Comme un indien , du fond de son tipi, au milieu des grandes plaines de l'ouest, j'observe au loin le monde et la société. Je devrais pleurer mais non souvent je rigole... Mon dieu, qu'ils sont tous comique et si loin de la vie et de l'univers... Entrez donc 5 minutes vous reposer. on parlera littérature et poésie, peinture et musique, art... Bienvenue dans le tipi de Lastirokoi Last Irokoi
Il s’est assis sur un rocher, au bord du sentier qui surplombe l’océan. Il est épuisé, à bout de souffle. Depuis huit jours environ, il ne va pas bien. Huit jours qu’il va contre le vent et pourtant il a l’habitude de marcher ainsi face au vent, il n’a fait que cela toute sa vie.
Il regarde de tous ses yeux, l’océan. Il voudrait bien – il n’ose pas penser une dernière fois – apercevoir l’éclair de cristal d’un iceberg, à la dérive ou, au large, le dos bleu d’une baleine.
Il frissonne ; c’est bientôt la nuit et, ici, tout au bout de la terre, là où le continent fait une pointe qui s’enfonce vers le sud et soulève les lames gigantesques du cap Horn, les soirées sont gelées. Il tend au soleil blanc, son visage ridé de vieil homme.
Vieux ? Est il vieux ? Usé plutôt, usé par… combien ? Oui, il n’en revient pas, il n’avait jamais compté, mais cela fait 40 ans, 40 ans qu’il marche, qu’il dérive du nord au sud, d’est en ouest, sur ce continent qui ne l’a jamais relâché, sans repos, sans toit, ou si rarement, pour l’abriter, sans cheminée pour le réchauffer, mangeant sur une pierre, au coin d’un taillis, pour table et buvant sa bière au bar de relais routiers déserts.
Il n’a rien, ni maison, ni famille, ni ami ; les femmes qu’il a connues ne sont jamais restées avec lui plus de quelques semaines. Il a eu un chien, vagabond comme lui, qui l’a suivi partout pendant un ou deux ans et qui, un jour, en a eu assez, sûrement. Au réveil, il n’était plus là.
En fait, il ne possède que ce qu’il a dans son sac : un jean et une chemise, un rasoir et un bout de savon, une serviette dont il voit la trame et un petit transistor qui, si loin de tout, n’émet plus depuis une semaine.
Une gifle de vent vient lui couper le souffle. Il n’arrive pas à reprendre son souffle. Décidément cela ne va pas fort ; et puis ça se calme. Il repense à sa vie. C’est passé si vite. Pourquoi ?
Sa jeunesse, en France, grise. Ses parents, morts aujourd’hui, sûrement, peut être. Et à 20 ans, son départ pour les US. « American dream » ; en août 68, non 69 plutôt. Il n’en est jamais revenu.
Il ne se souvient plus très bien comment il est arrivé sur cette grande plaine, près de Woodstock, avec tous ces gens, déjà, en stop, sûrement.
Mais ce dont il se souvient, ce sont ces 3 jours, ces 3 jours fous, indélébiles, fixés dans sa mémoire .Cette foule pleine de couleurs, cette musique, ces vibrations dans l’atmosphère où tout semblait possible, où tout le monde se connaissait, s’interpellait, riait et bâtissait un monde nouveau…tous frères et sœur pour la vie c’est à dire pour l’éternité, ces amitiés d’une nuit, le philosophe barbu qui se baignait nu dans la boue, ces amours éphémères et pourtant éternelles, cette grosses filles aux seins nus et blancs qu’elle trémoussait en rythme…belle, si belle, d’une beauté de statue antique.
Et puis, il y avait les nuits, où on lui offrait du vin et du tabac et des pilules ; aurores boréales au cœur d’orages bleus de kadeiloscopes dont il était l’architecte, et la musique du haut de ces cathédrales de lumière, là bas, tout au bout, dans le foyer palpitant de la scène. Sentiment d’être acteur, spectateur et créateur tout à la fois d’un spectacle qui, en fait, passait au second plan. Lui-même ne pouvait expliquer vraiment ce qui s’était passé, vraiment ce qu’il avait vécu. C’était sur- naturel, cela le dépassait…
Ce qui est sur, c’est que lorsqu’il s’est réveillé au matin du 4ème jour, quand il a vu que la fête se terminait, que la famille se séparait chacun allant vers l’autre vie, quand il a vu les tribus repartir, les vêtements trempés et les cheveux collés, sales, leurs enfants nus, sur la hanche ou pendus au sein vide de leur mère,lasse, quand il a vu la scène démontée et rangée dans des camions poussifs comme un vulgaire chapiteau de cirque, la plaine jonchée d’ordures et visqueuse de boue sur laquelle un soleil blanc se levait triste comme la mort, il a comprit qu’il ne pourrait jamais rentrer chez lui.
Il a cherché, il a cherché toute sa vie, allant de ville en village, montant vers le Canada pour repartir vers San Francisco, descendant au Mexique pour revenir aux USA, sans jamais retrouvé quelque chose qui s'approchait de ce qu’il avait vécu; combien d’espoirs déçus, combien de quêtes vouées à l’échec pour aujourd’hui arriver au bout de la terre, au bout du chemin, les mains vides…
Il est là, assis sur son rocher, dans le vent qui lui apporte les derniers accords d’Hendrix tandis qu’à l’horizon, le soleil orange s’éteint comme un projecteur énorme derrière l'horizon. Et le vent devient larsen lancinant sur les nuages qui tombent, gigantesque rideau d’une scène improbable. Il ne regrette rien : ils sont tous là pour lui offrir son dernier spectacle : Jones et Morisson, Joplin et Moon… et tant d’autres connus et inconnus, musiciens et clochards qui avancent vers lui, qui viennent le chercher, lui, leur frère, leur ami, leur semblable…
La nuit est tombée ; on ne voit ni son regard, bleu d’acier, fixe et éteint pour l’éternité, ni sur ses lèvres, ce sourire, cet étrange sourire qui n’appartient qu’à ceux enfin arrivés au but.
L.IROKOI © 2008 IN « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS »