Dimanche 10 mai 2009 7 10 05 2009 22:56

Il ne m’est pas possible d’imaginer Venise sans pluie.

 

Je ne sais pas pourquoi.

 

Le soleil, hormis entre deux averses pour une simple éclaircie, me semble sacrilège sur la façade des palais, à la surface des canaux… L’odeur de vase, de boue, d’humidité n’est acceptable que dans le froid. En été, avec la chaleur, cela sent l’égout… Et puis, Venise est une vieille femme dont les murs pourrissent et se fissurent de partout. Elle doit maquiller de brume toutes ses rides pour apparaître encore désirable.

 

C’est pour cela que je ne vais – je devrais plutôt dire que je n’allais – là- bas – pour mon plaisir ou pour mon travail- qu’en janvier ou février, au cœur de l’hiver, juste avant l’inhumaine marée du carnaval.

 

C’était il y a 5 ans.

 

Il pleuvait depuis 2 jours, depuis mon arrivée… pas une grosse pluie, non juste un crachin qui venait de la mer et qui donnait au ciel, les couleurs d’ardoise qu’on ne trouve que sur l’aile du goéland, qui habillaient les façades et les jardins, d’un soupçon de brume d’argent.

 

J’étais parti très tôt ce matin là.

 

La place Saint Marc était encore déserte et « Florian » ouvrait tout juste. Sur l’embarcadère, luisant de pluie, les gros navires et les frêles vaporettos tiraient sur leur ancre, encore endormis. Plus loin, les gondoles à l’amarre, troupeau de corneilles aux ailes repliées, se serraient frileusement les unes contre les autres.

 

Tout au bout du quai, crachant son gas-oil bleu, la navette du Lido m’attendait.

 

Je suis resté sur le pont malgré le vent, regarder la cité s’estomper, doucement, à l’horizon.

 

J’ai changé de bateau au Lido… immuable depuis « mort à Venise »… si l’on ignore l’injure du parking. J’allai à « Burano » prendre des photos. Je les avais promis à un ami pour décorer sa vitrine, dans le Marais, à Paris.

 

Burano est une toute petite île dans la lagune. Les offices de voyage et les bateliers font semblant de ne pas comprendre et tentent de vous vendre des billets (ils sont même prêts à les donner) pour Murano, ce temple du mauvais goût, ce piège de cristal factice pour touristes… tout le contraire de Burano, îlot de calme à l’image d’une Venise qui existait encore il y a un siècle ou deux. Là bas tout est minuscule, le quai du port sous le vent, la façade des maisons, bleue, terre de sienne, rouge brique ou ocre, les canaux avec leurs bateaux de pêche pour enfant et les boutiques.

 

Burano est un décor de « commedia dell’arte » où il fait bon vivre.

 

Le bateau, bien que de tonnage plus fort que celui du Lido, se mit à tanguer sur la crête blanche des vagues et il fit brusquement plus froid, un froid pur et piquant comme du vin d’Italie. J’étais presque déçu que l’on accostât déjà.

 

J’ai travaillé jusqu’à midi dans les ruelles vides et sur les canaux déserts avec pour seule compagnie, les oiseaux de mer qui m’accompagnaient en piaillant.

 

J’ai mangé un plat de pâtes avec un verre de « Lacrima Christie ». Derrière les vitres du restaurant, la pluie tombait doucement sur le canal. Vers 13 H 00, j’ai repris le bateau pour Venise en faisant comme à l’aller, escale au Lido.

 

L’arrivée sur la cité fut un enchantement… Clochers et campaniles, lentement accouchés de la brume, comme une toile de Turner, habillée de spectres…

 

Le bateau a longé l’Arsenal avant d’accoster. Il était 14 H 30. Trop tôt pour déjà rentrer à l’hôtel

 

Je suis parti à pied, au hasard, sous la pluie, fine, dans Venise silencieuse, comme anesthésiée.

 

J’ai passé le Rialto, seul endroit où j’ai vu des touristes se bousculer dans la galerie marchande. J’ai traversé la halle, juste derrière, là où Venise sent si bon l’eau. Je suis arrivé devant le théâtre de la « Fenice » qui était en reconstruction, à l’époque, après qu’un incendie l’eut détruit. J’ai fais un détour pour aller voir la statue de Goldoni, ce « Molière italien » que la Révolution Française a laissé mourir de faim, comme un chien, sur le pavé de Paris…

 

C’est mon dernier repère, mon dernier souvenir. Après, je ne sais plus…

 

La cité est un labyrinthe de ruelles tordues et de ponts incertains, d’arrière cours, d’impasses où l’on tombe brusquement sur une chapelle humble qui, on le jurerait, n’était pas là au dernier voyage ; on découvre, derrière une porte défendue par un diable grimaçant, un minuscule jardin de roses givrées…

 

Je me revois marcher comme on rêve… découvrant mille trésors, somnambule aux aguets me laissant seulement guider par l’instant, par l’instinct… je n’avais même plus conscience de la nuit qui tombait, de la pluie qui trempait mon manteau et du froid qui glaçait mon front et mes joues.

