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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:52

« Une heure de moins à tuer » est une pièce en V actes écrite durant l’hiver 2011.

Afin de vous aider à la lire, j’ai mis en ligne cette page de liens qui vous permettront d’accéder facilement aux différents actes et ainsi de ne rien perdre de cette énigme policière :

 

·         ACTE I

·         ACTE II

·         ACTE III SCENE I

·        ACTE III SCENE II

·         ACTE IV SCENE I

·         ACTE IV SCENE II

·         ACTE V SCENE I

·         ACTE V SCENE II

·         ACTE III SCENE III

 

BONNE LECTURE 

SEVRES LUNDI 4 AVRIL 2011

J.C.FAMCHON©2011

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:43

Scène III

 

Marie: (effarée) Mais alors vous n’avez rien compris. Strictement rien … (Un temps) C’est incroyable ! Vous avez raison : c’est ridicule ! C’est pitoyable ! (Un temps) Vous voulez savoir la vérité, la vraie vérité ?…

 

Le Juge : Sur quoi Marie ?

 

Marie : Sur moi… Vous voulez savoir qui je suis vraiment ? Je vous préviens… Ce n’est pas bien beau… (Un temps) Je vais briser vos rêves, Monsieur Le Juge…

 

Elle se lève et va à la fenêtre. Elle regarde dehors et lui parlera en lui tournant le dos

 

Marie : Désolé, Monsieur Le Juge, je ne suis pas la jeune femme que vous avez décrit (un temps) je le regrette. (Un temps) Je suis ce que l’on appelle une salope, Monsieur Le Juge… J’ai des circonstances atténuantes, c’est vrai… mais cela n’empêche rien : je suis tout de même une salope… (Un temps) C’est vrai les dix premières années de ma vie furent tristes… Mais plus que cela… Ce furent des années où ma haine s’est formée… (Un temps) Je me suis mis à haïr… non pas mon père… mais l’ambiance dans laquelle je vivais, cette espèce d’énervement quotidien, d’angoisse de la seconde qui suit… Vous comprenez maintenant pourquoi pour moi la haine n’est pas le contraire de l’amour… La haine, la vraie haine, ne s’adresse pas aux êtres humains mais aux choses, aux temps, aux événements que l’on vit… (Elle attend une réponse qui ne vient pas)…Non, vous ne comprenez pas ?… (Un temps) Quand je suis arrivé chez les Hart, quand j’ai débarqué plutôt, comme on débarque sur la lune… c’est la propreté, la beauté de cet appartement peuplé de gens polis et silencieux que je me suis mis à haïr… Haïr au point qu’il fallait que je casse tout cela,  un peu comme quand je cassais le jouet ou la poupée que mon père, un peu dessoulé et repentant, allait m’acheter… Vous voyez : Ce n’est pas mon père que je haïssais mais la poupée…

 

Le Juge : Cela revient au même, Marie : en cassant la poupée, vous vouliez atteindre votre père…

 

Marie : (Continuant sans paraître avoir remarqué l’intervention du juge) Allan n’était pas pédophile. Il aimait sa femme… C’est plus tard qu’il s’est mis à cavaler après tout ce qui bougeait… Disons que c’est moi qui l’ai fait devenir pédophile… (Un temps) j’avais 13 ans, j’étais mignonne, des petits seins qui poussaient durs et sensibles et des poils qui frisottaient sur mon pubis… et des drôles d’envies qui me prenaient n importe ou et n’importe quand, le jour ou la nuit… Toutes les petites filles dans ce cas là se touchent, … Cela leur permet d’attendre 2 ou 3 ans, le temps de trouver celui qui passera le premier… (Elle s’interrompt et se retourne) Pardon, je vous choque, Monsieur Le Juge… Les petit garçons font pareils non ? (elle se retourne vers la vitre) Moi j’avais déjà compris que pour une fille, le sexe était une force, une arme et j’ai décidé de me servir de cette arme pour faire voler en éclat leur joli bonheur…

 

Le Juge : C’est horrible…

 

Marie (se retournant) : N’est ce pas ?... Et encore, attendez : le plus beau ou plutôt le plus laid, reste encore à venir… A moins que vous préféreriez que j’arrête ? Que je me taise ?...

 

Le Juge : (voix blanche) Non, continuez…

 

Marie : J’avais remarqué que lorsque je me promenais devant lui juste avec une petite culotte, la poitrine à l’air, sa voix changeait ; il rougissait ; il n’était plus le même… Alors, avec cet instinct de femelle, (Les petites filles sont redoutables vous savez ?) un matin alors qu’il était sous la douche, je suis entré dans sa salle de bain… Il était nu et il était beau. Je me suis approché de lui les seins à l’air et j’ai vu son sexe se dresser. Je l’ai pris dans ma bouche. Il a joui quelques secondes après… (Un temps) C’est moche ce que je dis, non ? (Elle ne lui laisse pas le temps de répondre) J’ai recommencé tous les jours qui ont suivi. Un matin, je l’ai forcé à s’asseoir sur le bord de la baignoire et c’est moi qui l’ai violé… (Un temps) Je devais être douée car on parle souvent de douleurs quand l’hymen se déchire… Rien de tel pour moi. On a pu recommencer le lendemain et encore le lendemain… Et ainsi de suite. Il y prenait goût même s’il ne cessait jamais d’avoir peur … peur de se faire surprendre par sa femme…

 

Silence

 

Le Juge : Et vos parents ?

