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1 / la nuit qui n’exista pas.
 

La berline noire, tirée par 3 chevaux, soulevait d’immenses gifles d’eau. Les soldats de l’escorte étaient trempés et leur monture, exténuée, glissait sans cesse dans le bourbier des ornières.

 

4 jours, voila 4 jours que la berline et son escorte d’une dizaine d’hommes avaient franchi dans la nuit, l’octroi de la porte St Honoré. Prenant plein ouest, évitant les villes, l’équipage brûlait les étapes, sans ralentir dans les villages, en une course insensée, sous une pluie diluvienne.

 

Aux relais, il y avait toujours des chevaux qui attendaient. Personne ne descendait de la voiture, silencieuse, inquiétante, derrière les rideaux de cuir toujours tirés. A se demander s’il y avait quelqu’un à l’intérieur. Mais si l’aubergiste ou un gabelou s’approchait de trop près, un soldat s’interposait en disant « service du Roy ».

 

On mangeait en roulant ou en chevauchant, sans s’arrêter. Nulle halte pour dormir. Les hommes étaient exténués. On s’était arrêté à 3 reprises, au fond de forets désertes pour satisfaire aux besoins physiologiques des voyageurs. L’escorte et le cocher avaient été prévenus. Ils s’étaient éloignés à 200 pas avec interdiction de se retourner vers la voiture. Et puis la course avait repris Le cocher poussait ses chevaux à les crever. Il avait reçu l’ordre au départ d’arriver coute que coute avant la fin du 4 ème jour.

 

En fin d’après midi, les murailles d’Avranches se profilèrent dans le brouillard, au loin, mais, l’équipage quitta la grand-route pour s’engouffrer, à main droite, dans un sentier défoncé qui, entre haies et vergers, se faufilait vers la mer, vers la baie du Mont.

 

Sur le rivage, un gros soleil rouge d’hiver posait sur les flancs du Mont, une étoffe fragile, d’or et de cuivre et tout là haut, autour de l’Archange, une écharpe de mouettes virevoltait.

 

Un homme, cravache en main, les attendait, comme convenu, pour les guider dans la baie, jusqu’à la forteresse. Il faisait froid sur l’estran et la mer, blanche, grondait, retirée au loin. La pluie, mêlée au vent, gelait sur le poitrail des chevaux. Le guide, au grand galop, menait l’escorte, sans hésitation, vers les remparts sombres.

 

C’était la nuit lorsque la berline franchit la poterne et vint se ranger contre le portail fermé d’un bâtiment de pierre. Un homme, le gouverneur militaire de la forteresse, attendait. Il échangea 3 mots avec le guide. On fit reculer l’escouade et le cocher descendu de son siège, jusqu’au fond de la cour et la portière de la voiture s’ouvrit à toute volée. 2 ombres en jaillirent dans un bruit de tissu qui se déchire et s’engouffrèrent dans l’entrebâillement du portail vivement refermé derrière le gouverneur qui les suivit.

 

Les hommes descendus des montures commençaient à râler : ils avaient faim. Un jeune voltigeur s’approcha de l’adjudant qui croquait dans une carotte de tabac.

 

-      qu’est ce tu veux ?

-      Rien, mon adjudant, rien…

 

Le vieux lui tendit le tabac :

 

-      Tiens, croque là dedans : Ca coupe la faim…

-      Merci, mon adjudant, merci bien.

 

Il mâcha un petit morceau.

 

-      Toi, t’as quelque chose sur le cœur et t’ose pas parler… allez accouche…

-      C’est … c’est rapport aux voyageurs…

-      Quoi les voyageurs ?

-      Un surtout, le second à sortir…

-      Oui et alors ?

-      Vous n’avez rien remarqué ?

-      Ben à la distance ou j’étais et avec la nuit… non, ils sont sortis si vite, comme des diables hors de leur boite…

-      Moi j’ai vu… son chapeau a glissé…vous me croirez pas… son visage…

-      Ben quoi son visage ?

-      Justement, il en avait pas…

-      Pas de visage ?

-      Non, pas de nez, pas de bouche, juste deux yeux comme des trous blancs, tout le reste entre son chapeau et son col, c’était vide, noir comme l’enfer…

 

La conversation fut interrompue par un ordre qui claqua dans la nuit :

 

-      soldats, à cheval, nous repartons, formez l’escadron.

 

Les hommes protestèrent :

 

-      ah, non, chef… pas tout de suite, on est crevé

-      on a rien bouffé depuis 4 jours

-      vous vous reposerez plus tard, tas de feignants ! en selle ! 8 jours de cellule au premier qui ouvre sa grande gueule.

 

En grognant, ils remontèrent à cheval quand la voix du cocher éclata :

 

-      Ah mon cul, oui ! Moi, je bouge pas ! Vous, vous êtes des enfoirés de soldats, mais moi j’suis un civil, bordel, un civil… et le civil que je suis, il vous dit d’aller chier… y va dételer, y va monter la rue là pour trouver à boire et à manger et y va dormir, 2 jours s’il le faut… dit t’entends, enfoiré de gradé ! voila ce qui va faire le civil… il en a plein les bottes, le civil…

 

Et il commença à s’approcher de l’attelage. Il y eu un moment de flottement. Les hommes attendaient, sentant qu’il allait se passer quelque chose. L’officier regarda le guide et reprit :

 

-      Cocher ! Au nom du Roy…

-      Mes couilles, gradé, mes couilles, t’entend… le Roy, à cette heure là, y pionce le Roy

-      Cocher, je vais vous faire…

-      Mon cul t’entends… c’est plutôt toi qui devrait aller te faire….

