Comme un indien , du fond de son tipi, au milieu des grandes plaines de l'ouest, j'observe au loin le monde et la société. Je devrais pleurer mais non souvent je rigole... Mon dieu, qu'ils sont tous comique et si loin de la vie et de l'univers... Entrez donc 5 minutes vous reposer. on parlera littérature et poésie, peinture et musique, art... Bienvenue dans le tipi de Lastirokoi Last Irokoi
C’est tous les ans pareil : le 25 août, tout bascule. Vers 17 heures, le temps fraîchit d’un coup ; le soleil se cache derrière un nuage et sur la plage, une claque de vent bouscule les parasols. L’orage éclate en soirée, à l’heure de l’apéritif et une pluie battante inonde les campings et vide les terrasses de Royan.
Ce 25 août là, il y a 8 ou 9 ans, n’a pas fait mentir la tradition : il était 21 heures 30 et depuis 2 heures, il pleuvait sans discontinuer. Il ne restait que 4 ou 5 gamins sur le manège et je songeais à fermer. Les parents, tout autour du manège, en short et transi de froid (qui n’a pas connu le frisson du vent froid sur un coup de soleil ?), n’attendaient, du reste, que cela.
Tous m’avaient demandé en achetant les tickets si le temps allait s’arranger.
Bien sur, je leur ai affirmé que cela irait mieux demain ou après demain, mais, moi, forain depuis 30 ans, installé tous les étés, face à la poste de Royan, je savais que la saison était foutue.
Oui, 21 heures 30, peut être un peu plus, car la baraque à frites et celle des pinces à peluches étaient déjà éteintes…quand je me suis aperçu de sa présence : un gamin, pas plus de 3 ou 4 ans dans la soucoupe mauve entre le carrosse et la voiture de pompier.
Quoi d’extraordinaire demandez vous ? Rien ; si ce n’est que je ne l’avais pas vu arriver, ni monter dans la soucoupe, si ce n’est qu’il était seul…
J’ai recompté ; à ce moment là, ils étaient 4 , 5 avec lui, sur le manège : les jumelles blondes, sérieuses, trop, dans la loco verte, avec leur maman bronzée et bourgeoise, blonde elle aussi ; le petit noir qui venait tous les soir avec son papa, informaticien divorcé et bavard de Pontoise et puis… et puis… ah oui, le petit à lunettes, très premier de la classe, avec ses grands parents très fiers de leurs petits fils qui allait entrer, en septembre, à la grande école, avec un an d’avance.
Mais lui, mon inconnu dans la soucoupe, un gamin, brun, très brun, avec une grosse tête et des yeux bleus et immenses, pas très beau mais avec, au fond du regard, une lueur, une sacrée lueur d’intelligence, oui, lui était seul, sans parent, sans adulte pour le photographier, pour lui faire « coucou » à chaque passage…
Cela arrivait quelquefois ; pendant que leur gamin était sur le manège, les parents en profitaient pour aller poster une lettre en face, acheter des cigarettes ou même boire un verre... ; mais la poste était fermée depuis belle lurette ainsi que le bureau de tabac et les bars étaient déserts. D’emblée, cela m’a semblé... « Étrange »… ce gamin tout seul, sur sa soucoupe, un soir d’orage.
Et puis depuis le début de la soirée, il y avait sans arrêt les sirènes de voitures de police et de pompiers qui patrouillaient sans cesse… surement des caves inondées… mais c’était énervant.
Le temps fort de chaque tour, c’est lorsque je décroche la ficelle où est pendu la peluche qu’ils doivent attraper pour gagner un tour gratuit. Rien qu’à les regarder à ce moment là, je sais qui ils sont et comment ils seront plus tard dans la vie.
Les jumelles tendaient la main, poliment ; comme à l’école, elles levaient le doigt pour donner la bonne réponse. Elles n’avaient pas vraiment envie de gagner le tour gratuit. Maman avait les moyens.
Le fils de l’informaticien était tout le contraire ; vif, concentré, il suivait les mouvements et les anticipait. Souvent, je voulais prolonger un peu le jeu, mais il me devançait et décrochait le pompon… et à chaque fois, il rigolait, il rigolait à gorge déployée autant parce qu’il avait gagné que parce qu’il m’avait bien eu.