 

Marie (Sans se retourner, dédaigneusement) Question idiote : mes parents ne devaient même pas se souvenir de mon existence… (Un temps) Et puis, je suis tombé enceinte…

 

Le Juge : (surpris) Quel âge aviez vous ?

 

Marie : 14 ans…

 

Le Juge : (atterré) 14 ans ? Mais, vous étiez une enfant…

 

Marie : A 14 ans, une fille n’est plus une enfant, Monsieur le Juge. (Un temps) J’étais enceinte de jumeaux

 

Silence

 

Le juge : Est ce que je comprends bien, Marie ?

 

Marie : Oui, Monsieur Le Juge, vous comprenez parfaitement bien: Je suis la mère biologique de Feres et Mermes Hart… (Un temps. Ironique) Vous aviez bien fait le lien entre cette histoire et Médée mais vous vous êtes arrêté en chemin… les deux fils que Médée a eu avec Jason s’appelaient « Pheres » et « Mermeros ». On a un peu francisé ces prénoms pour ne pas avoir de problème avec l’état civil… Au début, quand je lui ai parlé du retard de mes règles, Allan n’y a pas cru. Il se moquait de moi en me traitant de bébé… Mais quand il a vu mon petit ventre devenir tout rond si rapidement, il a paniqué. Il voulait que j’avorte. J’ai refusé… Il voulait que je parte accoucher à l’étranger en me suppliant de ne rien dire à sa femme... Et naturellement, c’est moi qui ai tout dit à Florence…

 

Le Juge : Et…

 

Marie : Et elle avait déjà compris. Il y eu une scène ce soir là, encore plus pénible que celles de la maison… tout s’est passé en silence… je revois encore Florence, séchée et noircie par le chagrin et ce gros con de Allan qui a essayé de la prendre dans ses bras… Moi, je jouais à la petite fille qui ne comprenait rien et qui a été abusée. (Un temps) Florence n’arrivait pas à avoir d’enfant ; elle avait fait plusieurs fausses couches dont une à 6 mois qui a failli la tuer… (Un temps) C’est elle qui a trouvé la solution. J’accoucherai des enfants en Espagne et c’est elle qui serait leur mère pour l’Etat Civil… ainsi fut fait…

 

Le Juge : Et personne n’a rien vu ?

 

Marie : Qui s’intéressait à moi ? Personne… Si vous aviez… ou plutôt si la justice avait été aussi précise que vous le prétendez, elle se serait étonnée de mon absence de 6 mois en pleine année scolaire, au collège… pour une primo infection… Et quand cette même justice a ordonné qu’on m’examine des pieds à la tête, y compris sur le plan gynécologique, personne n’a décelé que j’avais déjà eu des enfants… (Un temps) Tiens : vous qui vous souciez de la qualité de la nourriture en prison  vous feriez mieux de surveiller les médecins qui examinent les prisonnières…ils n’y connaissent rien, se rincent l’œil et font très mal… (Un temps) Quant à vos tests ADN… vraiment de la fumisterie… ou plutôt fais et interprétés par des incompétents. Je ne suis même pas certaine qu’on les ai pratiqué sur les jumeaux… (Un temps) Pour cela aussi je devais être douée… L’accouchement s’est déroulé sans aucun problème, par voies naturelles et en un rien de temps … les sages femmes de la clinique n’en revenaient pas. Florence a récupéré les gamins. Personne n’y a vu que du feu…

 

Silence

 

Le Juge : Et après ?

 

Marie : Quoi après ?

 

Le Juge : Vous êtes restée avec eux

 

Marie : Ou vouliez vous que j’aille ?

 

La juge : Je ne sais pas, moi… chez votre grand père

 

Marie : Laissez mon grand père en dehors de tout cela…

 

Le Juge : Mais tout de même : vous aviez conscience que ce n’était pas une situation…

 

Marie : Normale ? Pas plus anormale que celle de ces familles recomposées où une mère divorcée impose brutalement à ses enfants, un homme qu’ils n’ont pas choisi et avec qui pourtant ils devront vivre que cela leur plaisent ou non… (Un temps) Je n’ai pas la fibre maternelle. Ces 2 petits braillards n‘ont pour moi jamais été plus que des tumeurs, des cancers qu’on m’avait introduit dans l’utérus. J’étais bien heureuse d’en être débarrassée. Ils allaient me permettre de poursuivre mon travail de destruction de la famille Hart. Florence a joué son rôle de mère ni plus, ni moins. Pour ce qui me concerne, les gosses me considéraient comme la sœur ainée qui n’hésitait pas à donner des claques quand cela n’allait pas ou qu’elle était énervée. Hart, lui, à ma grande surprise, s’est amouraché des gamins. ; Il les adorait : Un vrai papa gâteau… sans cesse à jouer avec eux ou a leur raconter des histoires.

 

Le Juge : Et entre Hart et Florence

 

Marie : J’ai été étonnée. Je crois qu’elle lui a pardonné ou tout au moins qu’elle a accepté la situation. Elle l’aimait, elle l’aimait passionnément. Hart était vraiment un bel homme. Ne vous fiez pas aux photos du dossier ; il n y a que dans la dernière année de sa vie qu’il s’est mit à grossir, à cause de l’alcool sûrement

 

Le Juge : Et Florence, avec vous ?