 

Un coup de feu cravacha la nuit. Le cocher porta ses mains à son ventre, tomba à genoux et lança un regard d’enfant apeuré vers le ciel :

 

-      Ben, ben alors ça !..

 

Et il s’écroula d’un bloc, le nez dans le crottin de ses chevaux. Des hommes se précipitèrent vers lui. La voix du guide résonna, sèche, dans la cour :

 

-      Silence !

 

Il tenait ses 2 pistolets braqués sur le groupe :

 

-      il me reste encore une balle. Je la mets dans la tête du premier qui bronche. En selle, tous, vite …

 

Il regarda l’officier :

 

-      Et vous désignez un homme pour remplacer ce porc de cocher…

 

L’officier allait répliquer mais le guide avait un regard dur, acéré comme un silex… un regard de tueur…

 

L’instant d’après, l’escouade s’enfuyait littéralement vers la terre. Le guide mit un coup de pied au cadavre du cocher et rentra dans le bâtiment

 

Derrière, le Mont s’était fondu dans l’obscurité. L’escouade galopait à toute vitesse dans la nuit, dans le froid. Au début, ils avaient suivi leurs traces imprimées dans le sable. Et puis, dans le noir, ils les perdirent. Les chevaux, les premiers, devinrent nerveux, flairant le danger… ils ralentissaient, se dérobaient, hennissaient, des panaches de buée aux naseaux.

 

L’officier, inquiet, commanda la halte et fit allumer des torches. Le vent les souffla. Il eut tout de même le temps d’apercevoir le flot, livide, droit devant… il n’y comprenait rien… il envoya l’estafette en reconnaissance qui revint très vite confirmant que la marée était devant… ils avaient du tourner en rond dans la nuit. Il commanda de faire demi-tour. L’ordre fut exécuté à grand peine.

 

Ils firent quelques pas mais à nouveau, le flot leur barra la route. L’officier n’y comprenait plus rien… devant, derrière, l’eau était partout… et brusquement des cris, d’hommes et de chevaux, s’élevèrent… la berline, la berline s’embourbait… Elle était dans le sable jusqu’aux moyeux des roues. Les chevaux s’arc-boutaient sous le fouet maladroit du soldat… En vain, la voiture était comme soudée au sol…

 

On tenta de rallumer les torches… Dans cette lumière incertaine, le désastre apparu dans toute son horreur. Plusieurs hommes étaient dans la boue jusqu’aux cuisses, évitant comme il le pouvait les sabots de chevaux qui se cabraient pour fuir le piège, en vain. On grimpa sur le toit de la berline pour envoyer des cordes mais l’officier se rendit vite compte que pour la plupart de ses hommes, c’étaient trop tard.

 

Un cheval par miracle put s’extraire du bourbier et s’emballant, emmena son cavalier vers le flot, vers la mort…

 

Et les torches une à une s’éteignaient comme les vies des hommes et des chevaux qui mouraient dans d’horribles gargouillements, pathétiques et ridicules.

 

Il y eut de la lâcheté, il y eut de la bravoure, l’une comme l’autre inutile d’ailleurs. Le piège s’était refermé sur l’escouade et rien ne pu lui faire relâcher son étreinte.

 

Dans un dernier effort, l’officier, sur son cheval cabré, s’attacha une corde autour de la poitrine pour l’envoyer à son estafette qui avait déjà de la boue plein la bouche… mais une rafale de vent le déséquilibra et il tomba la tête la première dans la vase… sans un cri, il mourut… rapidement.

 

Peu à peu les clameurs se turent ; peu à peu, le silence revint sur l’estran. L’adjudant fut le dernier à se taire. Il était devenu fou :

 

-      p’tit bonhomme, p’tit bonhomme l’est pas en bois ta caboche, l’est pas en fer… l’a plus de caboche, l’a plus du tout de caboche…

 

Puis, ce fut le silence… rien que la mer qui grondait tout autour. Rien que la nuit… une seule torche restait allumée, par miracle, sur le toit de la berline, mais il n’y avait plus personne pour voir l’étrange spectacle de la lourde voiture disparaître tout droit dans le sable.

 

Puis, une poignée de pluie éteignit la flamme et l’obscurité permit enfin aux spectres de l’escouade qui rodaient alentour de trouver enfin un repos bien mérité. 

2 / UNE LUEUR DANS MA NUIT 

 

Le guide entra chez le gouverneur. Il alla se servir un verre de vin de porto et s’installa dans un fauteuil, face à la cheminée.

 

Le gouverneur écrivait une lettre à son bureau. Sans relever la tête, il demanda :

 

-      Cela s’est mal passé ? j’ai entendu un coup de feu.

-      Une querelle d’ivrognes sûrement… les cochers sont des gens qui boivent trop.

-      Et l’escorte ?

 

Sans répondre, le guide se redressa dans le fauteuil :

 

-      vous n’avez rien reçu pour moi ?

 

Le gouverneur se leva et prit dans un secrétaire, un portefeuille, un registre et une plume

 

-      il faut me signer une décharge…

 

Et il lui mit dans les mains, le maroquin, le registre ouvert à une page avec la plume et dans le cœur, la lame d’un couteau de chasse.

 

Le gouverneur attendit les derniers soubresauts d’agonie puis récupéra le couteau, le portefeuille, le registre et la plume qu’il remit en place. Il ramassa le verre qui avait roulé à terre et chargea le cadavre sur son épaule. Il le fit basculer dans le vide par la fenêtre. Le tapis, taché de sang, suivit le même chemin.

 

Puis, se rasseyant à son bureau, il ajouta un court post-scriptum à sa lettre.

