Mes 2 moteurs diesel donnent toute leur puissance sur la route droite, parfaitement rectiligne depuis « Alice » que j’ai quittée il y a plus de 200 kilomètres maintenant. C’est la nuit. La lune et mes phares éclairent jusqu’à l’horizon, un désert immense et plat, le Bush, mon pays.
Encore 1300 kilomètres environ avant Darwin où je dois livrer les 200 tonnes d’acier et de bois que je tire sur les 4 remorques de mon « train routier ».
Je vais bientôt m’arrêter au « parking » et en pleine charge comme aujourd’hui, il me faut 2 kilomètres pour m’arrêter. Alors ; je commence à ralentir.
Le parking, c’est une simple plaque de béton sans abri, juste là pour faire souffler les monstres et leur chauffeur, de jour comme de nuit. C’est surtout là qu’on se retrouve entre potes autour de packs de bières pour discuter et rigoler.
Je suis patron d’une grosse flotte de camions. J’ai des contrats jusqu’en Tasmanie. J’ai essayé de rester dans mon bureau de Sydney mais j’aime trop la route et le désert…alors, une fois par mois, je prends le volant d’un convoi et je traverse le continent
Tout le monde m’appelle Melky à cause de ma peau aussi blanche que du lait. Je suis né ici, dans le bush mais mon grand père était français. Je suis très fier de mes racines alors je compte les distances en kilomètres et je préfère le vin à la bière…
Je suis à 500 mètres du parking et j’aperçois déjà les silhouettes de mes 2 potes qui m’attendent. Il y a Balt, un géant noir, plus de 2 mètres de hauteur. Né à boston, il y a presque 40 ans, il a émigré ici avec toute sa famille quand il avait une dizaine d’années. Il en a bavé. Il a débuté comme vacher. C’est aujourd’hui le plus gros éleveur de moutons dans ce coin du Queensland… il a aussi un cœur gros comme ça. A coté de lui, le petit chauve aux rares cheveux roux, c’est Gaspar Von Goldstein, grand spécialiste en pierres précieuses. Riche à millions, il ne retournera jamais en Allemagne.
J’arrête le monstre et j’ouvre ma portière. Le silence du bush, la nuit, m’impressionne toujours… Déjà, mes potes viennent à ma rencontre en riant Ils ont des bouteilles de champagne débouchées dans les mains.
Balt, mon vieux géant, me broie la main. Il est surexcité.
- Hey, man ; tu sais pas ?… tu sais pas ? Et bien, Joe, Joe, il est papa… ça y est… Mimi, sa femme, a accouché ce soir… un garçon… c’est un garçon… il vient de me le dire à la radio…
On peut plus l’arrêter... Gaspar nous rejoint. Il m’ouvre une bouteille encore embuée de froid. Lui aussi est content, vraiment content… je le sens même ému derrière ses lunettes rondes, quand on trinque en entrechoquant nos bouteilles… Il faut dire qu’on n’a pas l’habitude… aucun d’entre nous n’a de famille, de femme ou d’enfant.
Et puis joe, c’est un peu le 4ème de notre bande, le plus jeune, le petit frère…et même, c’est souvent à cause de lui que le samedi, la soirée se termine en bagarre contre les fermiers du coin, dans les bars où on termine la nuit.
Car Joe est un « abo » comme on dit ici : un aborigène… et même s’il a la peau presque aussi blanche que la mienne, bonjour le racisme … on leur pardonne pas aux abo, d’avoir été les premiers, ici, d’avoir des droits sur les terres que ces connards d’english leur ont piquées… nous, on n’aime pas trop les « english », ils n’ont rien compris et un jour, ça va chauffer comme en Afrique du Sud…
Joe, lui, il demande rien… aucune terre ; il veut travailler, c’est tout. C’est un mec formidable. Il est employé au chemin de fer… ouvrier sur les voies. Lui, son truc, c’est le bois. Il taille et pose les traverses… tellement fort dans sa spécialité, qu’il a été désigné comme chef d’équipe… pas facile et rare pour un abo d’être chef même s’il est payé deux fois moins qu’un blanc.
Il a épousé Mimi, une « abo » elle aussi. Elle partage cette vie, pas simple tous les jours. Ils déménagent sans cesse, suivant les chantiers, le long de la voie. De toute façon, ils n’ont pas droit aux logements sociaux. Souvent, ils sont la cible d’insultes, de mépris, de vexations… mais ni l’un ni l’autre ne réplique. Et quand, dans la file d’attente à la coopérative, on passe devant elle, elle ne dit rien ; elle attend « son » tour.
Quand on a su que Mimi était enceinte, on a proposé à Joe de l’aider pour le pognon, pour le petit… il a pas accepté un quart de dollar. Je crois même qu’on l’a un peu vexé ce jour là.
