours, d’impasses où l’on tombe brusquement sur une chapelle humble qui, on le jurerait, n’était pas là au dernier voyage ; on découvre, derrière une porte défendue par un diable grimaçant, un minuscule jardin de roses givrées…
Je me revois marcher comme on rêve… découvrant mille trésors, somnambule aux aguets me laissant seulement guider par l’instant, par l’instinct… je n’avais même plus conscience de la nuit qui tombait, de la pluie qui trempait mon manteau et du froid qui glaçait mon front et mes joues.
J’étais libre… comment décrire cela ?
Ce sont les cloches qui m’ont réveillé ; mille cloches de mille clochers. J’ai compté : 17 coups ; il était 17 heures et j’étais perdu au centre du labyrinthe…
Non, disons plutôt que j’ai eu le rare privilège, une fois dans ma vie, de m’égarer dans Venise.
J’étais sur un pont de bois, qui grinçait sous mon poids. Dessous, un bras d’eau morte se terminait en impasse, entre 2 rangées de palais rongés d’humidité. Tout au bout, amarrées sous les quais de bois vermoulu, une multitude de gondoles avaient été laissées là pour achever leur voyage, pour mourir…
Beaucoup, remplies d’eau, surnageaient avec peine, en gémissant dans la brume ; de certaines, on ne voyait plus que la proue qui sortait du marigot tel le bras d’un noyé qui va bientôt se laisser couler. La plupart, totalement immergées, dans la transparence douteuse de l’eau sombre, formaient un troupeau d’ombres, de spectres, d’animaux fabuleux…
Je suis allé m’asseoir sur la berge. L’endroit était désert même si, dans le silence, on percevait quelques notes d’accordéon, des accords de guitare, un rire de femme ou les pleurs d’un enfant.
Venise entourait de vie ces bateaux qui achevaient de mourir.
La nuit était presque tombée.
C’est alors que j’ai aperçu, plus loin, sur l’eau, le reflet d’un clocher dont l’horloge était éclairée par les dernières lueurs du jour. La pluie avait cessé. Elle ne rayait plus la surface du marigot. L’image était nette, tellement nette que je pouvais lire l’heure que marquait les aiguilles au cadran : 3 H 10
L’horloge était arrêtée.
Mais quand j’ai relevé la tête pour voir ce clocher, je ne l’ai pas trouvé. Aussi loin que portait mon regard, tout autour de moi, ce n’était que maisons basses et palais en ruine, sans clocher ni campanile.
Je suis passé sur l’autre rive : rien… ni horloge, ni clepsydre, ni même de cadran solaire comme il y en a tant dans la cité ;
Rien ici pour compter le temps…
Dans l’eau, la vision avait disparu. De quelque endroit que je cherche, plus rien, rien que la nécropole de gondole…
J’ai encore fait 2 ou 3 fois le tour du marigot et je me suis même éloigné dans les ruelles alentour. Je n’ai rien trouvé dans la nuit…
Quand je suis rentré à l’hôtel, il était plus de 20 heures. J’étais transi de froid. Je n’ai pas eu le courage de ressortir pour diner. J’ai commandé une infusion et je me suis couché. Quand je fermais les yeux, je revoyais le reflet du cadran : 3 H 10 : Je ne me suis endormi que vers minuit en dépit de ma fatigue.
Je suis reparti 3 jours après pour Paris sans réussir à retrouver le cimetière de gondoles. Le concierge de l’hôtel n’en avait jamais entendu parler. Même les gondoliers n’avaient pas l’air de trop savoir. Quand je parlais du clocher et de l’horloge, ils détournaient le regard, l’air gêné. J’ai compris qu’il y avait des choses dont il ne fallait pas trop parler ici. Un seul m’a emmené vers le quartier juif, sur un canal perdu, en me demandant un pourboire royal. Il y avait effectivement 3 ou 4 gondoles au rebut mais rien à voir avec ma nécropole flottante.
Depuis, je ne suis jamais retourné à Venise
Aujourd’hui encore, je me demande ce qu’a voulu me dire ce lieu magique et mystérieux ? De quoi voulait-il me prévenir ? D’un danger ? D’une menace ? Quelle était cette alarme ?
Quel était ce signe ?
3 heures 10 : J’ai peur de comprendre trop tard la signification de ce message …
Oui, je ne suis jamais retourné à Venise et je crois que je n’y retournerai jamais…
LAST IROKOI © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »
la marche, la déambulation dans une ville... que ce soit Paris, Boston ou Venise permet de s'évader, permet de s'envoler...
Flaner, errer tous ces verbe pour moi sont synonyme de liberté...
Bonen fin de semaine
très cordialement
L.Irokoi
Mais lorsqu'on a vu ne serait ce qu'une fois cette ville... ce reve peut on l'oublier? peut on en ressortir?
Très cordialement; bonne fin de semaine
L.Irokoi
J'ai beaucoup aimé.
Nicole
Et merci pour votre visite et pour ce com' très sympa...
C'est vrai que souvent il n'y a pas de fin dans mes histoires ou plutôt il y en a plusieurs ce qui permet au lecteur de choisir....
Pour le message c'est vrai que j'ai choisi une signification plutôt sombre... surement parce que ce cimetière de gondoles existe et que je l'ai vu.... et que l'endroit est très très nostalgique...