 

Marie : Charmante. Je crois qu’elle me considérait un peu comme une sœur ou une cousine… Effectivement c’est elle qui, par ses conversations, m’a donné le goût des lettres anciennes et surtout de la mythologie grecque. Quand il a fallu choisir une orientation pour la fac, c’est tout naturellement que j’ai choisi celle-ci sous ses conseils (Un temps) Elle n’était pas jalouse de moi. Je dormais 2 ou 3 fois par semaine avec Hart…. Et c’est elle qui m’a emmené chez le gynécologue pour la pose de mon premier stérilet. La seule chose qu’elle a refusé, c’est de faire l’amour tous les trois ensemble. (Un temps) Vous voyez : les choses se passaient merveilleusement bien : sans drame, sans cri… Trop bien et pas assez rapidement pour moi. (Un temps) Pas trop écœuré, Monsieur Le Juge ? Je vous avais prévenu : ce n’est pas bien beau tout cela. (Un temps) Vous savez ce que sont les soirées pyjama ?

 

Le Juge : J’avoue que…

 

Marie : (sans lui laisser finir sa phrase) Un conseil, Monsieur Le Juge : ne laissez jamais la fille que vous aurez un jour, participer à ce genre de chose. Ce sont des soirées que les petites filles organisent et où chacune amène son pyjama car il est convenu qu’après le repas et les jeux vidéo, les invités restent dormir… (Un temps) Après l’extinction des feux, au mieux, elles vont se caresser un peu entre elle mais s’il y a dans la maison un grand frère ou même un père un peu… cela dégénère … Vous comprenez ? Vous n’avez pas connu cela ?

 

Le Juge : Non, Marie, je n’ai pas connu cela

 

Marie : Vers 15 ans, j’ai organisé ce genre de soirée en invitant 4 ou 5 copines et systématiquement j’appelais Hart… (Un temps) Florence a sifflé la fin des réjouissances… non pas par jalousie… simplement parce qu’elle craignait des problèmes avec les parents des filles… (Un temps) J’ai tout de même continué à lui présenter systématiquement toutes mes amies et systématiquement, il les déniaisait… (Un temps) Le temps a passé. C’est vrai : j’étais une très bonne élève. J’ai eu mon bac et je suis rentré à la Sorbonne avec 3 ou 4 ans d’avance. J’ai eu énormément d’aventures dans un seul but : faire souffrir le maximum d’amoureux. Je crois qu’au moins un d’entre eux s’est tué à cause de moi. C’est dingue : la police m’avait interrogé à l’époque mais vous ne semblez pas avoir eu connaissance de cet… incident

 

Le Juge (très froid) Non, en effet ; Je n’ai rien vu au dossier.

 

Marie : Ce n’est plus un dossier : c’est un désert… (Un temps) Tout a changé brusquement quand j’ai présenté Maryline à Hart. C’était en seconde année de Fac. Nous avions 18 ans toutes les deux. Elle était aussi blonde que moi j’étais brune et lorsque nous allions en boite de nuit, nous étions entouré d’une foule de males qu’on s’amusait à affoler… (Un temps) Au premier coup d’œil, j’ai compris qu’entre eux ce serait la passion, la très « hot » passion… et cela l’a été… (Un temps) ils ne se quittaient plus et tous les soirs, Hart inventait mille excuses pour ressortir et la retrouver.

 

Le Juge : Cette passion était partagée ?

 

Marie : Oui, je crois. Maryline avait l’air vraiment pincée

 

Le Juge : Elle savait pour Hart et vous ?

 

Marie : Non, bien sur que non. Hart m’avait fait jurer de ne rien dire… Je n’ai rien dit. J’avais autre chose en tête… (Un temps. Très froide) J’ai prévenue Florence…

 

Le Juge : Elle avait l’habitude des….

 

Marie : Oui, mais je l’ai prévenue que cette fois ci c’était sérieux : Je lui ai dit qu’il voulait la quitter pour vivre avec elle

 

Le Juge : Elle vous a cru ?

 

Marie : Oui bien sur. Il fallait le voir avec sa mine de conspirateur…

 

Le Juge : Et il serait parti ?

 

Marie : Hart ? Bien sur que non…

 

Le Juge : Je ne comprends plus… c’était une passion… une passion partagée d’après vous et…

 

Marie : Vous ne comprenez décidemment pas grand-chose à ces histoires Monsieur Le Juge. Maryline était une très belle pouliche qui faisait superbement l’amour mais Florence était une femme d’une intelligence supérieure et d’une finesse remarquable. Il avait besoin d’elle dans sa vie et dans son métier : C’est elle qui avait le goût, le talent des aménagements intérieurs : lui n’était qu’un exécutant.

 

Le Juge : Et pourtant elle vous a cru quand vous lui avez dit que…

 

Marie : Elle m’a cru surtout quand je lui ai dit qu’il avait mis Maryline enceinte et que c’était elle qui exigeait que le père de son enfant vive à ses cotés. Elle connaissait l’amour d’Allan pour les gosses. C’est pour cela qu’elle a cru qu’il partirait

 

Le Juge : C’était vrai ? Elle était enceinte ?

 

Marie : Oui, il avait mis enceinte cette petite pimbêche. Elle a avorté au 5 ème mois. J’étais en prison et Hart venait de se suicider.

 

Le Juge : vous pensez que…

 

Marie : Oui, Monsieur Le Juge, oui. Elle a perdu l’enfant parce que Hart venait de se tuer. (Un temps) Et cela ne m’a pas fait de peine.

 

Le Juge : Que Hart se tue ?

 

Marie : Non, qu’elle perde son enfant…

 

Long et lourd silence

 

Le Juge : Je pense qu’à ce point de …l’histoire, je suis capable de reconstituer l’ensemble des faits… Vous persuadez Florence que Hart, qu’elle aime toujours en dépit de tout, est sur le point de la quitter et ce d’autant plus que sa maitresse attend un enfant de lui. Vous la manipulez en lui rappelant le mythe de Médée qui était dans la même situation qu’elle : le seul moyen de faire souffrir Hart autant qu’elle souffrait elle, était de tuer ses enfants qu’il adore… c’est cela ?