Mon petit premier de la classe, lui, voulait bien gagner ; il s’appliquait mais il était tellement maladroit que même si je lui mettais la peluche sous le nez, dans la main, il ratait son coup. Il était premier en math mais nul en gym.
Rien de tout cela avec l’inconnu de la soucoupe. Il n’était ni passionné, ni indifférent ; il était … « autrement »
Je me souviens qu’au premier tour, il a simplement tendu la main et sans que je le veuille, la peluche, comme aimantée, est venu se poser sur sa paume. Il m’a regardé, impassible et l’a relâché tranquillement. Pourtant, je suis certain qu’il avait compris le sens du jeu.
Après trois ou quatre tours, les grands parents sont repartis, sous la pluie, vers leur hôtel, avec le premier de la classe ; les jumelles ont pleuré et leur mère leur a donné un ticket à chacune. L’informaticien est venu m’en acheter deux puis est reparti parler avec la mère des jumelles.
Quand j’ai fais le tour pour ramasser les billets, l’inconnu de la soucoupe en a sorti un de sa salopette en jean, sans un mot, sérieusement.
5 ou 6 tours se sont déroulés ainsi ; puis l’informaticien et son fils, les jumelles et leur mère sont partis, tous ensemble, vers Saint Georges.
Le petit restait seul sur le manège, toujours dans sa soucoupe ; encore 2 tours : il sortait rituellement un ticket de sa poche et ignorait la peluche que je lui tendais…à lui seul et pour cause.
J’avais beau tordre la tête dans tous les sens vers la plage, le port, vers la poste...personne, aucun adulte…les parkings étaient déserts.
Je m’étais juré que ce tour serait le dernier et qu’à la fin je lui parlerai, je lui demanderai ou était ses parents…
La pluie avait redoublée et dans la nuit, profonde, l’orage, traversant l’estuaire, allumait dans le ciel, ses orties bleues. Le vent secouait de plus en plus violemment la toile du manège. Ce n’était pas prudent de continuer, il fallait que j’arrête, que je ferme mais que faire du petit ?
Appeler la police ? Impensable : mon grand père, l’un des plus célèbres voyous des puces de Saint Ouen, se serait retourné dans sa tombe.
Heureusement, la tempête a décidé pour moi : un roulement de tonnerre formidable accompagné d’une rafale de vent à stoppé le manège et l’a plongé dans le noir. Tout le quartier a disjoncté.
Je suis allé chercher une torche électrique derrière mon guichet vitré et tout de suite j’ai éclairé la soucoupe.
Plus personne ; je n’en croyais pas mes yeux : il s’était volatilisé.
Je me suis approché de l’engin, j’ai regardé tout autour du manège : personne en s’en éloignait et je suis certain qu’aucune voiture n’avait démarré sur l’avenue à ce moment là.
Quand l’électricité, 10 minutes après, est revenue, j’ai commencé à fermer, perplexe, songeur, …encore plus perplexe quand, sous le siège de la soucoupe, j’ai retrouvé un jouet ou plutôt, un « doudou » comme disent les petits. Celui là, c’était « E .T. », l’extra terrestre au doigt sur dimensionné qui clignotait quand on lui appuyait sur le ventre.…
J’ai très mal dormi.
Le lendemain matin, comme d’habitude, j’ai pris mon petit déjeuné en écoutant « France info ».
Elle est bien cette station : en quelques secondes, on sait tout ce qui s’est passé dans la nuit.
Ce jour là, la prise d’otages en Tchétchénie s’était terminée dans un bain de sang. On déplorait 34 victimes dont 19 enfants et plus de 100 blessés ; un petit garçon, disparu du camping de ses parents, à Meschers, près de Royan, en début de soirée, a été retrouvé, sain et sauf, peu avant minuit, à la porte du mobil home familiale. Enfin, de la pluie, accompagnée de fortes bourrasques de vent, était annoncée pour toute la journée, sur le littorale atlantique…
Normal, quoi.
LAST IROKOI © 2008 IN « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »