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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 18:33

CHAPITRE 3 : L’INSTALLATION / premier jour

 

Il resta sur le seuil pendant qu’elle entrait ouvrir les volets. Puis, elle lui fit signe d’entrer. Du sable était passé sous la porte, poussé par le vent et crissait sous ses pas. Au milieu de la pièce qui sentait la fumée refroidie, une grande table rectangulaire était encombrée d’outils et d’ustensiles de cuisine. Dans la cheminée de pierre noircie, pendaient du lard jaune et un bouquet d’herbes. Un vieux fauteuil de cuir brun et un énorme coffre, le long du mur du fond, encadraient une porte entrouverte qui donnait sur une seconde pièce. Elle y pénétra. Il s’était assis sur un banc, les jambes coupées par la fatigue.

 

Elle revint rapidement. Elle s’était changée et portait une blouse grise. Elle vint le prendre par le bras en riant et le força à se lever. Il la suivi dans la seconde pièce. C’était une petite chambre. Un grand lit et une armoire de bois sombre prenaient presque toute la place. Par la fenêtre, étroite, il apercevait la lande immobile sous le ciel gris. Il y avait l’odeur des pommes qui mûrissaient dans un compotier de faïence bleue. Dans un placard, éclairé par une lampe à pétrole, sous un miroir, une cuvette de métal pleine d’eau, du savon, une serviette et un vieux rasoir à manche de corne.

 

Il se débarbouilla et se rasa maladroitement. Il s’assit sur le bord du lit pour passer une chemise blanche qu’elle avait sortie de l’armoire, mais il n’eut pas le temps de finir son geste. Il s’était effondré, le nez dans l’édredon : Il dormait déjà.

 

Il dormit tout le jour et toute la nuit qui suivit.

 

Quand il se réveilla, un jour gris s’était levé et des rafales de vent secouaient la croisée. Il se leva et se dirigea vers le cabinet de toilette. Il était totalement nu et ses vêtements avaient disparus. Il regarda le lit; il n’avait pas dormi seul ; le second oreiller portait encore l’empreinte d’une tête. Il s’aspergeât le visage d’eau froide et se ceignant la taille avec la serviette, il passa dans l’autre salle.

 

Personne ; La maison était vide. Des braises palpitaient faiblement dans la cheminée. Il sorti pour uriner, à quelques pas, dans un fossé plein d’orties. Le silence était encore plus prégnant qu’à l’intérieur. Il rentra en frissonnant. Dans l’âtre, deux pots de métal, l’un de café et l’autre de lait avaient été mis à tiédir. Il s’installa à table et prit le pain pour se couper deux tartines. En se penchant pour saisir le lait et le café, il aperçut un costume de velours sombre et une chemise de toile écrue soigneusement pliés sur le coffre. Devant, une paire de bottes était déposée impeccablement cirées. A coté, un beau chat noir montait la garde et le regardait de ses yeux verts.

 

Il déjeuna puis s’habilla et sorti, mettant sur ses épaules un caban pendu derrière la porte. Il alla marcher sur la grève d’où la mer se retirait. Il ne pensait à rien, il rêvait, il était bien, un peu comme un convalescent sortant d’une fièvre tropicale. Au loin, des oiseaux paillaient dans le silence chuchotant de la marée basse. Quand il s’assit sur un rocher, à coté de la maison, pour se reposer un peu, il s’aperçut que le chat l’avait suivi.

 

Elle ne rentra qu’au milieu de la journée. Il l’aperçu au détour du sentier, arrivant de la lande ; Elle portait un panier à bout de bras et un sac de toile sur l’épaule. Il vint au devant d’elle pour lui prendre le panier. Elle refusa son aide en secouant la tête.

 

Un peu essoufflée, elle posa son chargement sur la table et regarda la cheminée ; les cendres étaient noires ; il avait laissé mourir le feu. Elle le regarda en secouant à nouveau la tête et le poussa vers le vieux fauteuil. Elle jeta une brassée de branchages secs sur les chenets. Un mince ruban de fumée bleue se déroula doucement et brusquement un bouquet de flammes jaunes d’or s’ouvrit sur la pierre du foyer.

