Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Comme un indien , du fond de son tipi, au milieu des grandes plaines de l'ouest, j'observe au loin le monde et la société. Je devrais pleurer mais non souvent je rigole... Mon dieu, qu'ils sont tous comique et si loin de la vie et de l'univers... Entrez donc 5 minutes vous reposer. on parlera littérature et poésie, peinture et musique, art... Bienvenue dans le tipi de Lastirokoi Last Irokoi

Publicité

LA CAMIONNETTE

Je fais partie de ces milliers de gens qui, chaque année, disparaissent, sans prévenir, sans donner de nouvelles à leurs proches ou à leurs amis. Certains rentrent quelques jours, quelques mois ou quelques années après, sans expliquer, sans pouvoir expliquer pourquoi ils ont fait cela… les autres ne donneront plus jamais signe de vie… ou de mort.

 

J’aimerais vous faire comprendre que cela ne se passe pas, bien souvent,comme on le croit, que, dans mon cas tout au moins, rien n’était prémédité ; je n’avais rien préparé et le hasard a joué un rôle étonnant.

 

Ce soir là, j’étais sorti tard de la banque et dans le wagon bondé du RER, je revoyais cette scène qui, depuis le matin, repassait en boucle devant mes yeux.

 

Cet homme, mon âge à peu près, qui découvrait avec stupeur qu’il n’avait plus rien sur son compte et que le découvert qui lui avait été accordé était dépassé depuis longtemps…Il n’a rien dit quand je lui ai demandé de me rendre sa carte bleue… Juste ce regard de stupeur et d’effroi, ce regard qui ne me quittait plus depuis le matin… Pourtant après 20 ans passés derrière le guichet d’une banque, j’aurai du être vacciné.

 

Voilà pourquoi, ce soir là, je ne suis pas descendu à « Auber », dans la cohue, pour prendre ma correspondance comme tous les jours et rentrer chez moi. J’avais une migraine terrible et les jambes coupées. J’étais dans mes pensées, moroses. Quand j’ai réalisé que j’avais raté ma station, j’étais déjà gare de Lyon.

 

Alors je suis descendu de la rame et je suis remonté à la surface ; j’avais besoin de marcher. Je n’étais pas pressé. Personne ne m’attendait : ma femme rentrerait tard, retenue par je ne sais plus quel congrès et la maison était trop grande, trop vide depuis que les enfants étaient partis…

 

J’ai passé la seine où le soleil achevait de mourir et je suis entré dans la gare d’Austerlitz.

 

Pourquoi ? Je ne sais pas… sûrement parce qu’elle est juste en face du pont et que le feu, au rouge, m’a permis de traverser sans ralentir ma marche…

 

Si le feu avait été au vert…

 

J’ai déambulé longtemps dans le hall des départs, au milieu de gens pressés qui me bousculaient sans cesse. Sous la verrière noircie, les sons étaient métalliques, agressifs. Tout était gris et triste.

 

La seule tache de couleur, c’était les feux du fourgon de queue de ce train qui partait dans un quart d’heure pour Rodez. Je ne savais pas où c’était exactement, en Auvergne peut être, mais j’ai pris un billet au distributeur et je suis monté à bord. Au passage, j’ai jeté mon téléphone portable et ma serviette pleine de dossiers, dans une corbeille à papier, sur le quai.

 

J’étais seul dans mon compartiment. Je me suis assis, sur ma couchette, dans la pénombre. Les bruits de la gare me parvenaient faiblement. J’étais épuisé, incapable de penser à quoi que ce soit. Sans même enlever ma veste et mes chaussures, sans même tirer les rideaux de la fenêtre, je me suis allongé.

 

Je dormais déjà quand le train a démarré.

 

Quand j’ai rouvert les yeux, c’était le petit matin. Le froid m’avait réveillé. Le train ralentissait et tanguait sur des aiguillages. Il entrait en gare de Rodez.

 

2 ou 3 voyageurs sont descendus en même temps que moi. L’air était si vif que j’ai du remonter le col de ma veste. Le buffet ouvrait dans le hall. J’ai commandé un grand crème et j’ai avalé 3 croissants coup sur coup.

 

Je suis descendu aux lavabos pour me passer de l’eau sur le visage et recoiffer mes cheveux. J’ai enlevé ma cravate trop fripée. Rien pour me raser. Pas terrible dans la glace…

 

Dehors, la place se poudrait de givre et de soleil : c’était l’aube. 3 cars, moteur au ralenti, allaient démarrer.

 

Dans la gare, j’ai entendu une annonce qui résonnait : un train partait pour Paris dans trois minutes. Juste le temps de l’attraper au vol.

