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CHAPITRE 8
La matinée du lendemain fut épouvantable. Les enfants se traînaient littéralement. Georges ne pouvait plus porter Marie. Dès le départ, il s’était ouvert le pied sur une roche acérée. Il boitait. Jeanne devait marcher soutenue par Eléonore. Ils avaient soif. Les gourdes étaient vides. Un comble devant toute cette eau salée et toute cette eau qui tombant du ciel était bue par le sable ou corrodée par le sel dans les creux de rochers. Même Vagabond paraissait fatigué. Il avançait les oreilles basses et l’échine creuse.
Les rochers étaient devenus de véritables falaises habitées par des colonies de mouettes crieuses. Au pied de ces remparts, de larges flaques, douves verdâtres ou nageaient l’algue brune ou rouge, semblaient vitraux émiettés par les siècles.
A la pause, vers midi, ils s’écroulèrent. Il ne restait plus que quelques pommes. Ils eurent à peine la force de les manger.
Bert pris un morceau de varech séché et traça une ligne dans le sable.
- Ca, c’est la côte que nous suivons.
Il fit une croix à un bout.
- Nous sommes ici.
Il fit ensuite un petit cercle au milieu de la ligne.
- Voilà le rocher gris que vous apercevez tout au bout à l’horizon. Si tout va bien, on y sera ce soir.
Il dessina ensuite, le long de la ligne, quatre arcs de cercle successifs.
- Derrière le rocher, hors de vue, il y a quatre criques de sable. Et bien, ma maison est là, au milieu de la dernière crique.
Et il traça un grand cercle presque à l’extrémité de sa ligne. Les enfants eurent un mouvement de joie.
- Attendez ! Il faudrait à un homme en pleine santé toute une matinée pour aller du rocher gris à ma maison. Pour vous, dans l’état de fatigue où vous êtes, il faudrait compter au moins deux jours. Non, voilà ce que nous allons faire. Il faut coûte que coûte atteindre le rocher avant la nuit. Je vous abriterai dans une caverne puis, j’irai droit à ma maison, en coupant par les rochers. Cela me permettra de l’ouvrir et surtout de la chauffer pour enlever l’humidité. Puis, je ramènerai des couvertures, quelques viandes séchées que j’avais laissé dans la remise en priant le ciel pour qu’elles ne soient pas gâtées et surtout de l’eau. Je serai de retour avant l’aube.
Cela se passa exactement comme Bert l’avait dit.
Il revint à l’aube du 9ème jour, les bras chargés. Pour la première fois depuis le début du voyage, il semblait fatigué. Georges vint au devant de lui.
- Comment vont-ils ?
- Ils dorment. Marie s’est réveillée tout à l’heure. Elle t’a réclamé puis elle s’est rendormi.
Bert fut accueilli dans la caverne comme le Père Noël. Il leur passa les couvertures et les gourdes remplies d’eau. Il demanda à Georges de ranimer le feu. Non seulement, il ramenait de la viande et du poisson séché mais également trois lièvres qu’il avait piégés dans des terriers de sa connaissance.
Les enfants mangèrent pendant qu’il parlait de sa maison. Il l’avait retrouvé, tel un inébranlable rocher, comme il l’avait laissé, plusieurs saisons auparavant. Il expliqua les grands feux qu’il avait allumés dans les cheminées et les lits qu’il avait préparés dans les chambres. Ensuite, il s’occupa de panser les plaies et les brûlures des enfants à l’aide de linges et de potions qu’il avait retrouvées au fond de ses armoires. Tout cela prit la matinée.
Vers midi, les enfants s’étaient endormis, rassasiés. Seul, Georges, son pied presque guéri, était parti sur l’estran avec Vagabond, à la rencontre de la marée. Alors, Bert sortit de la caverne et vint s’asseoir sur un rocher, dans le soleil froid. Il déboucha une gourde pleine d’eau de vie, la dernière que son père avait mise en tonneau et but une large rasade. Il prit dans sa poche, une vieille pipe et une vessie de porc pleine de tabac, souvenirs de son père également.
C’est en l’allumant que brusquement il réalisa : Il était enfin rentré chez lui. Lorsqu’il menait ses bœufs sur la grande plaine chinoise ou qu’il courrait derrière le traîneau attelé de ses chiens, sur la glace et qu’il pensait à son retour, jamais il ne l’avait imaginé ainsi, avec cinq enfants et un chien.
Ainsi s’acheva la 9ème journée.
Ils n’arrivèrent qu’au soir du 10ème jour. Mais aucun ne vit la maison ce jour là. Lorsque, Bert s’arrêta en disant :
- Voilà, nous y sommes.
Les enfants se laissèrent tomber là où ils étaient. Seul, Vagabond put admirer, dans la lumière mourante, la demeure, solide et superbe, roc entre les rocs, flanquée de deux tours, phares muets surveillant les marées bruyantes de l’océan et celles, pétrifiées, de la lande.