 

Marie : oui, c’est cela Monsieur Le Juge.

 

Le Juge : pourtant dans le mythe, c’est la mère, Médée, qui tue... Or Florence, n’est pas la mère biologique des enfants. C’est vous

 

Marie : Disons que j’ai tué par procuration… je suis plus intelligente que Médée ; la justice des hommes ne peut rien contre moi

 

Le  juge : (Poursuivant) : Logiquement, la maîtresse de Hart aurait du mourir également

 

Marie : Elle devait, Monsieur Le Juge, elle devait mourir cette nuit là aussi…

 

Le Juge : Et…

 

Marie : C’était moi qui devais m’en charger. C’était même le signal qui devait déclencher la tuerie pour Florence : un appel téléphonique dès que j’aurai fait le nécessaire…

 

Le Juge : Vous n’avez pas appelé et pourtant…

 

Marie (le coupant) : Si…Si, j’ai appelé…

 

Le Juge : C’est impossible : la police scientifique a étudié tous les portables et tous les appareils filaires de la maison… aucun appel n’a été reçu cette nuit là.

 

Marie : je n’ai pas dis que Florence devait décrocher et répondre… trois sonneries étaient le signal et encore l’ai-je appelé du portable d’un mec qui a cru que c’était arrivé. J’ai sonné chez mes parents dont je savais l’appartement vide… On entend très bien d’un appartement à l’autre.

 

Silence

 

Le Juge : Vous pourriez être accusé de complicité.

 

Marie : Non, cette audition n’est pas officielle et encore une fois, il n’existe aucune preuve tangible…

 

Le Juge : Vous n’avez pas tué la maîtresse de Hart… pourquoi ?

 

Marie : Pourquoi la tuer ? C’était les Hart que je voulais détruire : le sort de cette buse ne m’importait nullement.

 

Le Juge : Quand vous êtes rentrée à 3 heures, vous saviez que tout le monde était mort dans l’appartement ?

 

Marie : En tout cas je l’espérais.

 

Le Juge : Pourquoi avoir attendu presqu’une heure avant de « découvrir » la boucherie et de donner l’alarme ?

 

Marie : Faire l’amour avec Allan à deux pas du cadavre de ses enfants et de celui de sa femme était… excitant… Je n’ai jamais ressenti d’orgasmes aussi forts que cette nuit là… J’ai vraiment compris ce qu’à ressenti Médée…

 

Le Juge : (horrifié) c’est de la folie…

 

Marie : Oui, Monsieur le Juge…je suis folle… mais je n’ai tué personne

 

Le Juge : Pourquoi avoir tout cassé dans l’appartement ? Vous avez aidé Hart à le faire

 

Marie : Non, je n’ai touché à rien. (Un temps) Allan était comme fou de douleur. Heureusement il n’a rien compris ; il n’a pas compris mon rôle exact dans l’histoire… Je crois qu’il m’aurait tué… (Un temps) En fait, il ne voulait pas qu’on accuse Florence du meurtre. Il voulait la préserver ; il l’aimait, il l’aimait toujours (un temps) Mais à cause de ce foutu changement d’heure, les flics ont pataugé et je me suis retrouvé en prison.

 

Le juge : Ce soir là, vous avez vraiment perdu connaissance et les jours qui ont suivi, vous aviez réellement perdu la mémoire ?

 

Marie : Disons que je suis une excellente comédienne, Monsieur le Juge.

 

Silence

 

Le Juge : Vous ne vous êtes pas beaucoup défendu. Pourquoi ne pas avoir dit ce que vous saviez sur Florence ?

 

Marie : Parce que moi aussi j’aimais Florence, Monsieur Le Juge

 

Le  juge : Vous l’aimiez mais vous avez tout fait pour détruire sa famille, son bonheur et vous y êtes arrivée…

 

Marie : Vous ne comprendrez jamais rien aux héroïnes de la Grèce antique, Monsieur Le Juge (un temps) Florence et moi étions de la même race. A ma place, elle aurait fait exactement la même chose que moi. (Un temps) Croyez-moi : je n’étais pas présente mais je suis certaine que sa main n’a pas tremblé quand elle a tué les deux enfants…

 

Silence.

 

Le Juge : Pourquoi avoir accusé Allan de viols 2 mois après les meurtres ?

 

Marie : J’ai appris qu’il était parti s’installer chez Maryline … j’ai témoigné et vous l’avez fait arrêter…

 

Le Juge : Et il s’est suicidé…

 

Marie : Ce qui a provoqué l’avortement de la dinde : cela prouve qu’il y a une justice divine.

 

Le Juge : Si Allan n’avait pas vécu avec son amie, vous n’auriez pas porté plainte

 

Marie : Non, bien sur

 

Le Juge : Pourquoi ?

 

Marie : Décidemment, Monsieur Le Juge, vous ne comprenez rien.

 

Le Juge : Ce n’est pas une réponse, Marie

 

Marie : Parce que je l’aimais, Monsieur Le Juge… J’aimais Allan autant que Médée aimait Jason…

 

Long silence

 

Le Juge : Vous connaissez la signification du « j » dans les prénoms de Hart… Allan.J.Hart ?

 

Marie (étonnée) : Non, je ne sais pas ? Je ne savais même pas qu’il avait un second prénom

 

Le Juge : Tout le monde en a un Marie.