 

2 mois plus tard, alors qu’il rentrait de Coutances, il fut égorgé… sûrement par des brigands. On ne les retrouva jamais. L’affaire fut très vite classée.

 

Alors, alors seulement, il fut possible de dire que cette nuit du 17 janvier 1702 n’avait jamais existée.

 

§

 

§                                             §

 

Pour moi, le temps n’existe pas. Il n’a jamais existé. Je n’ai jamais compté sur les murs de mes nombreuses prisons, les jours, les mois ou les années. Pourquoi faire ? Je suis l’éternel prisonnier. Celui qu’on ne doit pas, qu’on ne pourra jamais relâcher.

 

Je vis dans la nuit de ma cellule avec pour tout soleil, la lueur de mes précieuses chandelles. J’ai oublié la lumière du jour. Même lors de mes transferts d’une citadelle à l’autre, je voyage seul dans une berline hermétiquement close et les départs comme les arrivées se font de nuit, loin du monde. Je suis le prisonnier invisible. Celui qu’on ne doit pas voir.

 

Mon univers : 20 pas sur 8 sous une voûte basse et suintante. En fait, c’est le cul d’un couloir qui ne mène nulle part et que l’on a fermé par deux grilles qui font sas. On a installé dans un coin des commodités sommaires et on a meublé d’un lit, d’une chaise et d’une table.

 

2 fois par jour, Eusèbe, mon gardien, m’apporte mes repas, de l’eau pour mon hygiène, du linge propre, des chandelles et des livres…Mes livres : c’est grâce à eux que je sais où mes différentes mises sous écrou m’ont mené. Ici, dès que j’ai mis le pied dans cette cour encerclée par le vent du large et que j’ai vu se projeter sur le mauvais pavé, l’ombre de l’Archange, j’ai su qu’on m’enterrait vivant dans le ventre du Mont Saint Michel. C’est aussi grâce à eux que je ne suis pas devenu fou.

 

Eusèbe n’entre jamais dans ma cellule. Le règlement de la forteresse l’interdit ; du moins était-ce écrit sur la lettre que le gouverneur m’a remise le soir de mon arrivée ici. Alors, il laisse ce qu’il m’amène dans le sas, face à un guichet que je peux manœuvrer de l’intérieur et remonte ce que je laisse au même endroit.

 

Mon geôlier est toujours accompagné de son chien, un gros et vieux chien de berger : « Maréchal ». Ce n’est pas un chien de garde ; non, il est là pour aider et accompagner Eusèbe qui est aveugle. Un boulet lui a criblé les yeux et déchiqueté la mâchoire. Il parle par monosyllabes difficiles à comprendre.

 

La première fois que Maréchal m’a vu, il a eu un mouvement de recul. Puis, au fil des jours, il s’est peu à peu approché du guichet. Maintenant, il vient quémander son morceau de sucre quotidien et une caresse sur la tête.

 

Au fur et à mesure que cette complicité grandissait, l’attitude d’Eusèbe aussi a changé vis-à-vis de moi. Silencieux et indifférent les premiers temps, il s’est mis à répondre à mon salut, à écouter le torrent de paroles dont je l’abreuve à chaque visite et même à ébaucher, oh combien difficilement, un début de… « conversation ».

 

Cet homme et son chien sont les seules visites que je reçois. Je n’ai jamais revu le gouverneur depuis le premier jour et je pense qu’il n’y a plus de garnison sur le Mont. Si j’ai bien compris ce qu’Eusèbe m’a dit, juste un piquet pour le guet à la poterne.

 

Et les jours, les nuits, tous semblables, si difficiles à discerner, passent… je me lève dès que j’entends les pas d’Eusèbe et de son chien dans l’escalier. Dès qu’il repart, je fais des exercices physiques pour entretenir mon corps. Je parcours ma cellule de long en large sur des distances qu’il m’est difficile d’apprécier. J’exerce ma force et ma souplesse, les grilles de ma prison me servant d’espaliers.

 

Ma seule possibilité pour mesurer le temps, c’est la durée de combustion d’une chandelle : entre les 2 passages d’Eusèbe, il me faut 3 chandelles. Le premier passage est à 6 heures, le matin et le second, à 6 heures le soir, j’en ai conclu qu’une chandelle dure environ 4 heures. Mes exercices me coûtent une demi chandelle soit 2 heures. Ensuite, j’étudie les mathématiques jusque vers midi (d’après mes calculs). Je prends une collation, une cuisse de volaille et un verre de vin et je fais 3 parties d’échecs contre moi-même. Cela m’emmène jusqu’au milieu de l’après midi que je termine en lisant les classiques grecs et latins. Je connais Plaute par cœur.

 

Après le second passage d’Eusèbe, je dîne frugalement : un potage et un fruit avec un verre de vin et je me couche tôt. Je dors jusqu’au matin. Il faut dire qu’aucun voisinage ne vient troubler mon sommeil.

 

Les échecs : c’est grâce à eux si je suis devenu… ami avec Eusèbe.

 

C’était il y a …quelques temps. Eusèbe est aveugle mais comme tous les aveugles, il a une ouie proprement prodigieuse. Lorsqu’il est arrivé à 6 heures du soir, ce… « jour là », j’étais en train de tenter de sauver ma reine blanche que j’avais mis, moi-même, dans un pétrin pas possible… je n’avais pas vu … le temps passer.

 

Eusèbe a entendu le bruit d’entrechoquement de deux pièces d’ivoire que je manipulais sur l’échiquier, à ma table. Il m’a demandé :

 

-      échecs ?