 

Elle sorti de ses paniers, des légumes aux fanes pleines de terre, des paquets enveloppés dans de gros papiers beiges, un pain noir plein de farine et enfin, un journal qu’elle lui tendit. Il parcouru la première page. C’était un quotidien à la mise en page et aux caractères noirs, austères ; un journal sérieux, surement bien-pensant, conservateur, sans photographie, ni dessin. Il ne comprenait rien ; même les titres, dont certains caractères lui étaient inconnus, étaient indéchiffrables,

 

Il releva la tête, elle était devant lui et lui tendait deux paquets grossièrement emballés, deux cadeaux. Dans le premier, il y avait une pipe, énorme, en bois lisse aux veines apparentes qui portait encore les marques du ciseau de l’artisan. Dans le second, c’était du tabac noir et très grossièrement coupé. Il la regarda, interrogatif. Elle lui dit quelque chose en pointant son index vers sa poitrine. Il la remercia en hochant la tête et commença à bourrer le foyer en tassant du pouce, le tabac puis se leva pour l’allumer à un tison de la cheminée. Il tira une bouffée et se mit à tousser, les larmes aux yeux. Elle éclata de rire. Il rit aussi, la gorge en feu et retourna s’asseoir dans le fauteuil. La seconde bouffée passa un peu mieux, bien que le tabac fût horriblement âcre ; mais, peu à peu il s’habitua. Elle lui fit signe de rester assis et de lire le journal puis retourna à ses provisions qu’elle rangeait dans le coffre de bois et sur la fenêtre. Puis, elle prit un gros poisson qu’elle se mit à vider avant de le mettre à cuire dans un four ouvrant dans la muraille de la cheminée. Elle chantonnait en mélangeant des œufs du lait et de la farine. Tout en fumant avec précaution sa pipe, il examinait la première page du journal. Il ne comprenait rien à cette langue. Ce qui était certain, par contre, c’est que la jeune femme semblait heureuse. Plus rien à voir avec la jeune femme mystérieuse, un peu trop maquillée, du train. Elle faisait plus jeune, presque une enfant qui semblait s’amuser, jouer à la ménagère préparant le repas de l’homme de la maison qui attendait en lisant son journal et en fumant sa pipe dans son fauteuil. Alors il continua à faire semblant d’être le père ou le mari de cette inconnue qui l’avait adopté même si la bouffarde commençait à lui donner la nausée.

 

Lorsqu’elle prit le broc d’eau pour aller à la pompe derrière la maison, il en profita pour poser la pipe et, lui prenant le récipient des mains, aller chercher lui-même l’eau afin de respirer un peu l’air du large.

 

Dehors, le silence de ce midi blanc lui sauta au visage. La lande qui s’étalait à perte de vue était déserte sous un ciel plombé de nuages gris et noir. La marée s’était retirée et le vent ne sifflait plus depuis le haut des rochers. Ce paysage ressemblait à son esprit, à sa mémoire… vide mais peuplée d’impressions, d’images. Il repensa à la nuit du train et frissonna. Songeur, il levait et abaissait le bras de la pompe. L’eau arriva d’un coup et l’éclaboussa d’un trait gelé.

 

Et quand il posa le broc plein d’eau sur l’évier, elle le regarda en souriant.

 

Ils mangèrent en silence, dans le silence de cette maison qui sentait à présent les aromates et le sucre du dessert. Elle le servait et quand elle lui proposa une troisième part de tarte, il refusa d’un geste de la tête. Il la regardait manger. Une enfant, une enfant qui prenait très au sérieux son rôle de maitresse de maison.

 

Après le repas, il voulut débarrasser la table. Elle l’en empêcha et le repoussa vers le fauteuil où il dû à nouveau reprendre sa pipe et son journal. Il continua à jouer son rôle de maître de maison.