 

Marie : Je n’ai jamais fais attention…Quelle importance ?

 

Le Juge : Jason… Allan Jason Hart…

 

Marie regarde le juge… Long silence.

 

Marie : D’autres questions, Monsieur Le Juge ? Il est presque 5 heures et je suis épuisée

 

Le Juge : Non, Marie, je n’ai plus de questions…

 

Marie : Il est bien compris que je ne répéterai pas cette… confession devant témoins…

 

Le Juge : C’est aussi comme cela que je l’entendais, Marie.

 

Silence

 

Marie : Je vous écœure ?

 

Le Juge : Non. (Un temps) Je vous plains…

 

Marie (hurlant presque) : Je n’ai pas besoin de votre pitié… (Un temps) Excusez-moi ; je suis épuisée

 

Le Juge : Ce n’est rien…Demain soir, vous serez libre.

 

Marie (haussant les épaules) Libre…

 

Le Juge : Oui, libre (Un temps) Qu’allez vous faire de cette liberté, Marie ?

 

Marie : Dans la légende, Médée, quand tout est fini, est enlevée dans les airs par un char tiré par 4 dragons. Elle devient la femme du roi d’Athènes…

 

Le Juge : Croyez-vous qu’elle ait trouvé, sinon le bonheur, mais tout au moins la sérénité à Athènes ?

 

Marie : Je le souhaite, Monsieur Le Juge, je le souhaite… mais je n’y crois pas.

 

Silence

 

Le Juge : Moi non plus, Marie, je ne le crois pas…

 

(Un temps)

 

Marie : J’avais pris deux allés simples pour le Chili…

 

Le Juge : Deux, pourquoi deux ?

 

Marie : Le second était pour Allan

 

Silence

 

Le Juge : Vous l’aimez toujours ?

 

Marie : Oui, bien sur, je l’aime ; je l’aime toujours et je l’aimerai jusqu'à ma mort.

 

Un temps

 

Le Juge : Qu’allez vous faire au Chili ?

 

Marie : Il faut bien vivre quelque part… Pourquoi pas le Chili ?

 

Le Juge : Oui, pourquoi pas… (Un temps) Marie…

 

Marie : oui, Monsieur le juge ?... Mais je vous préviens : la réponse va être non… Inutile de poser la question.

 

Silence

 

Le Juge : Pourquoi, Marie ?

 

Marie : c’est Allan que j’aime

 

Le Juge : Mais il est mort…

 

Marie : Pas pour moi… (Un temps) Je suis la femme d’un seul homme.

 

Le juge : Je ne vous demande pas de m’aimer.

 

Marie : Que voulez vous alors,

 

Le juge : Vous voir vivre…

 

 Marie : Vous voulez me voir vivre ? (Un temps) Ce n’est pas beau une femme qui souffre comme une bête… (Un temps) Et puis, il y a la frontière…

 

Le juge : Quelle frontière ?

 

Marie : C’est vous qui en parliez tout à l’heure : cette infranchissable frontière qui nous sépare à jamais…

 

Le Juge : Personne ne nous connait là bas… le Chili, c’est un autre monde… un autre temps… nous changerons de nom…

 

Silence

 

Marie : Non, c’est impossible… je suis désolée.

 

Le Juge : C’est uniquement à cause d’Allan?

 

Marie : Oui, c’est à cause d’Allan…

 

Le Juge : Et s’il n’y avait pas eu Allan ?

 

Marie : S’il n’y avait pas eu Allan, je ne serai jamais entré dans ce bureau et nous ne nous serions jamais rencontrés

 

Un temps

 

Le Juge : (souriant) Sur un cours de tennis, peut être...

 

Marie (souriant à son tour) je ne vous aurai pas intéressé, monsieur le Juge ; Moi, je couche dès la première nuit. (Un temps) … Je suis fatiguée… Je vais aller me reposer.

 

Elle se dirige vers la porte. Elle frappe à la porte. Il est resté figé à son bureau. 5 Heures sonnent à l’église. La porte s’ouvre ;

 

Marie (se retournant) : Merci, Monsieur Le Juge. (Un temps) Adieu

 

Le Juge : Non, Marie, à demain… à demain, 10 heures…

 

Elle sort. Le Juge reste seul…il va à la fenêtre et regarde longuement la Seine puis toujours aussi lentement, il retourne à son bureau et décroche le téléphone. Il appuie sur une touche. Sonneries qui résonnent dans la nuit… enfin cela décroche : c’est un répondeur téléphonique

 

« Bonjour, vous êtes bien sur le portable d’Isabelle. Mais je ne peux vous répondre pour le moment. Laissez-moi un message après le bip et je vous rappellerai. »

 

Le bip résonne.