 

Je lui ai répondu par l’affirmative et je lui ai expliqué pièce par pièce le piège dans lequel était la reine. Je m’aperçois que d’emblée, je lui ai parlé comme à un maître… sans savoir qu’un maître, il en était un. Je l’ai vu réfléchir trois ou quatre secondes et il m’a dit :

 

-      reine blanche en B 5

 

J’ai vu que cela desserrait le jeu. J’ai joué le fou noir…

 

Deux coups après, il avait totalement retourné la situation et maté les noirs. Je n’en revenais pas car avec le temps que je consacre à ce jeu, je peux dire que je suis de première force à ce jeu… mais lui, sans conteste, il est de la classe au dessus.

 

J’ai approché la table et le jeu du sas et chacun d’un coté de la grille, nous avons commencé une partie.

 

Lui, voyant en esprit le plateau et appelant sans hésitation, sans erreur, les pièces et leur déplacement ; moi en difficulté dès les 5 premiers coups et tentant de résister à ces offensives qui n’existaient dans aucun livre. Il m’a battu en 12 coups… j’étais sidéré, admiratif.

 

Depuis, nous jouons 3 parties le soir, lorsqu’il m’apporte mon dîner en buvant un verre de vin. Un soir, il m’a amené un cadeau formellement interdit par le règlement à cause des risques d’incendie : une pipe et une blague à tabac ; alors, nous jouons désormais en fumant et en … discutant… car je comprends de mieux en mieux ce qu’Eusèbe dit avec sa mâchoire réparée par des plaques de métal et du cuir.

 

Et avec moi, Eusèbe parle… je pense que là haut, Eusèbe parle moins qu’avec moi… il est presque plus bavard que moi…

 

Il me parle de sa vie dans cette citadelle. Il veut se retirer. Avec sa petite pension, il voudrait acheter un petit morceau de terre juste au bout de la baie et vivre, en dehors de ces murs, de sa pêche et d’un peu d’élevage. Il me parle de sa guerre, de sa blessure, de ce moment où il s’est retrouvé entre la vie et la mort ; il me parle de sa femme, une brave femme et de ses 5 enfants, 4 filles et un garçon, un fils de 12 ans dont il est très fier car le gamin a apprit, il ne sait comment, à lire seul. Il en est tellement fier qu’il voulait me le présenter : Pauvre Eusèbe, il ne sait pas, il ne peut pas savoir… en fait, oui, c’st cela : il ne peut pas voir pourquoi il ne faut surtout pas faire cela. Je suis certain qu’on ne lui a rien dit à… mon sujet et qu’il ignore tout de moi. Je suis certain qu’on l’a choisi pour être mon gardien parce qu’il ne peut rien voir… rien voir de moi.

 

Ce soir, nous n’avons pas joué aux échecs. Eusèbe n’allait pas bien, il était inquiet, malade d’angoisse… Il est vite remonté. Depuis l’aube, son fils est malade, très malade. Il a une fièvre énorme et des plaques rouges sur tout le corps, il respire mal, il étouffe et le médecin n’y comprend visiblement rien. Les quelques remèdes qu’il a ordonnés n’ont fait aucun effet.

 

Je suis dans mon lit et je réfléchis. Si rien n’est fait, le petit mourra dans les prochaines heures. Je me rappelle brusquement que j’ai quelque part dans mes affaires, un vieux livre qui parle de médecine arabe… Je me relève et avec mon cordon à amadou, je rallume ma chandelle. Je mets enfin la main sur mon livre et je commence à lire et au fur et à mesure que je lis, un petit espoir s’allume aussi fragile que la flamme de ma chandelle dans la nuit. Il faut, il faut que le petit tienne bon cette nuit ; le temps que je parle à son père, demain matin…

3 / LA LIBERTE DANS LES MAINS

 

Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. J’ai lu et relu les passages de ce livre de médecine et au-delà, je me suis remémoré toutes mes lectures savantes où il était question de cette maladie. A deux ou trois reprises, j’ai soufflé mes chandelles pour m’allonger et me reposer un peu mais, dans l’obscurité, je voyais sur le mur, s’inscrire en lettres de feu, les symptômes du mal de l’enfant et surtout la façon de le guérir… car c’était écrit dans les livres, un geste, un simple geste pouvait lui sauver la vie… et je me demandais tout simplement si j’aurai le courage de faire ce geste…

 

Eusèbe arriva enfin. Il avait l’air sombre et fatigué. Je lui ai demandé des nouvelles. Sans me répondre, il a secoué la tête… ça allait mal. Alors, je lui ai posé des questions sur le mal de l’enfant, sur ses symptômes… au fur et à mesure qu’il me répondait je retrouvais mot pour mot ce que j’avais lu cette nuit… la fièvre, les plaques rouges sur le thorax, l’apathie et surtout les ganglions tout autour du cou, la respiration sifflante et ces peaux grisâtres dans le fond de la gorge qui l’étouffaient, qui l’étranglaient.

 

Cela confirmait ce que je pressentais : je connaissais son mal et surtout la façon de le soigner, de le sauver…

 

Eusèbe allait prendre congé plus tôt que d’habitude pour revenir plus rapidement près de son fils. Il fallait que je me décide…

 

Il avait encore la main sur la clé dans la serrure quand je lui ai dit :

 

-      Attend…je sais ce que c’est, je sais ce qu’il a ton fils…

 

Eusèbe a relevé sa tête cherchant mon regard de ses yeux d’aveugle. D’une voix que je ne lui connaissais pas, il a dit :

 

-      Toi… médecin ?

