Comme un indien , du fond de son tipi, au milieu des grandes plaines de l'ouest, j'observe au loin le monde et la société. Je devrais pleurer mais non souvent je rigole... Mon dieu, qu'ils sont tous comique et si loin de la vie et de l'univers... Entrez donc 5 minutes vous reposer. on parlera littérature et poésie, peinture et musique, art... Bienvenue dans le tipi de Lastirokoi Last Irokoi
Mes 2 moteurs diesel donnent toute leur puissance sur la route droite, parfaitement rectiligne depuis « Alice » que j’ai quittée il y a plus de 200 kilomètres maintenant. C’est la nuit. La lune et mes phares éclairent jusqu’à l’horizon, un désert immense et plat, le Bush, mon pays.
Encore 1300 kilomètres environ avant Darwin où je dois livrer les 200 tonnes d’acier et de bois que je tire sur les 4 remorques de mon « train routier ».
Je vais bientôt m’arrêter au « parking » et en pleine charge comme aujourd’hui, il me faut 2 kilomètres pour m’arrêter. Alors ; je commence à ralentir.
Le parking, c’est une simple plaque de béton sans abri, juste là pour faire souffler les monstres et leur chauffeur, de jour comme de nuit. C’est surtout là qu’on se retrouve entre potes autour de packs de bières pour discuter et rigoler.
Je suis patron d’une grosse flotte de camions. J’ai des contrats jusqu’en Tasmanie. J’ai essayé de rester dans mon bureau de Sydney mais j’aime trop la route et le désert…alors, une fois par mois, je prends le volant d’un convoi et je traverse le continent
Tout le monde m’appelle Melky à cause de ma peau aussi blanche que du lait. Je suis né ici, dans le bush mais mon grand père était français. Je suis très fier de mes racines alors je compte les distances en kilomètres et je préfère le vin à la bière…
Je suis à 500 mètres du parking et j’aperçois déjà les silhouettes de mes 2 potes qui m’attendent. Il y a Balt, un géant noir, plus de 2 mètres de hauteur. Né à boston, il y a presque 40 ans, il a émigré ici avec toute sa famille quand il avait une dizaine d’années. Il en a bavé. Il a débuté comme vacher. C’est aujourd’hui le plus gros éleveur de moutons dans ce coin du Queensland… il a aussi un cœur gros comme ça. A coté de lui, le petit chauve aux rares cheveux roux, c’est Gaspar Von Goldstein, grand spécialiste en pierres précieuses. Riche à millions, il ne retournera jamais en Allemagne.
J’arrête le monstre et j’ouvre ma portière. Le silence du bush, la nuit, m’impressionne toujours… Déjà, mes potes viennent à ma rencontre en riant Ils ont des bouteilles de champagne débouchées dans les mains.
Balt, mon vieux géant, me broie la main. Il est surexcité.
- Hey, man ; tu sais pas ?… tu sais pas ? Et bien, Joe, Joe, il est papa… ça y est… Mimi, sa femme, a accouché ce soir… un garçon… c’est un garçon… il vient de me le dire à la radio…
On peut plus l’arrêter... Gaspar nous rejoint. Il m’ouvre une bouteille encore embuée de froid. Lui aussi est content, vraiment content… je le sens même ému derrière ses lunettes rondes, quand on trinque en entrechoquant nos bouteilles… Il faut dire qu’on n’a pas l’habitude… aucun d’entre nous n’a de famille, de femme ou d’enfant.
Et puis joe, c’est un peu le 4ème de notre bande, le plus jeune, le petit frère…et même, c’est souvent à cause de lui que le samedi, la soirée se termine en bagarre contre les fermiers du coin, dans les bars où on termine la nuit.