Maintenant en effet il y a d'autres suppositions possibles
Encore merci et bonne soirée
L.Irokoi
Merci de votre visite,
Josiane Leveque
le site est à ce point emouvant que je me suis pris au jeu et en écrivant j'étais reparti deux heures durant ,là bas...
Bon, tres bon week end
L.Irokoi
Bonne soirée et bonne fin de semaine...
C'est vrai que le site du cimetière de gondoles est assez poignant... les gondoles cela renvoit à la vie, à l'amour, à la poesie de cette ville.. et on n'imagine pas qu'elles puissent mourir un jour...j'ai aimé écrire cette histoire plus peut être que d'autres car en la rédigeant, j'étais là bas...
je crois qu'avec la newsletter, on est en quelque sorte abonné et c'est un grand plaisir pour moi que tu t'abonnes à ces histoires de tous les jours...
bon week end
L.Irokoi
quoi de neuf?
A plus, on m'attend pour l'apéro...
La fin est très étrange et me fait penser aux transes des shamans où aux visions des yogi...là où le monde du rêve, du sommeil profond, celui de la veille, le passé et l'avenir sont tous contenu dans l'instant présent.
Bonsoir
Armelle
Effectivement lorsqu'il traverse la ville il est en transe... quand je marche, et que je pars dans mes pensées, je ne suis plus là, je suis dans mon monde, j'écris en marchant en fait... quelque part...
Merci pour ton COM'
A bientôt
L.Irokoi
Et c'est tant mieux parce que ton texte donne froid. La pluie fine qui mouille les vêtements et qui manifestement lave les visions héhé.
J'aime beaucoup l'atmosphère qui se dégage de ce récit. J'aime énormément flâner au détour des ruelles et entrer là où personne n'ose s'aventurer. On voit des choses formidables!
Je parlais il y a peu de Venise avec un papa au foot et ton texte me ramène à ses paroles : "il faut voir Venise l'hiver, sous la pluie, c'est là qu'elle se révèle et devient magique".
Je t'avoue que je rêve d'y aller au moment du Carnaval parce que je suis férue de costumes et de masques. Mais je pense comme toi que l'âme d'une ville n'est pas dans ce genre de fastes, aussi beaux soit-il.
Peut être devrais tu reprendre le chemin de tes souvenirs et rechercher ce lieu magique avec la même envie de découverte qu'à l'époque.
Si tu es resté le même tu devrais retomber sur les mêmes pas non?
Je ne vois pas non plus de message négatif dans ce "3h10". C'est peut être l'heure de ta naissance non?
ou simplement le temps nécessaire pour partir des lieux touristiques, faire ton escapade et revenir dans le monde des vivants grouillant lol
Le précédent texte que j'avais lu, l'artiste voulait se perdre avec son modèle. Il y a une certaine constance dans tes textes : la fuite, l'évasion, se perdre quelque part...etc...
Je te souhaite de retrouver cet endroit et qu'il ressemble surtout au magnifique souvenir que tu en as gardé.
Bises et très bon week end. Je reste encore un peu sous le tipee, je crois que la brume dehors ne s'est pas encore dissipée lol
Lady :-)
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Hello Lady,
reste tant que tu veux dans tipee, tu es chez toi...
La période du carnaval est surement interessante mais il ya trop de monde pour moi. un copain y était cette année... c'est très beau mais assourdissant... un peu comme le mont st michel au mois d'aout... je le prefere en fevrier après la tempete on l'a pour nous tout seul...

Par contre les costume sont splendides... je me souviens d'une robe dans une vitrine derriere la place San Marco... si tu vas sur mon site " dante" je crois qu'il y a la photo...
Je nesuis pas né à TROIS heures DIX mais à DIX heures du matin... j'ai toujours été un fainèant
Bises, à bientôt
L.Irokoi
je ne suis jamais retournée à Venise et je le regrette, peut être un jour.... cette ville mystérieuse m'a vraiment marquée, d'autant que je n'y allais pas en temps que touriste mais chez l'habitant pour travailler, je l'ai donc vue vivre telle qu'elle est vraiment....
bon dimanche à toi
Peut etre un effet du rechauffement climatique?
Non serieusement, je n'ai jamais vu Venise que sous la pluie mais je n y suis jamais allé en été... pour les raisons données dans l'histoire...
Cela dit: il tombe chaque année environ 780 ml de pluie sur Venise... et sur Bruxelle??? 800 ml... il pleut autant à Venise qu'à Bruxelle... (j'ai pris bruxelle au hasard.)
Quand au cimetière de gondoles, l'endroit existe vraiment... mais je ne l'ai jamais retrouvé... non serieusement, mon épouse l'a prit en photo... mais cela ne s'invente pas: on a perdu les photos... cet endroit est maudit.
Enfin tout a fait d'accord avec toi pour dire que Venise n'est pas un musée mais une ville ou l on vit vraiment... j'adore les halles et ses dépendances... par exemple
Merci pour ton com'
Bonne soirée
Très cordialement
L.Irokoi
Cette part de mystère, cette nostalgie dans l'écriture est ressentie.
Amicalement
J'ai aussi beaucoup aimé l'écrire car j'aime le XIXème siecle et l'ambiance qui régnait est très interessante à peindre.
merci encore
très cordialement
L.irokoi