Comme un indien , du fond de son tipi, au milieu des grandes plaines de l'ouest, j'observe au loin le monde et la société. Je devrais pleurer mais non souvent je rigole... Mon dieu, qu'ils sont tous comique et si loin de la vie et de l'univers... Entrez donc 5 minutes vous reposer. on parlera littérature et poésie, peinture et musique, art... Bienvenue dans le tipi de Lastirokoi Last Irokoi
Voilà 104 jours, si j’ai bien compté, qu’il pleut. Il pleut de façon ininterrompue, jour et nuit, à verse, à larges traits qui viennent crépiter sans cesse, sur mes tuiles et sur mes volets.
Le ciel est totalement bouché. Le soleil n’existe plus et le jour ne se lève jamais avant 10 heures le matin et dès 14 heures, la nuit tombe. Depuis longtemps, l’électricité et peu après le gaz et l’eau courante ont été interrompus, si bien qu’il fait terriblement froid dans la maison et le jardin est un bourbier visqueux. Tout se liquéfie
Et encore j’ai la chance d’habiter tout en haut de la côte des gardes, à Meudon, à 2 pas de la maison de Céline. Les quartiers d’en bas vers Sèvres, vers Chaville ou vers Bellevue sont certainement totalement noyés. Mais comment savoir ? Il n’est plus possible depuis 2 mois environ de descendre la côte. La « F 18 » est coupée à la hauteur du parc Effel et des carcasses de voitures ou de camions, abandonnées commencent à rouiller. Celles qui ont été bloquées plus bas sont sous l’eau à présents et beaucoup ont dérivé vers la Seine dont on ne peut même plus distinguer le lit. Les rues sont également noyées et les sentiers forestiers sont impraticables. Je suis coupé du monde dont je ne sais plus rien…
Souvent, je vais sur le pont de l’autoroute au bout de ma rue. Autrefois, on voyait tout Paris, qui s’épanouissait derrière la tâche verte du bois de Boulogne. Aujourd’hui, un brouillard lourd et opaque masque l’horizon ; tout est gris et noyé. Je distingue une vaste étendue d’eau, un immense lac dont les vaguelettes montent chaque jour un peu plus haut et dans le lointain deux ou trois masses confuses : Montmartre sûrement, la colline de Chaillot peut être. Par contre, la tour Effel est invisible. Je me souviens que les premières semaines quand on a été bloqué, des riverains venaient sur ce pont. A l’époque, nous parlions encore de ce qui arrivait : certains avaient entendu que la tour s’était effondrée et que le métro était noyé à cause d’un tunnel qui s’était rompu, un matin, sous la Seine; la catastrophe aurait tué plusieurs milliers de personnes mais comment savoir si c’était vrai. A cette époque là, la radio, la télé et internet s’étaient déjà tus et les téléphones filaires ou portables n’avaient plus aucune tonalité. Ce qui est sur, c’est qu’à ce moment là, les gens n’allaient plus travailler depuis belle lurette … aujourd’hui plus personne ne vient sur l’autoroute.
D’ailleurs, le quartier est presque désert ; dans ma rue il reste peut être encore deux ou trois vieux, très vieux qui ne sortent plus et moi. Déjà, beaucoup, un jour, dans les premiers temps n’ont pas pu remonter. Ils sont partis travailler un matin et ne sont jamais revenus le soir. Des familles entières ont été séparées. La plupart sont alors parties à la recherche de leurs parents dans les semaines qui ont suivies. Beaucoup de vieux sont morts chez eux, faute de soins, faute de…. tout. Certains se sont suicidés. On a retrouvé le voisin pendu. La pluie lui tapait trop sur les nerfs certainement. A cette époque, on enterrait encore au cimetière du quartier des bruyères, ceux qui mourraient. Maintenant, il serait sans doute impossible de creuser une fosse. Elle s’éboulerait immédiatement.
Quand l’épicerie du quartier a fini d’être pillée, j’ai voulu aller vers Vélizy et son centre commercial ; ce n’était déjà plus possible. J’ai renoncé à mi parcourt ; la foret est une vraie tourbière et ses flaques de boue sont pires que des laisses de sables mouvants. Quand j’ai vu, là où passait avant le sentier, un bras horriblement tordu sortir du bourbier, décharné, immobile, j’ai compris que je ne passerai pas et que si j’insistais, je risquais de finir comme cette femme (l’un de doigts portait toujours une bague) de la boue plein la bouche.
De toutes les façons, il n’y a plus rien à l’hyper marché de V 2 ; le dernier avec qui j’ai parlé c’est ce routier, qui avait laissé son camion à la hauteur de l’échangeur de Meudon la foret. Il avait failli se faire tuer par une bande qui rodait sous le centre commercial et qui rançonnait ceux qui passait. Comme il n’y avait presque plus personne qui passait par là, ils devenaient de plus en plus cruels. En fait, il y avait longtemps que le super marché était vide… Le routier m’a dit que du coté de la province, l’autoroute était impraticable très rapidement et que la campagne alentour était sous l’eau ; aucun espoir de s’enfuir par là.
S’enfuir ? Pourquoi faire ? Le monde est clos ; il se résume à ce quartier où j’ai toujours vécu seul. A cette île, chaque jour un peu plus grignotée par l’eau qui monte.
La seule question qui me préoccupe maintenant est de savoir si je vais mourir de faim ou noyé. L’eau monte aussi vite que baisse le niveau du sac de 5 kilos de brisure de riz que j’ai entamé il y a une semaine. J’ai calculé qu’en en mangeant une seule poignée par repas, midi et soir, je pouvais tenir environ 50 jours
Après on verrai bien !!! Et puis, diable, on verra bien ; après moi, le déluge…..
Message retrouvé dans une bouteille sur l’île Effel, remontant vraisemblablement au début du 21e siècle (entre 2005 et 2010), aujourd’hui exposé au Musée Sanctuaire de La Défense.
L.Irokoi c 2008 in Histoires de la vie de tous les jours.
EN HOMMAGE A R.BARJAVEL DONT LE ROMAN "RAVAGE "A MARQUE MA JEUNESSE.