-      Non, mais je sais…

 

Il n’a pas posé d’autres questions… comme s’il me faisait immédiatement confiance… alors je lui ai dis de se dépêcher, d’aller chercher de la lumière, plein de lumière, de l’eau, beaucoup d’eau chaude et des couvertures, autant qu’il pourrait et surtout, un couteau fin, très aiguisé, le plus fin et le plus aiguisé qu’il pourrait.

 

Sans poser de question, il est remonté comme un fou… pendant ce temps, j’ai tiré mon bureau dans le sas… piètre table d’opération !

 

Il est revenu très vite avec tout ce que j’avais demandé. On s’est installé comme on a pu. Quand tout a été en place, nous nous sommes regardé… alors, je lui ai dit d’aller chercher son fils mais surtout, surtout de ne rien dire à sa mère et surtout de lui bander les yeux, de ne pas me poser de questions mais de lui bander les yeux de telle façon qu’il ne voit pas mon visage… et de faire vite, le plus vite qu’il pourrait…

 

A nouveau, je me suis retrouvé seul dans ma cellule, avec ma peur… car, oh oui mon dieu, combien j’avais peur… peur de tuer cet enfant… je ne suis pas croyant… j’ai refusé dans toutes mes épreuves, le prêtre que l’on me proposait mais à cet instant précis, mon dieu, que j’aurais souhaité avoir un curé avec qui parler… mais non personne… que mon angoisse. Alors pour la première fois de ma vie, je crois bien que j’ai prié…

 

Il est enfin redescendu avec son précieux fardeau enveloppé dans des couvertures. Il est entré dans le sas et a posé l’enfant sur la table que j avais préparé.   Maréchal, lui, est resté en dehors du sas.

 

J’ai ausculté l’enfant. Il fallait faire vite. Il était inconscient, son pouls était capricieux et il respirait avec un énorme bruit de forge. Je ne pouvais plus reculer. Il fallait que je fasse ces gestes que mille fois j avais fait en pensée… mais j’avais peur, j’avais si peur. Je sentais mes mains qui tremblaient et la sueur, une sueur d’angoisse comme celle du Christ sur le Golgotha, coulait sur mes joues, sur ma poitrine… la panique comme une immense vague s’emparait de moi…. Et puis, brusquement, tout se calma. Je regardais ce petit enfant… il ne pouvait compter que sur moi, rien que sur moi. Alors, j’ai respiré un grand coup et j’ai pris le couteau dont j’ai passé la lame dans une flamme…

 

Ce fut long, très long… Je devais agir avec tant de précautions pour ne pas trancher dans la chair vive. Son père le tenait sur la table, la tête basculée et la bouche grande ouverte et moi je venais trancher au fond de sa gorge, ces immondes peaux grisâtres qui l’étouffaient qui l’étranglaient… 

 

Et peu à peu, l’air, la vie revenait en lui ; au fur et à mesure que je le libérais, il respirait mieux, il passait du coma profond à un sommeil apaisant…

 

Longtemps, longtemps après, quand j’ai reposé le couteau, je ne sentais plus ni mes bras, ni mes jambes… je me suis mis à trembler et, sans le grand coup de cognac qu’Eusèbe me passa, je crois bien que j’aurai vomi, bêtement…

 

J’ai encore eu la force de rédiger pour l’apothicaire la formule d’une potion à base de racines d’orties et de mures que j’avais relevé dans mon précieux livre… Eusèbe a remonté l’enfant encore endormi dans ses couvertures, j’ai rangé le sas, éteignant les chandelles chancelantes et je suis allé m’écrouler sur mon lit…

 

J’ai dormi longtemps, longtemps… je me suis réveillé complètement abruti de fatigue et courbatu. Au même instant, Eusèbe arrivait.

 

Son fils n’avait plus de fièvre. Il avait fait 2 bains de gorge et s’était assis dans son lit. Il crachait encore de gros caillots de sang mais il respirait normalement. Je lui ai dit de le surveiller et de continuer les bains. Eusèbe m’avait amené un gros morceau de rôti de biche et une bouteille de vin de champagne.

 

Les jours et les nuits passèrent et peu à peu, l’enfant se remettait complètement. Il pouvait manger normalement et voulait repartir jouer avec ses copains sur l’estran de la baie.

 

Nous reprîmes nos habitudes avec le geôlier et surtout nos parties d’échecs mais je lui trouvais l’air triste, sombre… tellement qu’un jour, je lui ai demandé ce qui se passait. Sa réponse me laissa sans voix :

 

-      Pas juste… toi sauver mon fils mais toi prisonnier…

 

Je ne savais pas trop quoi dire… si ce n’est que ce n’était pas l’important, que l’essentiel était que son fils soit sauvé, qu’il ne savait pas tout, que surtout il ne devait pas savoir… mais j’avais beau parler je sentais bien qu’il ne m’écoutait pas car il était têtu le bougre…

 

Plusieurs jours passèrent encore où souvent il faisait allusion à l’injustice de ma captivité et peu à peu à ma liberté…

 

Jusqu’au jour où il arriva avec une pioche et une lanterne en main et une corde autour de la taille.

Il pénétra dans le sas puis dans ma cellule et alla droit au mur du fond.

 

Il se mit à défoncer la muraille et ouvrit une large brèche. Cela donnait sur un large conduit, un puit ou une cheminée qui s’enfonçait vers les profondeurs du Mont.

 

Il me tendit la lanterne et l’extrémité de la corde en me disant :

 

-      toi partir…

 

J’ai hésité quelques instants mais comment dire, sa voix était tellement pressante… j’ai pris le bout de la corde dont il attacha l’autre extrémité, aux grilles du sas.