Car Joe est un « abo » comme on dit ici : un aborigène… et même s’il a la peau presque aussi blanche que la mienne, bonjour le racisme … on leur pardonne pas aux abo, d’avoir été les premiers, ici, d’avoir des droits sur les terres que ces connards d’english leur ont piquées… nous, on n’aime pas trop les « english », ils n’ont rien compris et un jour, ça va chauffer comme en Afrique du Sud…
Joe, lui, il demande rien… aucune terre ; il veut travailler, c’est tout. C’est un mec formidable. Il est employé au chemin de fer… ouvrier sur les voies. Lui, son truc, c’est le bois. Il taille et pose les traverses… tellement fort dans sa spécialité, qu’il a été désigné comme chef d’équipe… pas facile et rare pour un abo d’être chef même s’il est payé deux fois moins qu’un blanc.
Il a épousé Mimi, une « abo » elle aussi. Elle partage cette vie, pas simple tous les jours. Ils déménagent sans cesse, suivant les chantiers, le long de la voie. De toute façon, ils n’ont pas droit aux logements sociaux. Souvent, ils sont la cible d’insultes, de mépris, de vexations… mais ni l’un ni l’autre ne réplique. Et quand, dans la file d’attente à la coopérative, on passe devant elle, elle ne dit rien ; elle attend « son » tour.
Quand on a su que Mimi était enceinte, on a proposé à Joe de l’aider pour le pognon, pour le petit… il a pas accepté un quart de dollar. Je crois même qu’on l’a un peu vexé ce jour là.
On s’installe pour boire et manger sur le parking en parlant du bébé.
Gaspar dit qu’il serait bien qu’il fasse ses études aux US, une grande université… pour devenir prof de philo. Quand on lui a demandé pourquoi la philo… il n’a pas répondu et il a éclaté de rire. Balt, lui, veut lui apprendre la boxe dès qu’il aura l’age, vers 5 ans. Très sentencieusement, il déclare que la boxe c’est la meilleure école de la vie…
- Et je sais de quoi je parle… n’oubliez pas : j’ai été vice champion de district. Si j’avais voulu, je serais passé pro…
Quand à moi je n’ai aucun doute, il faut qu’il apprenne à conduire le plus vite possible…vers 10 ou 12 ans. Et qu’il vienne avec moi faire quelques voyages pour apprendre la route… La Route !!!
C’est Balt qui a l’idée. Il faut qu’on aille les voir, maintenant, tout de suite, pour leur faire la surprise… ils sont pas loin : quoi… 200 Kilomètres. En prenant le 4 X 4 tout neuf de Gaspar, on peut y être en heure et demi… comme j’hésite à cause de mon convoi, ils me promettent de me ramener avant 5 heures du matin. Alors je vais fermer ma cabine.
On va pisser tous les 3, sous les étoiles, face au désert. Soudain, Gaspar se met à gueuler…
- Mais hé !!!… faut amener des cadeaux… des cadeaux pour une naissance, c’est in-dis-pen-sa-ble…
Il est drôle Gaspar… des cadeaux en plein désert. On cherche en rattachant nos braguettes… c’est Balt qui trouve le premier.
On va passer chez lui. Juste un petit détour de 30 kilomètres et il va prendre dans son garage, une Harley superbe. On lui dit que le bébé est, peut être, un peu jeune pour une moto. Mais Balt nous répond que le bébé, comme on dit, il sera bien content de l’avoir dans quelques années, la Harley, rapport aux filles qui voudront faire un tour dessus et qu’en attendant, pour pas qu’elle rouille, Joe n’aura qu’à la prendre pour aller travailler. Comme ça il rentrera plus vite à la maison et son fils le verra plus vite… c’est un beau cadeau : un papa plus vite présent, non ? On est forcé de dire que oui.