 

Ce fut fugace ; sur cette place, j’ai senti que j’étais à la charnière, à la frontière de 2 vies… et puis, je suis monté dans le car du milieu, celui qui allait à « Laissac ».

 

Là aussi, si j’avais pris celui de Decazeville…  

 

Je me suis installé tout à l’arrière, à coté de 3 sacs de patates. Tout de suite, on a démarré. J’étais le seul passager.

 

Dès la sortie de la ville, la route s’est mise à monter en lacets et à chaque virage, je découvrais une autre vallée, un autre horizon. Sous le ciel pur, bleu et métallique, les prairies marbrées de gel alternaient avec de vieux villages aux fermes de pierre grise, repliées sur leur cours qui sentaient la fumée et le bois humide.

 

Le car m’a déposé sur une place immense, démesurée pour ce petit bourg. Depuis j’ai appris que c’était le champ de foire de Laissac.

 

Il faisait beaucoup plus froid qu’à Rodez. Le vent dévalait des montagnes et cavalait sur le Causse alentour, pétillant comme du champagne. J’ai fais quelques pas dans le silence peuplé par le chant d’un coq et par un grincement de poulie, plus loin, vers le centre du village.

 

Un bar-tabac aux rideaux blancs jaunis faisait face à un garage où une pompe à essence portait l’enseigne d’une marque que je ne connaissais pas. Plus loin, une « épicerie quincaillerie » comme il en existait, il y a 50 ans.

 

Sur la vitrine, une affichette : « demandons chauffeur vendeur – libre de suite – salaire intéressant – références sérieuses exigées. »

 

Je suis entré.

 

Est il besoin de poursuivre ce récit ? Depuis près de 5 ans, je suis le chauffeur de la camionnette qui, hiver comme été, amène dans les villages perdus du Causse et dans les fermes isolées, le pain, le vin, le sel et… les pâtes… les journaux, le courrier quand le facteur ne peut pas passer et les médicaments quand il le faut.

 

.

 

Je suis aussi et surtout la seule visite, la seule distraction de ces gens, souvent âgés. Je parle avec eux de la ville en bas, je leur donne des nouvelles, j’annonce les mariages et les baptêmes, les décès souvent… ici, les portables ne passent pas ; de toute façon, ils sont bien trop pauvres pour en avoir un et l’hiver, qui dure 5 mois, casse sans cesse les fils du téléphone.

 

Je finis parfois le chemin à ski mettant les provisions qu’ils ont commandées dans mon sac à dos quand vraiment la camionnette ne passe pas. Par contre, l’été, quand le soleil chauffe le Causse comme une plaque rougie à blanc, la sueur me dégouline dans les yeux.

 

Et si vraiment je ne peux pas venir, ils m’engueulent la fois suivante… C’est une vie difficile… mais c’est la mienne désormais.

 

Je vis au bourg, au dessus de l’épicerie avec Gianni et la mamma. Ce sont eux qui m’ont accueilli le premier matin. Ils ne m’ont jamais posé de question sur… avant… je crois bien sincèrement qu’ils ont cru que j’avais des problèmes avec la police ou la justice. Mais Gianni a émigré d’Italie, au moment des années de plomb, en 70… et lui aussi ne parle jamais de son passé.

 

Ils m’ont adopté. Je dors sous leur toit et je mange à leur table ; le soir, c’est moi qui fais la caisse et, après, je joue aux dominos avec lui en écoutant la radio. Il ne veut pas de télévision. Le dimanche, il m’emmène à la pêche quand le temps le permet ou boire un coup au bistrot pendant que la mamma est à la messe.

 

Je suis bien ici.

 

Le lendemain de mon arrivée, j’ai détruit tous mes papiers et aujourd’hui encore, je n’ai aucune identité. Je ne suis pas déclaré, je ne paie pas d’impôts, je suis un mort civil mais ici cela ne compte pas. Tout le monde m’appelle « l’italien », voila tout. Pourtant, dans le bourg, il y en a au moins un qui connait ma véritable identité : c’est le brigadier de gendarmerie… mais il s’en fout. Cela ne l’empêche pas de boire, souvent, le coup avec moi…

 

C’était 2 ans après mon arrivée ici. Le brigadier était là. Il n’était pas en service et bien qu’en uniforme, il buvait un coup de blanc au comptoir en lisant le « Figaro ». En partant, il me l’a laissé, ouvert à la page des petites annonces en me disant « Tiens l’Italien, il y a des nouvelles intéressantes pour toi là dedans… »

 

En plein milieu de la page, il y avait un faire part, celui de ma femme qui annonçait le mariage de ma fille avec le fils d’un certain Vicomte de Fortagne. J’ai appris qu’elle s’associait à moi dont le nom était suivi d’une petite croix noire, un peu funèbre et qu’un certain Hubert Phelipez, cité sur la même ligne que … ma veuve… était de la cérémonie… Quand à mon fils, également cité mais plus bas, il avait épousé une certaine Marie dont il semblait avoir eu 2 garçons…

 

Tout est bien dans le meilleur des mondes… non ?