 

Le Juge : C’est moi, Isa. Je veux juste te remercier. Je suis enfin venu à bout de l’affaire « Hart » et c’est en grande partie grâce à toi, grâce aux informations que tu m’as communiquées cette nuit. (Un temps) Je vais rendre une ordonnance de non lieu à 10 heures ce matin. (Un temps) Dis à Santos que les charges qui pouvaient être retenues contre… Marie, tombent compte tenu des circonstances. Encore merci, Isabelle… (Un temps) Ah, une dernière chose… je ne serai pas présent dans mon bureau demain après midi… ni demain, ni dans les jours qui vont suivre du reste. Cette affaire m’a épuisé. Je vais demander ma mise en disponibilité à partir de demain midi pour… pour je ne sais combien de temps…J’ai besoin de… souffler un peu et… (Un temps) Non, je te mens, Isabelle…La vérité est que je n’ai pas envie de reprendre notre histoire. (Un temps) Tu n’es pas en cause… Je te l’ai dis : je ne t’en ai jamais voulu… tu as fais ce que tu devais faire au moment où il le fallait… je le regrette bien sur mais… la vie est pleine de « mais »... Tu as avancé sans moi … et tu t’es mariée… tu es mariée à quelqu’un qui ne te conviens pas, à quelqu’un qui ne te correspond pas… et donc tu as saisi le premier prétexte venu pour renouer contact avec moi, renouer ce que tu avais défait voila 6 mois… (Un temps) Tu t’ennuies dans la vie, Isa, tu t’ennuies dans ta vie. C’est sans remède… On m’avais dit que tu reviendrais un jour ou l’autre vers moi… et hier encore j’aurai sauté de joie à l’idée de reprendre les … choses là où nous les avons laissées… oh, tu sais… je pense que c’était un peu égoïste de ma part : quand nous parlions, quand tu me demandais sur 1000 choses, mon avis, j’avais l’impression de servir un peu à quelqu’un et ce quelqu’un c’était toi… j’étais fier… oui, il y a quelques jours sûrement, j’aurai fais une chose que de ma vie je n’ai faite : j’aurai sauté de joie… (Un temps) Et puis il y a eu cette nuit… cette horrible et merveilleuse nuit… (Un temps) Horrible parce que comme toujours je suis entré à pleine main dans l’humain et même dans ce que l’humain à de plus sordide. Ce que j ai trouvé cette nuit est encore pire que d’habitude. C’est horrible, laid, insoutenable, inhumain… (Un temps) Mais cette nuit fut merveilleuse parce qu’au milieu de l’horreur, j’ai trouvé quelques chose de… surnaturel… de beau, de grand, d’étrange et de magique… un peu comme si au milieu des ordures, j’avais trouvé un diamant… ce diamant là est sombre et noir comme la nuit… il a des reflets de flammes ….Mais je me damnerai pour qu’on éprouve pour moi ne serait ce qu’ un court instant cette …passion, cette passion pour l’Autre…(un temps) j’ai vu, j’ai ressenti, j’ai senti de toutes les fibres de mon corps, l’amour que cette femme ressentait pour un homme, pour un mort. (Un temps) Et c’est au nom de cet amour monstrueusement démesuré que cette femme était prête à tout … à mentir, à tricher, à voler, à se prostituer, à tuer… à tuer ses propres enfants… (Un temps) Tu n’es pas en cause, Isa, je te l’ai dit… mais je ne serai plus jamais capable d’aimer « normalement »… je suis désolé… (Un temps) Je vais partir, Isabelle… je pars dans quelques jours de l’autre coté de l’Atlantique, retrouver quelqu’un… (Un temps) Cette… personne ne m’aimera jamais ; j’en suis certain… Jamais, elle n’éprouvera la millionième partie de ce qu’elle éprouve pour … ce mort. C'est-à-dire pour quelqu’un de sacré, de sacralisé à jamais, pour quelqu’un contre qui je ne pourrai jamais rivaliser, me battre. La mort l’a rendu parfait, intouchable à jamais. Jamais elle ne m’aimera et pourtant, c’est elle que je rejoins… je ne suis même pas certain d’éprouver pour elle cette passion brûlante qui l’anime. (Un temps) Est ce que je l’aime seulement ?… Oui sûrement pour lui sacrifier ma carrière et la vie confortable que je mène a Paris… Mais serai-je capable de tuer pour elle ? De trahir ? De voler ? (Un temps) Je suis incapable de répondre à cette question (Un temps). Alors pourquoi la rejoindre pour vivre cette histoire sans espoir ? Pour la voir vivre lui ai-je dis… mais plus sûrement encore pour voir, pour sentir comme un parfum de fleurs venimeuses, cette passion, pour m’en réchauffer comme on se réchauffe au coin d’un âtre… pour m’en repaître comme un vampire, pour y puiser un peu de vie, un peu de sève et, peut être, espérer qu’un jour…. (Un temps) Rien… (Un temps) Voila Isabelle… Désolé, j’aurai décidément tout raté…je ne serai jamais ton compagnon, encore moins ton mari… et tu va perdre ton confident… la seule chose que je te promets, c’est de rester ton ami…Quoiqu’il se soit passé, tu es toujours dans mon cœur, à jamais et de loin, je te protège, je veille sur toi… (Un temps) tu es quelqu’un de bien, Isabelle (un temps)… Adieu (un temps) Tache d’être heureuse… (Un temps) Largue-le…

 

Le juge appuis sur le bouton. Voix de synthèse.

 

« Pour réécouter votre message, appuyez sur la touche dièse… une fois votre message enregistré, vous pouvez raccrocher »

 

Le juge raccroche… Il se lève, prend une chemise, se lève et se dirige vers la porte. Il ouvre la porte… lumière blafarde et administrative du couloir. Il éteint la lumière du bureau, sort et referme la porte derrière lui.

 

Noir.

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:41

Scène II

 

Marie (haussant les épaules) : Raconter ? Qu’y a-t-il à raconter ? Que voulez vous savoir de plus ?