On s’installe pour boire et manger sur le parking en parlant du bébé.
Gaspar dit qu’il serait bien qu’il fasse ses études aux US, une grande université… pour devenir prof de philo. Quand on lui a demandé pourquoi la philo… il n’a pas répondu et il a éclaté de rire. Balt, lui, veut lui apprendre la boxe dès qu’il aura l’age, vers 5 ans. Très sentencieusement, il déclare que la boxe c’est la meilleure école de la vie…
- Et je sais de quoi je parle… n’oubliez pas : j’ai été vice champion de district. Si j’avais voulu, je serais passé pro…
Quand à moi je n’ai aucun doute, il faut qu’il apprenne à conduire le plus vite possible…vers 10 ou 12 ans. Et qu’il vienne avec moi faire quelques voyages pour apprendre la route… La Route !!!
C’est Balt qui a l’idée. Il faut qu’on aille les voir, maintenant, tout de suite, pour leur faire la surprise… ils sont pas loin : quoi… 200 Kilomètres. En prenant le 4 X 4 tout neuf de Gaspar, on peut y être en heure et demi… comme j’hésite à cause de mon convoi, ils me promettent de me ramener avant 5 heures du matin. Alors je vais fermer ma cabine.
On va pisser tous les 3, sous les étoiles, face au désert. Soudain, Gaspar se met à gueuler…
- Mais hé !!!… faut amener des cadeaux… des cadeaux pour une naissance, c’est in-dis-pen-sa-ble…
Il est drôle Gaspar… des cadeaux en plein désert. On cherche en rattachant nos braguettes… c’est Balt qui trouve le premier.
On va passer chez lui. Juste un petit détour de 30 kilomètres et il va prendre dans son garage, une Harley superbe. On lui dit que le bébé est, peut être, un peu jeune pour une moto. Mais Balt nous répond que le bébé, comme on dit, il sera bien content de l’avoir dans quelques années, la Harley, rapport aux filles qui voudront faire un tour dessus et qu’en attendant, pour pas qu’elle rouille, Joe n’aura qu’à la prendre pour aller travailler. Comme ça il rentrera plus vite à la maison et son fils le verra plus vite… c’est un beau cadeau : un papa plus vite présent, non ? On est forcé de dire que oui.
Gaspar, lui, file dans la boite à gants de sa Land Rover. Il ramène un écrin qu’il ouvre… je n’ai jamais vu une opale plus grosse, plus lumineuse. Il nous explique qu’il a trouvé cette pierre il y a 5 ou 6 ans sur une de ses concessions, qu’il l’a gardé pour le jour où il demandera une femme en mariage mais comme, maintenant, il se trouve un peu vieux pour se marier, il va l’offrir à Mimi. On lui dit que c’est un cadeau de plusieurs millions de dollars, que Mimi l’acceptera pas. Gaspar se met en colère. Il nous dit que c’est pas le fric qui compte dans cette histoire là. Simplement, avec cette pierre, elle sera la plus belle des mamans du monde et elle serait bien bête de refuser à son fils, une maman aussi belle. On n’est pas convaincu mais Gaspar a un tel baratin : sur qu’il va la forcer à garder la pierre.
Moi, j’ai beau réfléchir : rien, aucune idée. Ils commencent à se foutre de moi quand brusquement je trouve. Je file dans ma cabine et je reviens avec ma guitare, un bel instrument qui vient de mon grand père, il parait. Mais je suis nul en musique et j’en joue jamais. Elle sera pour le bébé quand il aura l’âge. En attendant, Joe, qui se débrouille bien, rien qu’à l’oreille, pourra en jouer. C’est aussi un beau cadeau, un papa musicien non ?… pour les berceuses par exemple…
Quand on arrive devant la baraque en bois de Joe et Mimi, il est minuit pile. Il y a encore de la lumière et du monde à l’intérieur.
Ce sont des amis de Joe et Mimi… des « abo » pour la plupart, mais aussi des blancs, des noirs, des asiatiques ; des copains du train, des manœuvres, des mineurs, des vachers… tous pas trop bien vêtu, ne respirant pas la richesse mais tous avec un cadeau dans les mains : un quartier de viande, une livre de farine, du tabac, un litre de lait, du linge pour les couches…
On s’arrête devant la porte, un peu ému… Joe nous tombe dans les bras. Il nous fait entrer tandis que Balt béquille la Harley.
Leurs copains s’écartent pour nous laisser passer. Alors on voit… on voit le spectacle le plus tendre, le plus merveilleux que l’on puisse imaginer.