 

Il y eu un grand silence dans ma geôle. J’étais pris d’un vertige, au bord de la liberté que je n’avais jamais connu comme d’autres le sont au bord d’un gouffre.

 

L’un et l’autre nous gardions le silence… et puis il eu ce geste qu’ont les aveugles pour reconnaître ceux qu’ils aiment : il voulu toucher mes traits de ses mains, de ses doigts… pour me voir…

 

Avant que je puisse m’écarter, il m’a effleuré et, tout de suite, il a sursauté en retirant sa main…

 

-      Toi, porter masque ?

-      Oui, ami ; j’ai un masque… depuis toujours ; un sacré putain de masque de fer… mais surtout n’en parle pas, n’en parle jamais, tu entends… à qui que ce soit… surtout pas à ta famille….

 

Sans lui laisser le temps de répondre je me suis engouffré dans la brèche du mur et passant la lanterne autour de mon cou, j’ai commencé à me laisser descendre dans le vide noir et angoissant, peuplé de courants d’air glacés. J’ai commencé à me laisser descendre vers ma nouvelle vie de liberté tandis que la voix d’Eusèbe m’arrivait dans un écho :

 

-      bonne chance, masque

-      bonne chance aussi à toi Eusèbe… soit béni mon ami…

 

4/ LA LIBERTE SANS VISAGE

 

Ces évènements se sont déroulés voilà tellement longtemps. J’ai coutume de penser que mon évasion fut la fin de ma première vie ou plutôt le début de la seconde. Et le trajet vers la liberté que j’ai fait sous la terrible baie, la dégringolade dans le puit sans fond, ma reptation dans des boyaux de sable dur et par endroit effondrés, fut à l’image du parcours qu’un enfant qui naît doit se forer de l’utérus de sa mère vers la lumière…

 

La lumière… la lumière que j’imaginais comme tout le monde, bleue, ce fut au bout du tunnel où j’avançais courbé en deux, une simple lueur grise… et au fur et à mesure que je forçais mon chemin, sagittaire obstiné, il y eut le bruit, l’immense bruit de la mer déchaînée dont j’avais entendu sous terre les coups de boutoir.

 

Le souterrain débouchait entre deux rochers, tout au bout de la baie. C’était une tempête, une tempête d’équinoxe dont la violence semblait me refouler sous terre. La mer était blanche de colère peut être parce qu’elle me considérait comme son prisonnier et que je lui échappais.

 

J’ai profité d’une accalmie pour traverser la plage et franchir la ligne de dunes, un peu comme un soldat qui débarque sous le feu de l’ennemi… moi c’était de l’enfer que je débarquais, un enfer de silence et d obscurité bien plus effrayant que celui des flammes de Satan.

 

Derrière les dunes, le vent me laissa un peu de répit. L’endroit où je me trouvais était désert. Aucune ville, aucun village à l’horizon. Juste, un peu en retrait sur la lande, une masure, une grange peut être dont le toit percé montrait le degré d’abandon. C’étoit un bien piètre abri mais un abri tout de même…

 

Je me suis retourné vers la mer pour regarder le Mont qui n’était que silhouette menaçante dans la tempête et je suis entré dans la cabane. Je me suis assis dans l’obscurité, contre la paroi trempée d’humidité. A la lueur des éclairs qui zébraient le ciel, je vis que j’étais dans la forge abandonnée d’un maréchal ferrant. Au mur, des sangles de cuir et des harnachements de métal étaient pendus. Dans le fond, le foyer avec tous ses instruments était froid et mort mais prêt à être ranimé.

 

Ce fut ainsi que je passais ma première nuit d’homme « libre », accroupi contre un mur, la tête dans les mains.

 

A l’aube, la tempête s’était calmée et j’ai risqué un œil puis un pas dehors. Le spectacle qui m’attendait était à la fois horrible et fascinant. A quelques jets de pierre de la cote, un navire démâté, éventré, la coque noircit par un incendie, était venu s’échouer sur les bas fond… en dépit du bruit des vagues et des rafales de vent, j’entendais le navire geindre comme un grand blessé, comme un grand brûlé. La grève était jonchée de débris de toutes sortes, planches, espars, morceaux de voiles et de cordages. Une malle de cuir au couvercle arraché était venue s’échouer sur les rochers. A l’intérieur, quelques vêtements, une bible et un énorme portefeuille de cuir avait été épargnés par l’eau. C’était la malle d’un officier de bord à en croire les papiers encore lisibles qu’il contenait : un certain Marie Matthieu de Bayonne. Pas d’argent, juste une croix et une image de la sainte vierge. J’ai empoché le portefeuille et j’ai emporté un caban et un vieux pantalon qui étaient à ma taille, juste un peu humide. Un peu plus loin ce fut un bonnet de matelot dont je couvris ma tête.  Enfin, j’ai ramassé une paire de savates qui flottait, dérisoire, dans une mare.

 

J’eu beau scruter l’horizon : aucune trace de survivants ou de cadavres dérivant… rien que cette épave qui, sous les coups de bélier des vagues, perdait de plus en plus rapidement son assiette et offrait au ciel, comme une bête blessée, son ventre largement ouvert.

 

J’ai fait quelques pas sur le rivage où toujours plus de débris et d’objets poignants ou insolites venaient s’échouer. Là, c’était les reliques de la sainte barbe qui arrivaient : des mousquets, des tonnelets de poudre et des rouleaux de mèches. Plus loin, les épaves de la cambuse : une flottille de casseroles, de pots et d’écuelles… et, épars sur le sol alentour, deux échines de porc salé, un bouquets d’oignons violets et deux caisses de rations de biscuits de mer dont l’une était déjà gâté par l’eau de mer.