 

J’étais libre… comment décrire cela ?

 

Ce sont les cloches qui m’ont réveillé ; mille cloches de mille clochers. J’ai compté : 17 coups ; il était 17 heures et j’étais perdu au centre du labyrinthe…

 

Non, disons plutôt que j’ai eu le rare privilège, une fois dans ma vie, de m’égarer dans Venise.

 

J’étais sur un pont de bois, qui grinçait sous mon poids. Dessous, un bras d’eau morte se terminait en impasse, entre 2 rangées de palais rongés d’humidité. Tout au bout, amarrées sous les quais de bois vermoulu, une multitude de gondoles avaient été laissées là pour achever leur voyage, pour mourir…

 

Beaucoup, remplies d’eau, surnageaient avec peine, en gémissant dans la brume ; de certaines, on ne voyait plus que la proue qui sortait du marigot tel le bras d’un noyé qui va bientôt se laisser couler. La plupart, totalement immergées, dans la transparence douteuse de l’eau sombre, formaient un troupeau d’ombres, de spectres, d’animaux fabuleux…

 

Je suis allé m’asseoir sur la berge. L’endroit était désert même si, dans le silence, on percevait quelques notes d’accordéon, des accords de guitare, un rire de femme ou les pleurs d’un enfant.

 

Venise entourait de vie ces bateaux qui achevaient de mourir.

 

La nuit était presque tombée.

 

C’est alors que j’ai aperçu, plus loin, sur l’eau, le reflet d’un clocher dont l’horloge était éclairée par les dernières lueurs du jour. La pluie avait cessé. Elle ne rayait plus la surface du marigot. L’image était nette, tellement nette que je pouvais lire l’heure que marquait les aiguilles au cadran : 3 H 10

 

L’horloge était arrêtée.

 

Mais quand j’ai relevé la tête pour voir ce clocher, je ne l’ai pas trouvé. Aussi loin que portait mon regard, tout autour de moi, ce n’était que maisons basses et palais en ruine, sans clocher ni campanile.

 

Je suis passé sur l’autre rive : rien… ni horloge, ni clepsydre, ni même de cadran solaire comme il y en a tant dans la cité ;

 

Rien ici pour compter le temps…

 

Dans l’eau, la vision avait disparu. De quelque endroit que je cherche, plus rien, rien que la nécropole de gondole…

 

J’ai encore fait 2 ou 3 fois le tour du marigot et je me suis même éloigné dans les ruelles alentour. Je n’ai rien trouvé dans la nuit…

 

Quand je suis rentré à l’hôtel, il était plus de 20 heures. J’étais transi de froid. Je n’ai pas eu le courage de ressortir pour diner. J’ai commandé une infusion et je me suis couché. Quand je fermais les yeux, je revoyais le reflet du cadran : 3 H 10 : Je ne me suis endormi que vers minuit en dépit de ma fatigue.

 

Je suis reparti 3 jours après pour Paris sans réussir à retrouver le cimetière de gondoles. Le concierge de l’hôtel n’en avait jamais entendu parler. Même les gondoliers n’avaient pas l’air de trop savoir. Quand je parlais du clocher et de l’horloge, ils détournaient le regard, l’air gêné. J’ai compris qu’il y avait des choses dont il ne fallait pas trop parler ici. Un seul m’a emmené vers le quartier juif, sur un canal perdu, en me demandant un pourboire royal. Il y avait effectivement 3 ou 4 gondoles au rebut mais rien à voir avec ma nécropole flottante.

 

Depuis, je ne suis jamais retourné à Venise

 

Aujourd’hui encore, je me demande ce qu’a voulu me dire ce lieu magique et mystérieux ? De quoi voulait-il me prévenir ? D’un danger ? D’une menace ? Quelle était cette alarme ?

Quel était ce signe ?

 

3 heures 10 : J’ai peur de comprendre trop tard la signification de ce message …

 

Oui, je ne suis jamais retourné à Venise et je crois que je n’y retournerai jamais…

 

LAST IROKOI © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »

 

Par lastirokoi - Publié dans : page 1 - Communauté : Pensées d'ailleurs
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