Le couple entoure, protège le bébé qui dort dans un petit pétrin de bois plein de paille fraîche. Mimi, encore un peu pâle mais lumineuse, le regarde et Joe admire Mimi… sa Mimi. Tout n’est que paix et sérénité, écrin de douceur pour ce petit bout d’homme couleur de pain d’épice.
C’est Balt qui pose la question :
- Au fait, c’est quoi son prénom ?
§
§ §
Derrière la fenêtre, juste avant le désert que longe la voie ferrée, des bêtes se sont approchées et regardent la scène en silence.
Il y a là Dame Emeu qui murmure :
- Qu’il est mignon ! Qu’il est adorable…
Un vieux kangourou gris, un peu mité et très bougon, lui répond :
- Mignon, mignon… c’est vite dit : je lui donne pas trois ans pour essayer de monter sur votre dos en vous arrachant les plumes. On verra si vous le trouvez toujours aussi mignon.
Dame Emeu ne répond pas tout de suite. Elle frissonne :
- Vous ne trouvez pas qu’il fait froid. Quand je pense qu’ils n’ont même pas de feu, ni de cheminée…
Kangourou réplique :
- Que voulez vous qu’on y fasse ? vous ne voulez tout de même pas entrer et demander, bien poliment, si on peut le réchauffer, vous, à la chaleur de vos plumes et moi, de mon pelage… Pourquoi pas en soufflant notre haleine dessus pendant que vous y êtes ?…
Dame Emeu le regarde en fronçant les sourcils[1]. Kangourou se reprend :
- Non ?... vous ne trouvez pas ?... Quoi ?... J’ai dit une connerie là ?
Pendant ce temps, la lune s’est couchée mais, ce qui est sur, c’est que, toute la nuit, juste au dessus de la baraque, l’Etoile du Sud continuera à guider tous ceux qui viendront saluer le fils de Joe et Mimi…
Last Irokoi © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »
[1] Quelqu’un peut il me dire si une dame Emeu a des sourcils qu’elle pourrait froncer?
C'est comme un conte de Noël... Un bébé dans le froid et la paille entouré d'animaux et d'amis... Un délicieux conte... Ce que je trouve le plus émouvant, c'est que chacun des 3 amis va donner en guise de cadeau un peu de lui-même et de la vision qu'il a du bonheur, en cette ocasion unique qu'est la naissance d'un enfant...

Merci très sincèrement LI de ce moment de pur bonheur.
Sasha
PS : dans les contes tous les animaux ont les "tics, manies, et langages" des êtres humains, c'est bien connu
Oui et d'ailleurs je me demande si cette version rock and roll de la nativité ne me vaudra pas quelques années de purgatoire..
Ce qui est drole c'est qu'autour de moi personne ne s'est aperçu que Joe (Joseph) travaille le bois, Les traverses de chemin de fer comme il y a 2 millénaire un autre faisait des charpentes...
Bon week end L.Irokoi
Je reviendrai découvrir ton texte demain.
Bon courage puisque tu travailles demain
Lady :-)
pas de probleme tu peux rester toi et ta moto sous le tipee il y a plein de peaux de caribou et il fait chaud...
Si j'avais su que tu faisais de la moto je t'aurais écris une "special" dédicace pour l'histoire "Harley man"
reviens quand tu le veux tu le sais tu es la bienvenue...
Bises
L.Irokoi
Merci pour cette chtite histoire
C'est juste une histoire perso entre moi et les emeux, un compte à régler...
Bon week end
L.Irokoi
Il fait encore bon à cette heure et je profite pour prendre encore quelques grammes de soleil.
Bon ben voilà, j'ai demandé à mon mari, j'ai cherché sur le Net suite à ton texte et je me demande s'il y a une différence entre maori et aborigène...
Parce qu'on décrit les Maoris comme des aborigènes de nouvelle zélande alors j'y perds mon latin
N'empêche cette crêche improvisée dans le bush m'a bien fait rire. J'étais partie dans le sérieux de ton histoire, très cool au demeurant et j'ai cru que tu avais fumé un pét quand je suis tombée sur la deuxième partie
C'est qu'on n'est jamais assez méfiant mais en plein désert le soleil, ça tape !
Je te taquine mais j'ai adoré le ton joyeux et le profil des personnages, leur générosité si touchante.
As tu déjà reçu un de ces cadeaux incroyables souvent faits par les enfants? : leurs plus beaux cailloux, une coquille d'escargot sublime, leur bille la plus précieuse emballée dans du papier journal...etc...
L'improvisation donne souvent lieu a des idées formidables comme tu les décris là.
Et toi, as tu déjà offert de ces cadeaux sortis de nulle part?
Je cherche; j'ai offert il y a peu à un ami amoureux des roses, une pomme de pin surprenante en forme de petite rose justement. Ca l'a beaucoup amusé
Tu pourras glisser à Dame Emeu et au Kangou de ne pas danser autour du tipee cette nuit?