Gaspar, lui, file dans la boite à gants de sa Land Rover. Il ramène un écrin qu’il ouvre… je n’ai jamais vu une opale plus grosse, plus lumineuse. Il nous explique qu’il a trouvé cette pierre il y a 5 ou 6 ans sur une de ses concessions, qu’il l’a gardé pour le jour où il demandera une femme en mariage mais comme, maintenant, il se trouve un peu vieux pour se marier, il va l’offrir à Mimi. On lui dit que c’est un cadeau de plusieurs millions de dollars, que Mimi l’acceptera pas. Gaspar se met en colère. Il nous dit que c’est pas le fric qui compte dans cette histoire là. Simplement, avec cette pierre, elle sera la plus belle des mamans du monde et elle serait bien bête de refuser à son fils, une maman aussi belle. On n’est pas convaincu mais Gaspar a un tel baratin : sur qu’il va la forcer à garder la pierre.
Moi, j’ai beau réfléchir : rien, aucune idée. Ils commencent à se foutre de moi quand brusquement je trouve. Je file dans ma cabine et je reviens avec ma guitare, un bel instrument qui vient de mon grand père, il parait. Mais je suis nul en musique et j’en joue jamais. Elle sera pour le bébé quand il aura l’âge. En attendant, Joe, qui se débrouille bien, rien qu’à l’oreille, pourra en jouer. C’est aussi un beau cadeau, un papa musicien non ?… pour les berceuses par exemple…
Quand on arrive devant la baraque en bois de Joe et Mimi, il est minuit pile. Il y a encore de la lumière et du monde à l’intérieur.
Ce sont des amis de Joe et Mimi… des « abo » pour la plupart, mais aussi des blancs, des noirs, des asiatiques ; des copains du train, des manœuvres, des mineurs, des vachers… tous pas trop bien vêtu, ne respirant pas la richesse mais tous avec un cadeau dans les mains : un quartier de viande, une livre de farine, du tabac, un litre de lait, du linge pour les couches…
On s’arrête devant la porte, un peu ému… Joe nous tombe dans les bras. Il nous fait entrer tandis que Balt béquille la Harley.
Leurs copains s’écartent pour nous laisser passer. Alors on voit… on voit le spectacle le plus tendre, le plus merveilleux que l’on puisse imaginer.
Le couple entoure, protège le bébé qui dort dans un petit pétrin de bois plein de paille fraîche. Mimi, encore un peu pâle mais lumineuse, le regarde et Joe admire Mimi… sa Mimi. Tout n’est que paix et sérénité, écrin de douceur pour ce petit bout d’homme couleur de pain d’épice.
C’est Balt qui pose la question :
- Au fait, c’est quoi son prénom ?
§
§ §
Derrière la fenêtre, juste avant le désert que longe la voie ferrée, des bêtes se sont approchées et regardent la scène en silence.
Il y a là Dame Emeu qui murmure :
- Qu’il est mignon ! Qu’il est adorable…
Un vieux kangourou gris, un peu mité et très bougon, lui répond :
- Mignon, mignon… c’est vite dit : je lui donne pas trois ans pour essayer de monter sur votre dos en vous arrachant les plumes. On verra si vous le trouvez toujours aussi mignon.
Dame Emeu ne répond pas tout de suite. Elle frissonne :
- Vous ne trouvez pas qu’il fait froid. Quand je pense qu’ils n’ont même pas de feu, ni de cheminée…
Kangourou réplique :
- Que voulez vous qu’on y fasse ? vous ne voulez tout de même pas entrer et demander, bien poliment, si on peut le réchauffer, vous, à la chaleur de vos plumes et moi, de mon pelage… Pourquoi pas en soufflant notre haleine dessus pendant que vous y êtes ?…
Dame Emeu le regarde en fronçant les sourcils[1]. Kangourou se reprend :
- Non ?... vous ne trouvez pas ?... Quoi ?... J’ai dit une connerie là ?
Pendant ce temps, la lune s’est couchée mais, ce qui est sur, c’est que, toute la nuit, juste au dessus de la baraque, l’Etoile du Sud continuera à guider tous ceux qui viendront saluer le fils de Joe et Mimi…
Last Irokoi © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »
[1] Quelqu’un peut il me dire si une dame Emeu a des sourcils qu’elle pourrait froncer?