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CHAPITRE 5
Le 3ème jour, bien avant midi, ils durent s’arrêter. Un bras de mer, large et profond, s’enfonçant dans l’intérieur des terres, leur barrait le passage. L’autre rive sombrait dans la brume, à peine visible dans la lumière voilée par la pluie. Car il pleuvait depuis le matin.
Ils s’étaient assis sur le sable gris et glacé. Ils étaient exténués. Leurs jambes, leur dos les faisaient souffrir. Sur leurs genoux et sur leurs chevilles, le sel dessinait de larges auréoles blanchâtres qui les brûlaient. L’état de Louis avait brusquement empiré. A trois ou quatre reprises, depuis le matin, il avait été cloué sur place par de grandes quintes de toux qui le laissaient sans force sur le rivage pendant de longues minutes. Il ne repartait qu’appuyé sur Eléonore qui venait l’aider. Les enfants voyaient son affaiblissement et cela participait à l’abattement général.
Bert distribua une ration de pain et fit passer les gourdes à chacun. Il appela Georges à l’écart.
- Il faut que l’on trouve une barque. Tu vas venir avec moi. Vagabond les gardera.
- Tu crois qu’on peut trouver quelque chose dans ce coin. C’est mort, ici !
Georges disait vrai. Le rivage, triste et muet, s’étendait morne, sous les rafales de pluie et de vent.
- Il faudra bien trouver ! Même à marée basse, il y a trop de fond pour passer à guet. Et franchement, tu les vois patauger dans l’eau glacée ? Allez, en route et haut les cœurs.
Vagabond eu l’air déçu de ne pas participer à l’expédition. Il se désintéressa ostensiblement de la situation en tournant le dos à la troupe tout en gardant de temps à autre un œil sur eux. De toute façon, s’il avait voulu, lui, il aurait pu passer à la nage, alors !
La nuit arrivait lorsque Georges et Bert apparurent dans le lointain. Il pleuvait toujours. Bert tirait sur les rames d’une grosse barque noire. Quelque chose n’allait pas. Eléonore leur faisait de grands signes depuis la plage. Les enfants criaient, l’air affolé. Vagabond plongea et nagea vigoureusement à leur rencontre. Eléonore pénétra dans l’eau jusqu’à la ceinture.
- Venez vite ! C’est Louis. Il a craché du sang et depuis, il ne bouge plus. Il ne se réveille plus.
Bert se mit en colère.
- Tu veux sortir de là, non ? Tu veux prendre la mort, l’eau est gelée.
Il sauta dans les vagues et courut jusqu’à la grève en hurlant :
- Georges, tire la barque sur le sable.
Louis respirait à peine. Sur son visage de cire, l’eau ruisselait.
- Hé bien, mon vieux, hé bien ! Réveille-toi, Louis, réveille-toi !
L’enfant ne répondait pas. Sur ses mains gelées, ses ongles étaient violets. Bert fit la grimace, puis, il vit les enfants qui le regardaient. Ils tremblaient de froid. Il se leva et cria :
- Allez, tout le monde dans la barque. Georges, tu t’occupes de Marie.
Il souleva Louis et l’emmena dans ses bras. Tout en courant, il hurla de nouveau:
- Vite, dépêchez-vous, il faut passer avant la tempête. Vagabond, dans la barque comme tout le monde. Bertrand, Jeanne est assez grande pour se débrouiller toute seule. Passe-moi la bâche, plutôt, là, sous le banc.
Il étendit Louis au fond de l’embarcation.
- Georges, tu viens là ! Abrite le. Prend le bout de la bâche. Vous autres, mettez-vous au milieu et faites attention à Marie.
Il empoigna les rames et, d’une nage puissante, il enleva la barque du rivage. La tempête qui menaçait depuis le matin, arrivait de chaque coin de l’horizon, amenant la nuit dans ses plis.
Et brutalement, tout se déclencha. En un instant, la mer devint blanche. Les vagues se creusèrent, chahutant le bateau sous la pluie battante. Des éclairs cravachaient le ciel de leurs ronces blafardes. La côte disparut loin derrière. Puis, le brouillard les enveloppa.
- Oh, que c’est joli. On dirait de la neige !
- Oui, la puce, tu as raison, c’est joli. Mais ce sera encore plus beau quand on sera de l’autre coté.
Georges protégeait Louis comme il le pouvait.
- On est trop lourd. On embarque trop d’eau. Prenez les écopes sous les bancs et rejetez la.
Le brouillard s’épaississait encore. De l’arrière, Bert distinguait tout juste les enfants qui s’agitaient au milieu de la barque. Il ne pensait plus à rien. Il tirait comme un sourd sur ses rames en jurant, cherchant à garder son cap, à garder sa route qu’il avait là, gravée dans la tête.
Il y eut un moment de panique quand une lame les prit de travers, déséquilibrant la barque. Les enfants se mirent à hurler quand ils virent l’eau monter jusqu’à leurs mollets.
- N’ayez pas peur ! Ecopez ! Ecopez tous en même temps. Nous sommes presque arrivés. Vous allez chanter avec moi, d’accord ?
Et Bert, dominant la tempête, entonna un vieil air où il était question de rhum, de filles et d’îles sous le soleil. Les enfants, peu à peu se laissèrent entraîner et reprirent au couplet.
Lorsque Vagabond se jeta à l’eau, Bert comprit qu’il avait réussit. Ils étaient sur l’autre rive. Tout de suite après, le fond de la barque racla sur le sable. Il sauta dans l’eau qui lui monta jusqu’au reins.
- Allez, Georges, saute ! Aide-moi à tenir cette foutue barque. Il faut l’amener plus près de la plage.
Ils s’arc-boutèrent, luttant contre les vagues rageuses qui déferlaient sur la grève obscure.
- Bertrand, viens nous aider ! Allez, bon sang, encore un effort !
Il hurlait pour se faire entendre dans les bourrasques. Enfin, la barque s’immobilisa sur le sable.
- Sortez tous ! Faut pas moisir ici ! Courez vers la plage. Georges, tu prends Marie. Eléonore, veille sur Jeanne et Bertrand. Bon Dieu, c’est pas vrai ! Plus vite, dépêchez-vous !
Il prit Louis qui ne bougeait plus, enveloppé dans la bâche, et couru avec les enfants.
- Courez ! Courez plus vite ! Allez vers les dunes ! Suivez Vagabond ! Plus vite, vous allez prendre la crève ici ! Non, Bertrand, continue ! Derrière les dunes…
Les enfants se laissèrent tomber dans le sable dès que le sommet des dunes fut atteint. Il déposa Louis, inerte. Depuis longtemps, il avait compris que l’enfant n’avait plus besoin de la bâche. Là où il était arrivé, Louis ne craignait plus rien du froid et du vent terrestre, du vent qui, justement, devenait fou. Il prenait son élan sur les vagues blanches de colère et cognait la dune, projetant au loin le sable, lourd de pluie.
Bert apporta la bâche aux enfants.
- Allongez-vous. Enfoncez-vous dans le sable. Eléonore, prend soin de Marie. Vagabond, met toi là, devant eux et abrite les du vent. C’est bien le chien !
Il les recouvrit avec la bâche. Ils dormaient déjà, assommés par les hurlements de la tempête. Il revint près de Louis et lui prit la main. Il resta ainsi, près de lui, l’abritant encore inconsciemment, le veillant. Il pensait, il pensait que bien mauvais était le bélier qui laissait périr l’une des brebis du troupeau.