Tiens , je viens de voir passer un kangourou... mdrrrr
Bonne soirée à toi
Lady;-)
Je t'avais répondu mais le message s'est perdu dans la stratosphere...
Déja je m'excusais pour mon retard: mais cette semaine trop de boulot: 3 caribous à chasser, 4 ou 5 visages pales à scalper une danse de la pluie pour le jardin (CA a marche aujourd hui d'ailleurs) et quelques verres d'eau de feu a boire avec quelques sechems amis...
Ensuite, puisque tu as pris le dico tu as du voir qu'un aborigène c'est celui qui vit de tout temps dans un pays depuis les origines de celui ci: je suis un abo europeen...
quand aux cadeaux, les vrais rois mages offraient de la myrthe et d'autres parfums d'orient... Impossible de faire de la pub pour dior ou shalimar...
Enfin: les Emeus c'est un vieux compte que j'ai à regler avec eux et si tu en connais certains dis leur de traverser la rue s'ils m'aperçoivent en ville sur le même trottoirs qu'eux... car sur et certain que cel a ferait du vilain...
Voila my lady, je vais reprendre ma danse à l'envers cette fois ci pour faire revenir le soleil.
Bon week à toi et a toute ta famille...
Very très hugn cordialement
L.Irokoi
Mille pardon de répondre si tard...
Un bébé a plus de force pour changer le monde qu'une armée de mille homme sur équipée...
Merci pour cette visite et ce com' hyper sympa
Très bon week end
L.Irokoi
Tes histoires sont très fortes, en émotions de toutes sortes, j'adore...
merci d'être venu et d'avoir laissé ce com' comme tjrs très sympa.
J'ai les mêmes pb informatique que toi... ca dec... chez over...
très bon week end et à très bientôt
L.Irokoi
Il y avait longtemps que je n'avais pas foulé les routes du Bush sur tes mots... Toujours aussi émouvantes tes histoires et celle-ci en particulier, bien sûr, avec ses sentiments d'hommes, d'Homme et d'Animal, une ode à la famille...
Aucun cadeau, ni trésor ne remplacera jamais le fait d'être Heureux Ensemble, tout simplement !
OUi, pour une fois un peu plus d'espoir et de tendresse dans cette histoire...
Ode à la (Sainte) famille et à l'amitié... Pamphlet contre la betise et le rascisme et minuscule toute minuscule contribution pour faire savoir ce que nous avons fait, nous autres hommes "civilisés" (sic) sur un continent tout entier...
Merci pour ce com' et à tout de suite sur ton blog où je passe souvent et où de façon ingrate je ne laisse par manque de temps de com'
Bon WEEK
L.Irokoi
Hugh
Je viens de lire cette histoire comme d'habitude, il est vrai que ce sont les premiers qui coûtent souvent on cherche pendant des heures et oups un petit rayon de lumière vient éclairer votre lanterne et oups les mots coulent et courrent sur le papier.
Je n ai pas eu beaucoup de temps cette semaine, car quand je viens en votre Univers je lis au moins une fois et une deuxième fois pour m'en imprégner davantage...
Vous avez vraiment un talent fou, dès les premiers mots on part avec vos mots loins très loins...
Je repasserai voir la vidéo cette apm...
Je vous souhaite un très bon dimanche ensoleillé en espérant que votre jeune loup va bien...
Bises amicales et à bientôt
Merci pour tous ces compliments...
J'aime bien moi aussi cette histoire que j ai pris beaucoup de plaisir a ecrire...
Dès fois suivant les sujets cela se passent plus ou moins bien... là c'est venu assez rapidement...
Bonne semaine
L.Irokoi
A bientôt
je vais me remettre à l'écriture de Guillaume l'Iroquois bienôt j'espère... si je peux rester à mon bureau le temps nécessaire pour écrire autre chose que de petis textes... mais je suis encore en convalescence... merci encore de lui avoir apporté aujourd'hui un rayon de soleil par votre humour....
Bonsoir,
Et pardon de répondre si tardivement mais j'avais ces dernieres semaines beaucoup de pain sur la planche...
J'espere que tout va mieux pour vous à présent et qous avez pu vous remettre sur vos ouvrages.
Je vous souhaite une très bonne semaine
Tres cordialement
L.Irokoi
Je lirai les autres textes plus tard, j'ai du retard à rattraper !
La nativité est un sujet qui fait revé que l on soit ou non croyant... et les paysage d'Australie sont tellement prehistoriques que si un messie revenait je pense qu'il choisirai ce coin là...
Moi le retard c'est pour ecrire que je l ai... je suis un vrai faineant
Bonne semaine
L.Irokoi