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                     Bonhomme Janvier
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                                      J’ai l’habitude, chaque année, au moment de l’Epiphanie, d’emmener ma femme et mes enfants au fond du jardin. Et là, devant le bassin de pierre gelée, nous nous mettons à construire un gros bonhomme de neige. Panse bien ventrue, belle carotte vernie pour le nez, pipe au bec et vieux chapeau noir sur la tête, voilà Bonhomme Janvier paré pour nous accompagner jusqu'aux premier jours du printemps. Puis, nous allons, la nuit tombée, manger devant la cheminée, une belle galette qui brûle nos doigts rougis par le froid.
 
                                        
 
                                      Pourtant, une année, les enfants ne voulaient pas rentrer : Bonhomme Janvier avait l’air trop triste. Etait ce la carotte un peu tordue du bout ? Sa pipe était-elle trop froide ? Personne n’y comprenait rien. Cette année là, Bonhomme Janvier semblait s’ennuyer.
 
                                      Anna, la petite dernière, a eu une idée. Si Bonhomme Janvier s’ennuyait, il fallait lui donner une « madame Janvier ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Avant la nuit, Bonhomme Janvier avait à ses côtés une ravissante petite bonne femme de neige. Nous les avons laissé tous les deux dans la lumière du couchant d’hiver. D’après les enfants, Bonhomme Janvier, près de sa belle, semblait avoir meilleur moral.
 
                                          
 
                                      Dois-je raconter ce qui suis ? ... Oui, et tant pis si je passe pour un fou !C’est une si belle histoire.
 
                                      En hiver, je sors le premier de la maison alors que le jour est à peine levé et je fais le tour du jardin. Je surprends, là où le mur est effondré, près de l’orée de la forêt, des cerfs et des biches, des oiseaux de nuit et des renards qui viennent quêter un peu de chaleur près d’un foyer où ils savent n’avoir rien à craindre.
 
                                      Ce que j’ai vu cette année là près du vieux bassin est difficile à croire et surtout à raconter. Les premier temps, à vrai dire, je n’y fis pas trop attention. Et puis, au fur et à mesure que les jours passaient... Comment dire ? Chaque matin, j’avais l’impression que les bonhommes avaient bougé durant la nuit. Un peu comme si, s’étant promenés sous les étoiles, ils n’arrivaient pas à reprendre, l’aube venue, leur position d’origine. Oh, C’était imperceptible... quelques centimètres tout au plus à chaque fois. Mais un jour, le doute ne fut plus permis. Nous avions construit Madame à droite de Bonhomme Janvier et ce matin-là, je l’ai retrouvé sur sa gauche. Je n’ai rien osé dire pendant le petit déjeuner. Bien sur, quand nous sommes sortis tous ensemble, les choses étaient rentrées dans l’ordre et Madame Janvier était revenue à sa place. Personne ne s’est aperçu de rien.
 
                                      Quelques jours plus tard, c’était quelques roses de Noël qu’elle avait entre les bras, puis ce fut un collier, une parure de perles gelées qu’elle portait autour du cou...
 
                                      Evidemment, j’ai soupçonné une blague des enfants. Mais, pendant tout ce mois de janvier, il n’a presque pas neigé. Le froid se maintenait de telle façon que la glace ne fondait pas tout en restant bien malléable. C’est dire si la moindre empreinte d’un de ces petits loustics aurait immanquablement été visible. Or, le sol, tout autour des bonhommes de neige, restait vierge et lisse.
 
                                       
 
                                      Et puis, un matin, au début du mois de février, j’ai cru que je dormais encore. Je me suis frotté les yeux à deux ou trois reprises mais non, je ne rêvais pas. Il n’y avait plus personne devant le vieux bassin. Les amoureux étaient partis. D’ailleurs, cela valait mieux pour eux. La température devenait plus douce et la neige doucement avait commencé à fondre. Ils s’étaient enfuis pour sauver leur vie et leur amour. J’ai dis aux enfants qu’ils avaient fondus pendant la nuit.
 
                                      Dans l’après-midi, j’en ai appris un peu plus. En tant que maire de ce petit village, c’est moi qui reçoit les plaintes de mes administrés. Eugène, le boucher du village, est arrivé à la mairie, l’air très embêté. On lui avait volé le camion frigorifique qui lui servait à ramener la viande qu’il vendait. Lorsque je lui ai demandé comment cela s’était passé, il s’est troublé. Eugène est l’homme le plus honnête du monde. Même à la belote, il ne sait pas mentir. C’est pour cela qu’il perd toujours. Alors, il m’a raconté son histoire.
 
                                       
 
                                      Il devait être quatre heures du matin. Il descendait en ville comme toute les semaines, pour chercher sa viande. La nuit était belle et claire. C’était la pleine lune. Il écoutait de l’accordéon à la radio. Il m’a juré qu’il ne dormait pas et qu’il n’était pas saoul ... Et pourtant hein, il les a bien vu... Deux bonhommes de neige, en plein milieu de la route, qui lui faisaient signe de s’arrêter. Eugène n’a jamais écrasé personne. Il n’allait pas commencer avec un bonhomme de neige. Alors, Il a freiné et s’est arrêté à leur hauteur. Le plus gros lui a fait signe de descendre. Il a obéit, un peu effrayé pendant que le plus petit montait à l’arrière, dans le frigo. Le gros s’est mis au volant et le camion a disparu dans la nuit. Eugène est resté comme une andouille sur le bord de la route. C’est Eusebe, le cantonnier, qui l’a ramené à la boucherie. Eugène ne lui a rien dit. Il n’a rien dit à personne. Il est resté enfermé dans sa boutique toute la matinée avant d’oser venir me parler.
 
                                      Je l’ai rassuré en lui disant qu’il devait s’agir d’une mauvaise blague. Je l’ai dissuadé de porter plainte en lui affirmant que son camion serait vite retrouvé. Puis, nous avons bu une goutte de vieille prune en parlant du printemps qui arrivait.
 
                                          
 
                                      Vers vingt heures, les gendarmes ont appelé pour signaler que le camion du boucher venait d’être retrouvé dans le col du Simplon, à deux cent kilomètres d’ici.
 
                                      Cette nuit là, j’ai rêvé d’immenses sommets blancs et gelés. Bonhomme Janvier apprenait à ses enfants à glisser sur les pentes pendant que Madame Janvier berçait doucement un bébé de neige qui tétait en souriant des flocons, blancs comme du lait.  
Lastirokoi  c 2008 undefined
 

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  • : Retranché dans ses fôrets et sous son tipi ou il y a l'ADSL (ben oui ça t'étonne?), un indien qui ne comprend plus grand chose au monde civilisé... Il réagit à chaud ou à froid et vous emmene dans son monde de textes, de poêsies et de photos. N'hésitez pas à réagir vous aussi... il faudrait plein de petits indiens qui diraient "merde"aux cons et bravo aux autres... (je te raconte pas le boulot, il y a tellement de cons). bonne visite Last Irokoi
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