 

Dès que la dernière assiette fut essuyée et que le coup de balaie fut passé sur le sol, elle s’approcha de lui et lui dit quelque chose en montrant la fenêtre de la main d’un large geste circulaire. Elle voulait aller se promener avec lui. Alors, il se leva et passa la grosse vareuse de tissus bleue. Elle passa un vêtement sombre et remit ses bottes. Ils sortirent et prirent le chemin de la lande. Le vent venait de se relever. La marée remontait. Au sens du vent et au bruit du ressac qui, alternativement, s’éloignait et se rapprochait, il comprit qu’ils longeaient la mer. Le sentier de sable gris et humide se mit à monter et bientôt, déboucha au sommet des dunes. Ils furent accueillit par une bourrasque de vent. L’horizon était ourlé à perte de vue de rouleaux d’écumes qui hésitaient entre l’ivoire des nuages et le jade des récifs. A main droite, la lande allait jusqu’à l’horizon souligné du fin ruban du petit sentier qui continuait à serpenter.

 

Ils reprirent leur route et bientôt, arrivèrent, derrière les dunes, dans une petite arène, presque parfaitement circulaire dont le centre était occupé par un enclos et une masure faite de branchages et de planches noires d’humidité. Elle souleva la barrière de l’enclos et une trentaine de moutons qui s’étaient abrités du vent derrière la masure se précipitèrent vers eux. Attiré par le bruit, une silhouette entrebâilla la porte de la masure et une femme, âgée et ridée par le vent, vêtue d’une large robe de grosse toile bleue, sans forme, sortie et s’avança vers eux. Elle prit la voyageuse dans ses bras et l’embrassa.

 

Puis, la vieille se tourna vers lui en demandant vraisemblablement à la jeune femme qui il était. Elle répondit longuement dans une langue dont il ne saisissait pas le moindre mot. La vieille posa deux ou trois questions et sembla satisfaites des réponses. Elle les fit rentrer.

 

C’était une cabane encore plus pauvre que celle de la jeune femme mais propre, très propre. Elle se déchassa sur le seuil et passa des chaussons de feutre et leur fit signe de s’asseoir sur un banc de bois face à une table de bois brut. Cette table et ce banc constituaient avec un cadre de lit plein de fourrage le seul ameublement de la pièce. Une vaste cheminée où brulait deux ou trois buches occupait le fond de la pièce. La lumière arrivait par une lucarne sur le côté gauche de la pièce, à l’opposé de la mer. Elle mit un récipient plein d’eau à chauffer. Les deux femmes discutaient. Il était question de lui car, à deux reprises, la jeune comme la vieille le désignait du regard. Mais il ne comprenait rien de ce qu’elles pouvaient dire. Elles parlaient vite. C’était une langue rugueuse pleine de sons sourds et lourds. Mais lui-même, et cette pensée deux secondes le déstabilisa, ne savait pas en quelle langue il pensait ou il parlait…

 

La vieille femme s’était approche de lui avec un pot de faïence à la main où elle avait jeté une poignée d’herbe. Elle lui tendit et versa l’eau bouillante par-dessus. Elle fit de même pour la jeune femme et enfin pour elle-même. La vieille dit 2 mots en soulevant la chope et bu une large gorgée de liquide bientôt suivit par la jeune. Il se décida enfin mais il failli tout recracher tellement c’était chaud. Il avala le liquide en s’ébouillantant l’œsophage. Les deux femmes s’en aperçurent et se mirent à rire. Cela lui faisait si mal qu’il avait les larmes aux yeux. Et puis la douleur s’estompa comme elle était venue et il se mit à apprécier le goût sauvage, un peu acidulé de l’infusion.

 

Et comme toutes les femmes qui ne peuvent pas rester deux secondes sans bavarder, elles reprirent leur discussion.