 

Parce que, quand même, il serait indécent de réveiller un fantôme, n’est ce pas ?

 

LAST IROKOI © 2009 in « HISTOIRES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS» 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
T
que de fois j'ai failli faire comme ton personnage! j'ai bien aimé ce récit, sauf les skis.
Répondre
L
<br /> POURQUOI?<br /> <br /> moi non plus je n'aime pas skier... et en plus je crois que la tournure " aller à ski" n'est pas française...<br /> <br /> Enfin bon...<br /> <br /> Bonne nuit et à bientôt...<br /> <br /> Last Irokoi<br /> <br /> <br />
C
Merci a vous vieux sage de me replonger a chaque fois dans un monde a la fois proche et lointain, a la fois imaginaire et si reel. J'aime beaucoup ce texte, le titre m'avait deja fait me poser des questions, j'etais partie en me disant, enlevement, conducteur solitaire ou encore et je me fais mon petit cinema avant de lire le texte. Celui la aussi je l'ai dans mon tramway et comme toujours (desole de ne pas avoir de reference litterraire) en decouvrant cette histoire  j'ai pense a une serie que j'aimais beaucoup 'missing portes disparus'  justement parce que parfois les histoires de disparitions ont toujours des causes tres differentes et que la fin n'est jamais vraiment previsible. Ma scene preferee que je trouve tres cinematographique c'est celle entre le disparu  et le gendarme qui lit le figaro. Je trouve le debut tres reussi, on dirait un long travalling a la Wong Kar Wai.
Répondre
L
<br /> Merci pour toutes ces comparaisons très (trop) flatteuses pour moi.<br /> <br /> C'est vrai qu'on pourrait faire un petit court metrage avec cette histoire ... c'est souvent le cas de mes textes... "sur la 117" était au départ un scenario écrit il y a peut être 15 ans... mais<br /> qui n'a jamais été tourné.<br /> <br /> Ta réfenrece au traveling me plait... une des pages littéraires que je prefère est de balzac... le début de la "recheche de l'absolu" est un travelling absolument epoustouflant alors que le concept<br /> même de "plan" était loin d'être imaginé... je te le laisse découvrir si tu n a pas le bouquin dis moi je te scanne le texte...<br /> <br /> très bonne soirée Caro<br /> <br /> L.irokoi<br /> <br /> <br />
C
Et de deux pour l'impression, je les lis deux par deux comme ca je me dis qu''il y'en aura toujours au moins une qui me plaira, n'est ce pas vieux sage ?
Répondre
L
<br /> Hello Caro,<br /> <br /> Désolé de nepouvoir répondreplus long_ement mais je suis a la montagne et j ecris sur une connection en 3 G pas evident<br /> <br /> merci ee l interet que vous portez a mes histoires<br /> <br /> je vous repond plus longuemen,t dse diùmanche<br /> <br /> bonne soiree<br /> <br /> L.I<br /> <br /> <br /> <br /> <br />
S
Je crois sincèrement que dans la vie il y a des situations, parfois "presque rien", du moins en apparence, qui peuvent vous faire changer de route... Alors cette histoire me plait...et me fascine. J'admire sincèrement les personnes capables de tout laisser tomber quand leur vie ne leur convient plus...Bravo pour votre imagination sans faille, je suis admirative.Sasha
Répondre
L
<br /> Merci pour ces appreciations si flatteuses pour moi...<br /> <br /> Oui c'est exactement cela... ce presque rien qui fait basculer une vie, ce "oui" ou ce "non" que l on prononce ou non et qui vous fait millionnaire ou sdf, amoureux fou ou solitaire... et c'est<br /> encore plus étrange quand justement c'est en ne faisant rien, en restant apathique que sa vie bascule... comme celle de mon personnage...<br /> <br /> La vie est fascinante<br /> <br /> Bonne fin de soirée<br /> <br /> A tres bientôt<br /> <br /> Très cordialement<br /> <br /> L.Irokoi<br /> <br /> <br />
J
Désolée mais ce que j'ai dit dans mon précédent com est faux en fait le Bouddha a 2500 ans, je l'ai juste vieilli de 2500 ans...
Répondre
L
<br /> Bonsoir,<br /> <br /> Aucune importance... le bouddha est éternel... et puis quand on crée comme quand on aime on n'est pas à 2500 ans près <br /> <br /> merci encore et bonne  soirée<br /> <br /> L.Irokoi<br /> <br /> <br />