 

Je ramenais tout cela ainsi qu’une gourde d’eau de vie jusqu’à la cabane. Là je me suis restauré et reposé en guettant l’arrivée éventuelle de villageois. Mais personne n’est venu. J’avais accosté loin de tout et la nouvelle du naufrage n’était pas encore connue.

 

Vers midi, un immense craquement qui me fit comprendre que le navire venait de se disloquer. Je ne suis pas ressorti car la pluie s’était remise à tomber violemment. Et puis surtout je réfléchissais.

 

Tant d’événements en si peu de temps, moi qui, depuis une éternité, vivais si lentement. Quelque part, je sentais que tout était relié, que tout avait un sens mais je savais également que le plus difficile était devant moi. En rinçant mes mains à la tonne d’eau, je vis mon visage, ou plutôt l’instrument de torture qui depuis tant et tant d’année m’avait été imposé. Je savais que tant que j’aurai ce masque je ne serai pas vraiment libre mais qu’en l’enlevant, je ne le serais pas plus… je serai reconnu, poursuivi et à nouveau enfermé… car avec ce visage là, à découvert, impossible de déambuler en liberté, j’étais un danger, Le Danger, en danger. Oui, mon visage était ma prison…

 

La solution, je la connaissais depuis toujours et j’avais sous la main, tous les instruments pour la mettre en oeuvre… ces pinces et ces masses pour desceller mon carcan, ces quelques habits de marin, ces papiers d’identité et… la forge qui ne demandait qu’à être allumée …

 

J’attendis que la nuit tombe. Dans le même temps, la marée ramena la tempête encore plus forte peut être que celle de la nuit passée. En éloignant d’éventuels villageois attirés par l’épave, elle servait mes projets, elle en devenait la complice.

 

A la nuit noire, je me mis au travail. Et c’est là que je vis que les meilleurs plans sont parfois contrariés par des détails mineurs. J’avais absolument besoin de rallumer cette forge… mais aucun briquet sur moi.

 

La grève, sous une lune d’équinoxe noyée dans les nuages, était devenue une chapelle ardente en plein vent. La marée avait drossé contre les rochers, le corps de 4 ou 5 marins.

 

Sur le troisième cadavre que je fouillais, j’ai trouvé un énorme briquet d’amadou protégé dans une boite de fer qui contenait aussi une pipe et du tabac.

 

Quelques instants plus tard, j’allumais le foyer de la forge qui, avec le tirage du vent, se mit à ronfler comme l’enfer.

 

Dans la lueur des flammes, je saisis une pince et une masse énorme et avec le reflet à la surface de la tonne d’eau pour tout miroir, je commençais à retirer mon masque… le masque de fer.

 

Cela prit une bonne partie de la nuit car les rivets étaient conçus pour résister toute la vie d un homme, toute ma vie…

 

Dès que j’ai enlevé la dernière partie du masque, j’ai regardé mon visage libéré…A cette époque là, j’avais une trentaine d’années et pourtant ce que je voyais à la surface de l’eau n’avait pas d’age ou plutôt, cela avait l’age que l’on voyait sur toute les monnaies d’or et d’argent du royaume, sur toutes les médailles … Il me fallait continuer si je voulais conserver cette liberté.

 

Alors j’ai revêtu mes habits de marin et j’ai brûlé ceux de ma captivité. J’ai mis le portefeuille dans ma poche. Tout ces gestes, je devais les faire de suite car après, je n’aurai pas, je le savais, la force de les faire…

 

J’ai mis au feu un tisonnier et j’ai attendu qu’il rougisse, qu’il blanchisse en buvant l’eau de vie pour m’étourdir…

 

Quand tout fut près, j’ai pris ma respiration comme un nageur au bord de l’abîme puis d’une main qui tremblait à peine, j’ai approché le tisonnier de mon visage et résolument, à deux reprises, en croix, j’ai détruit ce visage qui me dénonçait, dans une souffrance horrible et avec un cri de damné…

 

J’ai laissé tombé le tisonnier à terre et je me suis traîné jusqu’à la tonne… mon visage n’était qu’une plaie, il n’avait plus forme humaine. Si j’avais évité les yeux, mon nez, ma bouche et mon menton avaient comme fondus. Et Dieu, dans son infinie miséricorde, me fit perdre connaissance.

 

Combien de temps suis-je resté ainsi ? Je ne sais pas. C’est la douleur qui m’a fait reprendre conscience. Toute ma face n’était que douleur. J’avais une fièvre énorme et une soif dévorante mais rien que l’idée de porter de l’eau à ma bouche me fit renoncer à tenter de boire. Dès lors je n’eus qu’une idée en tête, revenir vers la société des hommes, ne pas mourir ici comme une bête sauvage

 

J’ai marché le long de la grève en m’éloignant de la Baie. J’ai marché ou plutôt j’ai titubé dans le jour qui se levait, protégeant comme je le pouvais mon visage, des rafales du vent.

 

J’ai cru tomber, j’ai cru mourir mille fois mais à mesure que le temps passait, j’avançais et bientôt en fin d’après midi j’aperçu enfin, au loin, un clocher. Il me fallu encore beaucoup de temps pour arriver à la hauteur des premières maisons. Je me suis écroulé au pied de la margelle d’un puit.

 

J’ai vaguement eu conscience d’une foule, de bras, de mains charitables mais tellement maladroites. En voulant me relever, elles m’arrachaient des cris douleur. Je suis retombé dans l’inconscience.