 

Soudain, la jeune femme après un léger silence, posa, avec, semble-t-il hésitation, une question à la vieille. Celle ci la regarda longuement puis le regarda lui, plissant les yeux allant même jusqu’a s’approcher le plus près possible en l’examinant presque sous le nez. Et avec un grand sourire, elle hocha la tête affirmativement en répétant deux ou trois fois « doï, doï, doï ». Elle semblait d’accord,

 

Elles parlèrent encore longtemps, si longtemps qu’il se leva pour se dégourdir les jambes. Il alla regarder, par la fenêtre, la lande toujours immobile dans le silence de l’après-midi qui s’écoulait doucement. Juste de temps à autre, un agneau qui devait appeler sa mère.

 

Lorsqu’ils reprirent le chemin du retour, la nuit tombait déjà.

 

Ce fut une soirée semblable à la journée qu’il venait de passer, feutrée, nimbé de quelque chose d’irréelle. Ce monde de lande et de mer, ces masures plantées au milieu de nulle part, ces moutons, jusqu’aux fleurs qui se déguisaient pour imiter des rochers, des récifs…

 

Oui, tout cela ressemblait à un décor de théâtre, semblait faux comme le compartiment du train, la gare déserte ou les tramways. Oui, Tout semblait faux et si réel à la fois.

 

Comme le midi, Elle ne voulut pas qu’il l’aide à faire la cuisine. Il resta donc assis sur le banc, devant la table, écoutant le vent qui soufflait de plus en plus fort dévalant la pente des dunes pour venir frapper à la porte. Il avait pris sur la table, un couteau, un vrai couteau de paysan à la lame forte et affûtée comme un rasoir. Devant lui, il y avait un morceau de bois flotté trouve sur le chemin du retour, patiné par les marées et le sable, Sans même y penser, il avait commencé à tailler le bois avec le couteau. Il regardait la jeune femme qui battait l’omelette et sans qu’il en prenne immédiatement conscience, c’était le buste de la jeune femme qu’il sculptait dans le bois… Bientôt, ce fut toute une silhouette qui apparue comme par magie.

 

Il dut s’interrompre pour manger.

 

Puis, à la lueur de deux lampes à pétrole qui fumaient un peu et des braises du feu, après la vaisselle, ils s’’installèrent chacun à un bout de la table, sur le banc ; elle tricotant un ouvrage de laine brune et rouge et lui, terminant la statuette de bois, étonné de ce don de sculpteur dont il n’avait même pas conscience. Tout deux dans le bruit du vent qui doucement tournait à la tempête s’absorbèrent dans leur ouvrage.

 

Longtemps après, elle se leva et lui dit certainement « bonne nuit ». Elle se dirigea vers la chambre à coucher et laissa la porte entrouverte. Il entendit, quelque temps après, qu’elle entrait dans le lit. Elle baissa la mèche de la lampe sans toutefois l’éteindre totalement.

 

A son tour, il pénétra dans la chambre et se déshabilla dans l’ombre. Elle lui avait laissé la place du coté de la lampe. Il eut l’impression qu’elle dormait déjà. Il se glissa dans le lit et ferma la lumière. Il était presque endormi quand il senti contre lui les deux pieds glacés de la jeune femme. Comme toutes les femmes du monde entier, elle venait chercher près de l’homme partageant sa couche un peu de chaleur pour se réchauffer les pieds. Il ne bougeât pas et tandis que la tempête se déchaînait sur l’estran, il s’endormit tout à fait.

 last irokoi c 2013

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Published by lastirokoi - dans TEXTES NOIRS ET BLEUS
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commentaires

marlou 17/02/2013 09:15


Tes histoires font naitre un tas de questions en nous. Elément de mystère et d'insolite  que je trouve magnifique.


Amicalement

lastirokoi 18/02/2013 00:06



merci Marlou...


 


toujours des commentaires qui donnent envie de continuer des histoires que peut etre on laisserait en chemin.


 


TT va bien pour toi? te souhaite une bonne nuit et une bonne semaine


 


Jean



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