Alors, Bert emmena dans ses bras, l’une après l’autre, ses cinq brebis épuisées. Il les coucha dans les chambres qu’il avait préparées. Il hésita un instant puis, en haussant les épaules, il allongea Bertrand auprès de Jeanne dans le même lit. Eléonore fut installée dans la chambre que la mère de Bert occupait de son vivant. Il mit des bûches dans toutes les cheminées qui bientôt ronflèrent comme l’enfer. Vagabond avait choisit sa place. Il dormait en boule sous le manteau de la cheminée de la salle commune.
Enfin, il mit les deux lourdes barres à la porte d’entrée et monta dans sa tour. Là, il tira un gros fauteuil de bois face à la fenêtre qui dominait la mer et les rochers et il attendit le jour en rêvant.
L’aube grise dévoila les roches couvertes, à perte de vue, par les mouettes blanches et Bert entendit la voix de son père qui depuis l’éther lui disait :
- Bienvenue, mon fils. Tu vois, il a neigé, cette nuit.
Les premiers jours fut consacrés à remettre en forme les enfants et à soigner leurs plaies. Bientôt, la grande bâtisse muette et déserte fut ramenée à la vie par les rires, les cris et les chansons de Marie, Jeanne, Bertrand et les autres.
Les premières semaines, les premiers mois furent ceux de l’organisation de la petite communauté. Georges répara la grande barque qui dormait sous le hangar. Bert lui enseigna l’art de la pose des filets et des lignes. Il devint le pêcheur de la famille. Bertrand et Jeanne allèrent travailler dans les champs et les vergers. Bert leur confia les semences enfermées dans les greniers. Il leur apprit à retourner une terre, à semer, à récolter, à bouturer les arbres. Ils devinrent les agriculteurs de la tribu. Jeanne apprit à faire le pain et Bertrand à faire le cidre et l’eau de vie. Eléonore s’occupa des moutons et des brebis dont Bert rassembla, sur la lande, un troupeau. Il lui apprit à tondre les bêtes, à les aider à vêler, à les soigner. Eléonore apprit aussi à filer la laine et à tisser des toiles chaudes, à coudre des pelisses fourrées pour l’hiver. Marie, elle, s’occupa de la basse cour. A leur arrivée, quelques maigres poules et un coq subsistaient près des bâtiments, comme par miracle. Là également grâce aux conseils de Bert, les poulets se multiplièrent, des canards et des oies vinrent se mêler au peuple jacassant. Bert était partout, il savait tout ce qui était utile de savoir et surtout, il savait donner ce savoir. Quant à Vagabond, il était entendu que c’était le chien de garde de la maison. Toutefois, on l’a déjà dit, dans ce pays, nul brigand ne venait s’aventurer. Aussi, le chien passait le plus clair de son temps allongé devant la maison, près du puits ou lorsqu’il pleuvait, sous le manteau de sa cheminée.
Les premières années furent celles de la fondation. Le premier bébé naquit presque un an après leur installation. C’était celui de Bert et d’Eléonore. C’était un gros garçon, Pierre, qui entra dans le monde à pleins poumons sans rien devoir à la sage femme ou au curé et qui ne s’en porta pas plus mal.
Dix ans plus tard, la maison était pleine d’enfants qui couraient en tout sens. Eléonore avait été mère à six reprises et Jeanne était enceinte pour la cinquième fois. Seul trois bébés n’avaient pas survécu. Tous les autres avaient poussé comme herbes folles. Et Marie…Et bien Marie, la petite Marie exhibait un petit ventre rond dont Georges n’était pas peu fier. Là aussi, un bébé arrivait. Georges, tous les soirs en rentrant de la pêche, se transformait en maçon et en tailleur de pierre. Il bâtissait sa maison à l’ombre de celle de Bert, bientôt imité par Bertrand. Et Bert, aujourd’hui vieux patriarche, régnait sur son troupeau, conseillant, enseignant, consolant les plus petits qui venaient sur ses genoux dès qu’ils avaient un chagrin.
Et le temps passa, passa. Pendant que le Royaume s’enflammait, que l’on coupait le cou d’un roi, que l’on faisait des empereurs et des empires qui s’effondraient, sur ce bout de terre aride, tout un village s’érigeait, se développait, croissait et se multipliait, puis, peu à peu, se mit à dépérir, à s’affaiblir, à s’éteindre tout doucement. Un jour, il mourut tout à fait et la chronique a perdu son nom.
Perdu ? Peut-être pas. Tout au bout du Cotentin, bien après La Hague, existe un hameau du nom de Goury. C’est le bout du monde. Une seule route y mène et elle s’arrête là. Pourtant, en partant à pied, le long des rochers, on arrive bientôt sur un champ surplombant la mer. Dans ce champ, quelques ruines de murs et les fondations circulaires de ce qui devait être une tour.
Ce champ et les ruines qui l’habitent est le lieu de rendez-vous préféré des amoureux du coin. Lorsque à la nuit tombée, les vieux croisent des amoureux enlacés, ils disent d’un air entendu :
- Ah ! Si ces deux là ne vont pas faire des galipettes sur le champ du bélier, je veux bien être pendu !
Le plus drôle, c’est que lorsque vous leur demandez pourquoi ce nom : « champ du bélier », ils n’en savent rien.
FIN
LAST IROKOI © 2008