 

Le Juge : Tout, Marie, toute l’histoire…

 

Marie : C’est quoi « tout » pour vous? Comment je les ai trouvés, dans leur lit, ruisselants de sang? Lequel j’ai essayé de prendre dans mes bras ? Et comment sa tête a failli se séparer de son tronc en ne tenant que par quelques filaments blancs ? Comment j’ai réussi à me relever et à me précipiter dans le couloir ? Et comment je l’ai trouvé, elle, livide dans la baignoire, déjà fripée dans cette eau de triperie ? Que faut décrire de plus ? Le sang partout, sur le sol, sur les murs, sur la poignée des portes ? Et l’odeur aussi ? Faut-il décrire cette épouvantable odeur de mort ?

 

Silence. Elle prend sa tête dans ces mains. Le Juge se lève et va à la fenêtre. Il se retourne et la regarde

 

Le Juge : Qui a eu l’idée de tout saccager dans la maison ? Allan ?

 

Marie fait « oui » de la tête

 

Le Juge : Et votre blessure au pouce, c’était pour mettre plus de sang un peu partout ?

 

Marie : Oui…

 

Le juge : En faisant cela, vous saviez qu’on allait vous accuser…

 

Marie : Pas forcement ; Allan pensait que la police croirait plutôt que j’avais voulu parer de la main, un coup que tentait de me porter l’assassin…

 

Le Juge : Pourquoi avez-vous fait cela ? Pourquoi avoir mit tout ce désordre ?

 

Marie (haussant les épaules) : Allan voulait faire croire à un crime de rôdeur

 

Le Juge : Lui aussi voulait protéger Florence ?

 

Marie : Oui, je pense

 

Un temps

 

Le Juge : Vous êtes rentres ensemble de vos soirées respectives?

 

Marie : Oui, à cinq minutes d’écart à peu près

 

Le Juge : C’est vous ou c’est lui qui les avez trouvés

 

Marie : C’est moi… Je suis allé dans leur chambre voir si tout allait bien…

 

Le Juge : Il était quelle heure ?

 

Marie : Je ne sais pas… 4 heures moins le quart peut être…

 

Le Juge : qu’avez-vous fait pendant ces 45 minutes ?

 

Marie : A votre avis ?

 

Le Juge : L’amour ?

 

Marie : Oui, si vous voulez…. (Un temps) Il m’a baisé. (Un temps) C’est du reste pour cela qu’il m’avait demandé de rentrer à 3 heures…

 

Le Juge : (s’écartant de la fenêtre et se rapprochant du bureau) je ne comprends pas… Ces relations étaient non consenties : Vous avez portez plainte pour viol… et pourtant vous lui obéissiez ?

 

Marie : Oui Monsieur Le Juge, j’obéissais… Depuis l’âge de 13 ans, je lui obéissais

 

Le Juge : A 13 ans je veux bien mais à 20… vous auriez pu vous révolter… fuir…

 

Marie : Pour aller ou ? L’esclavage sexuel, cela vous dit quelque chose ?

 

Long silence

 

Le Juge : A votre avis, pourquoi Florence a-t-elle tué ses enfants ?

 

Silence

 

Marie : Je ne sais pas Monsieur Le Juge

 

Le Juge : Elle aimait son mari ?

 

Marie (Va pour répondre, se ravise et un temps après) : On peut le penser… oui…

 

Le Juge : Elle savait pour vous et… lui ?

 

Marie : (un temps) Oui… Elle savait

 

Le Juge : Depuis combien de temps ?

 

Marie : Je ne sais pas… Je ne sais pas depuis combien de temps…

 

Le Juge : Vous croyez que c’est pour cela que… qu’elle est passée a l’acte ?

 

Marie : Oui… Sûrement… En partie…

 

Le Juge : En partie seulement ?

 

Marie : Oui… Elle venait d’apprendre la liaison d’Allan avec Marilyne…

 

Le Juge : Et alors ? Il était coutumier du fait non ? On ne comptait plus ses aventures…

 

Marie : (soupirant) Là, c’était sérieux… Il voulait partir et l’épouser… (Un temps) Dites-moi… Vous qui me parliez de la précision et du sérieux du travail de la justice tout à l’heure, j’ai l’impression que vous ne savez pas grand-chose de cette histoire…

 

Le Juge : Oui, c’est vrai… Pas grand-chose… C’est pour cela que je vous ai demandé de me raconter… (Un temps) Je sais… Je sais que vous étiez une petite fille triste dans une famille dont le père était alcoolique et violent et la mère dépressive et aliénée… Qu’au moment de votre adolescence, vos voisins de palier vous ont pris en pitié et vous ont abrité chez eux… Je pense que c’est Florence qui a eu l’idée du baby Sitter, non ?… Par contre, le mari lui était un parfait salaud, très porté sur les femmes et sur les petites filles…Il a fait de vous son objet… (Un temps) Quelle enfance ! (Un temps) C’est Florence qui vous a donné le goût des lettres antiques et des mythes grecs ?

 

Marie : Oui, Florence était docteur es lettres et elle me racontait quand j’étais petite, ces histoires cruelles et merveilleuses…

 

Le Juge : Je sais… Elle a fait sa thèse sur « Médée », « Médée entre raison d’état et révolte »… Et quand elle a (un temps) Comment dit on déjà ?… oui quand elle a pété les plombs… elle s’est vengé comme son héroïne… sauf qu’elle s’est suicidée alors que Médée s’est enfuie et est redevenue reine… pourquoi ?

 

Un temps. Marie ne répond pas

 

Le Juge : (plus fort) Pourquoi Marie ?

 

Marie : Je ne sais pas, Monsieur Le Juge, je ne sais pas… Peut être le dégoût…

 

Le Juge : (pensif) : La seule chose qui ne colle pas, c’est le saccage des pièces par Allan… Pourquoi a-t-il fait cela ?

