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undefinedQuand le Marcheur de Novembre arrivait sur notre plaine, l’hiver était à notre porte, la neige commençait à tomber et déjà, cela sentait bon la châtaigne grillée dans les maisons.

 
Personne ne savait vraiment qui il était, ni d’où il venait. Il arrivait à pied, du fond de l’horizon, en traînant à ses pas, l’écharpe de soie noire des corbeaux, sous le cieltriste et bas. Il s’installait, dans la salle commune de l’auberge, et sortait, de sa hotte de colporteur, quelques colifichets pour les belles et deux ou trois almanachs que les grands pères achetaient pour agrémenter les veillées.
 
Si tout le canton se déplaçait ce jour-là, ce n’était pas tant pour sa pauvre marchandise que pour les histoires qu’il racontait. Ceux qui étaient déjà servis ne s’en retournaient pas tout de suite et ceux qui n’avaient rien à acheter, arrivaient tout de même à la nuit pour l’entendre. Alors, il s’asseyait devant le feu. De sa voix douce et grave, ne s’interrompant que pour manger la soupe grasse ou boire le méchant vin qu’on lui servait, il racontait ces contes d’un autre temps, ces romans d’Orient où les magiciens sont toujours cruels, les princes, forts et vaillants et les princesses, belles et amoureuses. On oubliait l’heure et le froid qui pinçait dehors, la misère et la faim qui rodaient si souvent chez nous aux portes de l’hiver. Et lorsque, ayant achevé sa dernière histoire, il se levait en saluant la compagnie pour aller se coucher, il nous laissait tristes, ravis et émerveillés. Ce soir là, le gel ne pouvait rien contre nous. Nous marchions sous les étoiles avec dans la tête, l’alcool fort des rêves et l’absinthe de la poésie.
 
Personne n’a jamais vu repartir le Marcheur de Novembre. Personne n’aurait pu dire la direction qu’il avait pris. Il se levait avant l’aube et reprenait son chemin, toujours seul, dans la nuit noire.
 
Ce qui est certain, c’est que pendant tout l’hiver, les enfants, dans les cours des fermes pétrifiées par le froid, devenaient tour à tour, génies, voleurs du désert ou prince militaires à la tête d’une armée de cavaliers. Notre grande plaine du nord était balayée par des bourrasques aussi acérées que les cimeterres que nous faisions siffler dans nos combats. Qu’importe, nous repeignions le gris du ciel et la neige des champs aux couleurs or et sang des déserts de la Perse et des krachs du Liban.
 
Le Marcheur de Novembre, pour tous ceux qui vivaient sur la plaine picarde, était un magicien qui possédait un palais dans l’heureuse Arabie. Il côtoyait les princes et les rois et visitait des harem aux grâces un peu troubles. Il amenait au cœur du froid et de l’ennui, le fracas de l’épopée et la chaleur des combats d’un monde perdu à jamais.
 
 
                                             
 
 
Le temps a passé. Je me suis mis à vieillir et, comme à la ferme, le pain était rare, mon père m’a dit d’aller sur les routes en chercher. Je suis parti en laissant une partie de mes rêves sur ce grand océan terrestre et immobile. J’ai fais ce que tout jeune homme pauvre faisait en ces périodes troublées. Je suis devenu soldat et cela, juste deux mois avant que n’éclate la guerre contre les prussiens. Il n’y avait pas, sur les champs boueux que nous ravagions, de guerriers fiers et braves, ni de citadelle merveilleuse à conquérir, encore moins de magiciens doués de pouvoirsfabuleux. Rien que des pauvres types plein de poux qui avaient froid et faim et qui mourraient sans bien comprendre ce qui leur arrivait. J’ai eu de la chance. Un vieux médecin militaire m’a pour ainsi dire adopté. Il m’a apprit tout ce qu’il savait et m’a envoyé à l’Université pour passer mon doctorat.
 
La paix revenue, je me suis installé, non loin de ma Picardie natale, dans un gros bourg briard où très vite je me suis constitué une clientèle de fermiers et d’ouvriers qui ressemblent comme des frères à ceux que je côtoyais dans ma jeunesse. J’ai gagné un peu d’argent. Alors, je me suis acheté une maison bourgeoise et je me suis marié. En quatre ans, j’ai eu quatre enfants. Que ma jeunesse me semblait loin, et pourtant, souvent je pensais au Marcheur de Novembre. Je racontais à mes enfants les contes fabuleux du temps jadis et je souriais en entendant mes fils depuis mon cabinet, jouer à des jeux qui étaient les miens quinze ans auparavant.
 
 
                                             
 
 
C’était par une lourde nuit d’été. Il faisait un épouvantable orage. On y voyait comme en plein jour et j’avais pris dans notre lit, Lucie, la petite dernière, qui avait peur. Vers onze heures du soir, on a frappé à la porte. C’était un valet de ferme qui arrivait pour une urgence, avec sa carriole. Je ne connaissais pas le malade pour qui on m’appelait mais cela avait l’air grave. J’ai pris ma trousse et je suis monté dans la voiture. En route, la tempête nous a empêché de parler. Nous sommes enfin arrivés dans un hameau que j’avais déjà traversé mais dont le nom m’était inconnu. Le valet s’est arrêté devant une masure. Une petite vieille nous attendait sur le seuil, un chapelet à la main. Elle nous fit traverser la maison grise et sans feu et nous mena au chevet de son mari. En entrant dans la chambre, je fus comme frappé par la foudre qui roulait encore dans le lointain.
 
Mon malade était le Marcheur de Novembre. Certes, il avait vieilli et la maladie avait émacié son visage, mais c’était bien lui. Tout en l’auscultant, je réalisais que le magicien, imaginé tant d’hivers durant sur les rives chaudes du Tigre ou de l’Euphrate, habitait en fait de palais, cette pauvre maison à moins de cinquante lieux de la plaine noire où s’était jouée ma jeunesse. Car c’est bien ici qu’il vivait notre conteur entre deux tournées. Sa femme m’a montré dans l’ombre, les deux fermes qui louaient épisodiquement ses bras et dont les hauts murs devaient empêcher l’entrée de la chambre au soleil. Je suis revenu à son chevet pour voir si la piqûre l’avait un peu soulagé. Il dormait. Un livre avait glissé de sa main. Un livre, un très vieux livre de contes des mille et une nuits, mille et mille fois relus.
 
Dans la carriole qui me ramenait, j’avais les yeux un peu humides... peut-être parce que le Marcheur de Novembre n’était qu’un vieux monsieur aux portes d’un royaume encore plus mystérieux que ceux qu’il inventait sur le seuil des hivers gelés de mon enfance envolée.

Lastirokoi C 2008                                               



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Le Blog De Lastirokoi

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  • : Retranché dans ses fôrets et sous son tipi ou il y a l'ADSL (ben oui ça t'étonne?), un indien qui ne comprend plus grand chose au monde civilisé... Il réagit à chaud ou à froid et vous emmene dans son monde de textes, de poêsies et de photos. N'hésitez pas à réagir vous aussi... il faudrait plein de petits indiens qui diraient "merde"aux cons et bravo aux autres... (je te raconte pas le boulot, il y a tellement de cons). bonne visite Last Irokoi
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