Comme un indien , du fond de son tipi, au milieu des grandes plaines de l'ouest, j'observe au loin le monde et la société. Je devrais pleurer mais non souvent je rigole... Mon dieu, qu'ils sont tous comique et si loin de la vie et de l'univers... Entrez donc 5 minutes vous reposer. on parlera littérature et poésie, peinture et musique, art... Bienvenue dans le tipi de Lastirokoi Last Irokoi
C’était il y a 2 ans ; Avec un copain, on avait décidé de faire le tour des U.S. On a loué à New York, une vieille Buick jaune, le genre de bagnole qui n’existe plus que là bas.
En arrivant sur la cote ouest, je voulais absolument voir la vallée de la mort et surtout « Zabriskie point », le site où se déroule le film, superbe, d’Antonioni.
Mon pôte était crevé ; il a voulu rester à Vegas.
Je suis parti seul, très tôt, le matin, par la route 190, au nord de la ville.
J’ai roulé pendant près de 100 miles dans le néant, une plaine grise qui se soulève doucement vers l’ouest et où je me traînais à cause des limitations de vitesse.
Pourtant, insensiblement la route s’élevait et à mesure que j’avançais, la température, malgré la clim, montait, elle aussi. A 9 heures, il faisait déjà 65° F. ;
Les lacets devenaient sévères et la boite automatique cliquetait sans cesse.
Je fis une halte vers 11 heures au promontoire du mont « Dante » : c’était hallucinant ; je dominais le monde : à mes pieds, la vallée se convulsait, immense reptile pétrifié. Des géants avaient saisi, à pleine main, des pans entiers de rocher et les avaient pulvérisé, brisé en mille récifs attendant une marée qui ne viendrait pas.
Aux ruptures scintillantes du quartz et du feldspath blessant l’œil succédaient les flaques de mercure des lacs de sels qui tendaient au ciel, leur sulfureux miroir.
La chaleur me fit très vite remonter en voiture.
La descente était vertigineuse et la route, de plus en plus mauvaise. J’étais en sueur et j’avais du mal à respirer. Si j’ai bien compris les pancartes, on était en dessous du niveau de la mer
Je suis arrivé sur la rive d’un lac de sel, gigantesque plaque de roche écorchée, chauffée à blanc où l’eau s’était évaporée depuis la préhistoire: la terre avait soif d’une pluie qui, elle non plus, ne viendrait jamais.
Le thermomètre du tableau de bord indiquait plus de 85 ° F. De rares camions troglodytes, tout droit sortis de « duel », lâchaient dans leur sillage, une fumée grasse et des pick-up en ruine, arrêtés au bord de la route, capot ouvert, attendaient pour pouvoir repartir que leur moteur refroidisse un peu.
Et puis la route, rectiligne maintenant, se remit à monter.
Après le col, enchâssé entre deux falaises abruptes, la plaine, longue, que la route tranchait à vif, rectiligne jusqu’à l’infini. Paysage de météorite sans arbre, sans oiseau…désert implacablement lisse, blanc de chaleur. Quel courage fallait il aux premiers émigrants pour franchir avec leurs mules et leur vieux chariot branlant, cette fournaise ?
Personne dans ce monde de la soif ; plus de Pick up, ni de camion ; j’avais croisé la dernière station 30 miles avant… Dans cet univers sans mesure, seule dans ma Buick, je commençais à ressentir une angoisse sourde…peur de tomber en panne, peur de devoir marcher sous le plomb du soleil, peur inexplicable tout simplement qui prend tout humain au seuil de l’enfer.
Et puis, tout au bout de l’éternelle ligne droite, sur l’horizon incertain, un éclair métallique, qui scintillait, qui palpitait, une étoile tombée du firmament.
C’était un motard solitaire qui roulait paisiblement, en prenant son temps, jouissant de l’espace, de l’immensité. Sa vieille Harley brillait de tous ses chromes impeccables, rutilants. Il ne sollicitait pas son moteur, sûr de lui, calme, impérial.
J’hésitais à le doubler tellement cela était magique, digne de respect.
Je me portais à sa hauteur. C’était un grand gaillard, droit et solide sur sa selle, un casque de cuir sur la tête et ses lunettes d’aviateur portées haut sur le front. Son treillis était largement ouvert sur sa poitrine et la poussière qui recouvrait son pantalon et ses bottes de cuir montrait qu’il arrivait de loin.
Au passage, il me fit un signe de la main, lent et majestueux. A regret, j’ai accéléré et je le vis bientôt disparaître dans mon rétroviseur, redevenir étoile remontant au firmament.
Quelques miles après, je suis arrivé à l’intersection entre la 190 et la 178 .Au carrefour, deux pompes à essence hors d’age rouillaient devant un motel délabré qui semblait abandonné. Je me suis tout de même arrêté.
La salle était déserte. Une serveuse noire, énorme, dormait derrière un bar douteux. Dans le fond, un aquarium plein de terre grouillait de choses noires, peu rassurantes.
Je me suis installé le plus loin possible avec ma bière à la main à une table d’où je voyais la route.
J’ai entendu son moteur avant de le voir apparaître. La Harley ralenti et vint se ranger sur le parking.
Quand il est descendu de l’engin, j’ai vu qu’il lui manquait une jambe. Il déplia deux cannes et s’en aida pour entrer dans le bar.
Il vint s’asseoir à la table à coté de la mienne et commanda, lui aussi, une bière ; Il retira son casque et ses lunettes. Ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules… mais surtout, il y avait son regard bleu et lumineux, serein et mélancolique…
Quand on lui apporta sa boite de bière, il l’a souleva vers moi ; je lui rendis son geste.
« French ? » me demanda t il et sans attendre ma réponse, il tapota un écusson étoilé qu’il portait sur la manche de son treillis en me disant fièrement « I’m american »
Le silence retomba. Alors bêtement, pour dire quelque chose, je lui ai demandé en désignant sa jambe absente : « viet- nam ? »
Il a éclaté de rire en répondant : « not so old, man ! »
Pas assez vieux mec…Quel idiot j’étais ? Ce type était trop jeune ; moins de 35 ans peut-être ; il n’était sûrement même pas né en 68….
Il bu une gorgée de bière et prononça : « Iraqi »
Et à voix encore plus basse : « it’s the same shit. »
La même merde…
Dans le silence, il broya la canette dans son poing et mit 2 pièces sur la table. Au passage, il posa sa main sur mon épaule et sortit du bar entre ses 2 cannes, grand et large comme une légende.
Le bruit de sa Harley décru doucement.
Dehors, la chaleur et le silence m’ont sauté au visage. J’ai démarré le moteur et en attendant que la clim rafraîchisse un peu l’habitacle, j’ai allumé la radio.
C’était Dylan: « the times, they are changin’ »
Hélas non, man !
Last Irokoi © 2008 in « histoires de la vie de tous les jours »
EN HOMMAGE A BOB DYLAN