
CHAPITRE 6
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Avec l’aube, la tempête s’assagit. La mer se retirait loin sur l’horizon et le vent baissait un peu la voix. La barque, mal attachée, était repartie avec la marée.
Bert n’avait pas dormi de la nuit. Il se leva. Vagabond s’approcha de lui et regarda le corps de Louis. Le chien inclina la tête en pleurant doucement à deux ou trois reprises.
Bert s’approcha de la bâche où dormaient les enfants.
- Debout ! Réveillez-vous !
Comme tous les matins, Marie fut la première à se redresser. Les autres grognaient.
- Vous n’avez pas eu trop froids ?
Encore hébétés, ils ne répondaient pas. Marie se leva et vint embrasser Bert. Elle le regarda longuement et lui demanda :
- Louis est mort, n’est ce pas ?
Jeanne et Eléonore qui étaient les plus près, avaient entendu. Elles se figèrent, cherchant des yeux, le corps de l’enfant qui reposait à quelques pas.
- Oui, Marie, Louis est mort.
Elle se mit à pleurer en se cachant dans le cou de Bert. Eléonore s’approcha à son tour et murmura :
- Pauvre Louis, il était si fatigué. Il n’en pouvait plus.
Georges alla regarder le visage de l’enfant.
- On peut pas le laisser comme ça. Il faut l’enterrer.
- Je sais, Georges. Viens m’aider.
Louis reposait sous un dolmen que la nuit leur avait caché, à quelques pas de la grève, au milieu de la lande. Bert et les enfants faisaient cercle autour du vieux monument. Longtemps, ils restèrent ainsi après que Bert eut récité la prière des morts. Enfin, Bert, d’une voix blanche, leur dit :
- Venez, notre voyage, à nous, est encore long.
Ils s’éloignèrent dans le vent qui se remettait à donner de la voix.
Le 5ème jour, la tempête s’évanouit avec la marée du soir mais le ciel restait gris et le vent les poursuivait toujours, le vent qui, sans cesse, délirait sur la lande et sur l’estran, le vent qui, désormais, les accompagnerait jusqu’au bout du voyage.
Le 6ème jour, ils marchèrent de l’aube au crépuscule sous un soleil pâle et blanc, un soleil qui tourna toute la journée, d’orient en occident, sur l’écran gris du ciel. Bert dû multiplier les haltes. Les enfants souffraient de leurs pieds en sang et de leurs brûlures salées. Le soir, ils s’arrêtèrent sous deux chênes qui poussaient, miraculeusement, face à la mer, tordus, un peu en retrait, sur la lande. Toute la nuit, le vent fit grincer leurs branches noueuses, gréement d’un vaisseau fantôme à l’amarre. Ils dormirent pourtant d’une seule traite dans ce bruit d’épave jusqu’à l’aube du 7ème jour.
Le 7ème jour, il plut toute la journée, une petite pluie grise qui, se mêlant au vent, les glaçait jusqu’à la moelle. Les enfants avançaient difficilement dans les rafales. Bert avait été contraint d’ordonner plus de dix pauses depuis le départ.
Jeanne, surtout, l’inquiétait. Elle avait une sale plaie à la cheville qui suppurait à cause du frottement sur le sable. Eléonore et Bertrand étaient épuisés. Dès que la halte était commandée, les enfants se laissaient tomber à terre et souvent ils s’endormaient.
Georges, lui, était en forme. Il marchait, toujours devant, avec Vagabond. Le chien s’était parfaitement adapté à sa nouvelle existence. Il avait adopté la petite troupe comme on adopte une famille, toujours prêt, toujours au service de chacun. La seule trêve qu’il s’accordait, c’était son bain du matin, dans les vagues glacées. Dès l’aube, il se précipitait dans l’eau pour quelques brasses et quelques cabrioles, puis il ressortait pour se sécher en se roulant dans le sable.
La petite Marie s’endormait souvent sur les épaules de Bert. Elle chantait moins qu’au départ. Souvent, elle parlait de Louis. Bert répondait en parlant de l’avenir, de la maison, du pays où il les emmenait. Tous hâtaient le pas pour se porter à sa hauteur et pour écouter :
- . Quand j’étais enfant, je dormais dans l’une des tours de la maison. Mon père venait me réveiller pour partir aux champs. Tous les matins, il me disait qu’il avait neigé pendant la nuit. Et c’était vrai. Hiver comme été, toutes les mouettes de la côte se posent dans les rochers que surplombe la tour. Leur dos tout blanc, ça fait comme de la neige…
Dans l’après-midi, ils rencontrèrent un nouveau bras de mer. Bert donna le signal de la halte.
- Voilà le dernier obstacle avant l’arrivée… mais il est de taille. Ici, on ne trouvera pas de barque pour traverser. Nous passerons à gué. C’est dangereux ; il faudra faire attention. Le courant est très fort et les fonds sont vaseux. Je vous aiderai à passer les uns après les autres. Georges viendra le premier avec moi. Il restera là bas pour vous accueillir. Quand tout le monde sera passé, nous irons dans cette cabane de goémonier que vous apercevez, tout là bas. Elle est en ruine, mais c’est mieux que rien. Dès que vous serez installé, je repartirai avec Georges. Il ne faudra pas avoir peur ; nous reviendrons vite mais il faut absolument trouver à manger, nous n’avons presque plus rien. Tout le monde a compris ? Alors, en route !
Le gué avait bougé. Il fallut le retrouver loin, presque dans les terres. Le courant, violent, charriait des branches mortes, des pierres et de la boue. Vagabond, lui, fit au moins dix fois l’aller retour entre les deux rives. Il jouait comme un fou. Soudain, il bondit dans l’eau, les deux pattes en avant et ramena un splendide poisson d’au moins quatre livres dans sa gueule. Il vint le déposer aux pieds de Marie.
- Regarde, Bert, regarde le beau poisson !
Bert, qui en était à son quatrième voyage, éclata de rire.
- C’est bien le chien, c’est bien ! Continue, cherche encore, cherche d’autres poissons !
Mais Vagabond eut beau tourner et retourner dans l’eau, ce fut le seul qu’il trouva. Dès que tous furent arrivés sur l’autre rive, on se remit en marche.
Un soleil, noyé de pluie, s’inclinait doucement dans l’eau lorsqu’ils arrivèrent à la cabane. Le poisson, dont Bert tira des filets, de son coutelas aiguisé sur une pierre, fut cuits sur quelques braises vite éteintes et mangé rapidement. Puis, les enfants s’allongèrent et s’endormirent tout de suite sous la garde de Vagabond. Georges et Bert s’éloignaient, d’un pas vif, sur la lande.
Ils revinrent en plein milieu de la nuit. Ils avaient été moins heureux que la première fois. Bert portait un sac plein de pommes et Georges, deux lièvres maigres. Dans la cabane, tout le monde dormait. Le chien, en signe de reconnaissance, battit deux ou trois fois la queue et se remit en boule contre Marie pour dormir.