 

Je me suis réveillé dans une chambre. Il y avait un prêtre qui me veillait. J’y voyais mal, très mal… la brûlure avait fait enfler toute ma face et me fermait à moitié les yeux. Et puis, il y avait la douleur, l’énorme douleur qui ne me quittait pas sauf quand je retombais dans l’inconscience… Je sentais une vague noire arriver qui m’emmenait dans des contrées inconnues d’où la souffrance était exclue mais non les rêves… Je rêvais que j’étais dans ce bateau naufragé et que des diables cornus voulait m’attirer avec eux dans les abîmes… je me réveillais en sueur et la douleur reprenait, déferlait, m’empêchant de penser, me forçant à bander mes muscles de toutes mes forces pour résister… résister, je n’avais que ce mot en tête…résister, tenir bon.

 

Là aussi, impossible de dire combien de temps cela dura… le délire de la fièvre et les atrocité que me faisaient endurer mes brûlures me firent perdre le sens du temps. J’avais conscience en me réveillant qu’on me veillait, qu’on baignait mes tempes d’eau, qu on mouillait mes lèvres. 2 personnes, peut être 3, se relayaient : le prêtre du premier jour et une femme aussi, dont la voix douce était, peut être, une des seules choses qui pendant tous ces jours m’ont rattaché à la vie…

 

Ce fut long, ce fut pénible et je me demande encore aujourd’hui comment je ne suis pas mort…

 

Peu à peu je sorti de mon délire, je rebasculais du coté des vivants… d’autres personnes sont venues ; plusieurs femmes, pourtant de grasses paysannes aguerris aux choses violentes de la vie ont faillies se trouver mal en voyant mon visage, j’ai entendu des hommes, de bons gros paysans ou des matelots prononcer d’épouvantables jurons.

 

Je n’ai plus figure humaine… c’est un amas de chairs et d’os grotesques, une parodie d’homme mais c’est grâce à ce masque de carnaval qu’on ne m’a pas retrouvé, que je suis toujours « libre… »

 

On m’a dit que, pendant mon délire, 4 hommes en noirs sont arrivés à cheval, un jour, menaçants, au village et ont demandé à me voir. Ils sont, m’a-t-on dit, entré dans ma chambre et m’ont regardé à la lueur d’une lanterne sourde. L’un d’eux m’aurait même fait tourner la tête avec le manche de son fouet. Ils sont repartis en remuant négativement la tête.

 

Du temps est encore passé. J’allais un peu mieux.

 

Un soir, un gros bourgeois de saint Malo est venu. Il m’a longuement regardé un mouchoir devant le nez car, à cette époque là, certaines plaies restaient purulentes et sentaient mauvais. Il voulu me faire parler mais je lui est montré ma bouche pour lui faire comprendre que c’était impossible. Il y a renoncé et est reparti.

 

Quelques temps après, le solde de mon engagement de marin et une bourse d’invalide me sont parvenu pour solde de tout compte. C’était une coquette somme qui me mettait à l’abri du besoin pour longtemps. Pour tout le monde, pour les gens du village comme pour les officiels de l’amirauté, j’étais bien Marie Matthieu, officier de marine défiguré et rendu amnésique suite au naufrage de son navire…et tout le monde me ficha la paix. Ce Marie Matthieu ne devait avoir ni ami, ni famille car jamais personne n’a cherché à me retrouver.

 

J’ai voulu payer aux gens du village une pension pour tous les soins et le temps qu’ils m’avaient consacrés mais tous, y compris le prêtre et la jeune femme à la voix douce, ont refusé.

 

J’ai guéri, cela prit longtemps mais j’ai guéri, j’ai triomphé de la souffrance et de la douleur. Les premiers temps, j’étais incapable de me lever, puis j’ai fais le tour de mon lit, de ma chambre, de la maison qui était le presbytère et enfin du village. J’ai remangé… j’avais horriblement maigri et les premières bouchées, les premiers repas furent aussi des tortures, mais il me fallait y arriver ; alors je l’ai fait…

 

Aujourd’hui, je suis à nouveau un homme et non plus une épave gémissante au fond d’un lit d’alcôve. Pour ne pas trop effrayer les enfants, je porte toujours d’immenses chapeaux et de profonds foulards autour du cou. Cela forme comme un masque…

Avec l’argent de l’armateur, je me suis acheté une petite maison tout au bout du bourg… c’est la jeune femme à la voix douce, Marie, qui vient faire le ménage et les repas… je la paye pour cela. Elle ne sera jamais rien d’autre pour moi qu’une servante. Je suis trop laid pour penser à autre chose.

 

Les gens du village m’ont adopté. Je vis, humblement, des rentrées d’un fermage acheté avec la maison ainsi que de quelques placements dans une maison de commerce de Saint Malo.

 

Le temps passe lentement. Suis-je heureux ? Oui je le pense autant qu’un homme comme moi puisse l’être…

 

Je le serai vraiment si un soir, à l’auberge, un roulier n’était pas arrivé. Il portait de village en village, une horrible nouvelle : on avait retrouvé, la semaine passée, Eusèbe et toute sa famille égorgé dans leur lit. Les brigands avaient même prit le temps d’achever le pauvre Maréchal. Bien sur, les sentinelles de la forteresse n’avaient rien vu, ni entendu…

 

Presque toutes les nuits, je fais un cauchemar : Je suis sur la grève d’où j’aperçois au loin, le Mont cerné de nuages noirs. Eusèbe, sur le navire échoué, avec toute sa famille m’appelle à son secours… mais je ne peux rien faire ans la tempête : le navire sombre, entraînant Eusèbe et ses enfants dans l’abîme bouillonnant…

 

Sèvres, le 11 juillet 2009

 

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