 

Marie : Pour éviter le  scandale…

 

Le Juge : Que lui importait ? On ne pouvait rien lui reprocher. Sa femme a un coup de folie ; elle tue les enfants et se suicide… Il ne l’aimait plus… Pourquoi chercher à la disculper et orienter les soupçons sur un rôdeur ? Je ne comprends pas

 

Silence

 

Marie : Que va-t-il se passer maintenant ?

 

Le Juge (sortant de sa réflexion) : Comme prévu, à 10 heures, je rends mon ordonnance de non lieu… Tous les acteurs de cette histoire sont morts… sauf vous…Je n’évoquerai pas votre complicité avec Allan pour maquiller la scène du crime… Vos mobiles étaient… compréhensibles: sauvegarder la réputation de Florence. (Un temps) Le temps de faire la levée d’écrou, vous sortirez demain soir de prison et vous pourrez dormir chez vous…

 

Marie : Chez moi ?

 

Le Juge : Oui… Chez votre père…

 

Marie : Ce n’est pas chez moi, chez mon père… (Un temps) Vous parliez de Allan comme d’un parfait salaud… mon père est cent fois pire peut être : c’est lui qui a tué ma mère, à petit feu… vous l’oubliez ?

 

Long silence.

 

Le Juge : Vous n’avez nulle part ou aller alors ?

 

Marie fait « non » de la tête. Le Juge a fait le tour du bureau. Il est à un pas de Marie

 

Le Juge : Pauvre petite fille…

 

Il va pour lui caresser les cheveux d’un geste tendre. Elle s’écarte avec violence

 

Marie : Arrêtez, Monsieur Le Juge, arrêtez… (Elle s’est levé et le regarde avec haine) J’attendais cela depuis le début… Le gentil juge qui s’occupe de la pauvre Marie. Parce qu’il va réussir à la tirer d’un mauvais pas, il se croit autorisé à lui caresser les cheveux… en attendant mieux… (Un temps. Le Juge est figé) Vous pensiez que c’était dans la poche, non ? Demain j’étais libre. Le lendemain, vous m’invitiez au restaurant pour fêter cela en m’envoyant des roses, (Un temps)… Oui, des roses, sûrement des roses… Et le soir même, je tombais dans vos bras et accessoirement dans votre lit…

 

Le juge : N’êtes vous pas un peu prétentieuse Marie ?

 

Marie : Prétentieuse ? Seriez-vous différent des autres ?

 

Le juge : Si « différent » pour vous signifie que je ne m’intéresse pas aux filles qui couchent dès le premier soir, alors oui, je suis différent.

 

Marie : Je rêve… Et le pire c’est que je suis certaine que vous ne mentez pas (un temps. Elle le regarde)…Cela existe encore des gens comme vous ?

 

Le juge : Oui, Marie, cela existe.

 

Marie : La demande officielle en mariage aux parents, la bague de fiançailles, la robe blanche ? Quelle mascarade ! (Un temps) c’est cela non ? C’était bien plus qu’une nuit que vous vouliez ? (Un temps) Si vous voulez faire votre demande à mon père, il faut vous dépêcher : sa cirrhose le travaille ! (Un temps) Moi, épouse de magistrat…Je vois cela d’ici… Un bel appartement, non loin du palais de justice, au cœur de paris, une belle Audi, flambant neuve au garage, que l’on ne sort jamais de peur qu’on vous la raye et deux… non trois enfants… ski l’hiver et Corse l’été… (Elle rit) Quelle horreur ! Mon dieu, quelle horreur !

 

Elle s’arrête et se prend la tête à deux mains Long silence. Le Juge s’est assis à son bureau. Marie se calme et se redresse sur sa chaise

 

Le Juge : Avez-vous quelque chose d’autre à déclarer, Mademoiselle ?

 

Marie fait « non » de la tête

 

Le Juge : Bien…Dans ces conditions, nous allons donc clore cette… audition. Nous nous reverrons pour la dernière fois demain à 10 heures dans mon bureau. (Un temps) je vais vous faire raccompagner. (Un temps. Il hésite. Elle se lève) Attendez encore quelques instants, Marie. Rasseyez-vous, je vous en prie, s’il vous plait… Je voudrai vous dire quelque chose… (Silence) Vous avez raison, Marie… Dès la première fois où vous êtes entrée dans mon bureau, j’ai été …touché par votre beauté et plus encore par votre force de caractère… Et il en faut pour résister à... la machine judicaire … même si celle-ci a souvent des ratés (Un temps) Touché, oui… Mais suis-je… pour autant… comment dire pour ne pas sombrer, tout à fait, dans le ridicule…Suis je tombé amoureux de vous ? (un temps) Ce qui s’est déroulé, ici, cette nuit, dans mon bureau, cette dernière confrontation n’est pas liée aux sentiments que je pourrai éprouver pour vous… Je vous demande de le croire… j’aime mon métier et dans le doute où j’étais, j’aurai agi exactement pareil pour tout autre… suspect… (Un temps) Je serais bien incapable de vous présenter à mes parents… mon père est mort, j’avais 6 ans… c’est ma mère qui m’a élevée… (Un temps) Elle est morte, elle aussi… voila 4 ans… (Un temps) J’ai déjà un bel appartement dans Paris, un 5 pièces dont les fenêtres donnent sur le Luxembourg (un temps)… Quant à avoir des enfants… oui, certainement… peut être… pas 3 non mais 2 sûrement, oui… Cela me plairait (Il sourit) La seule chose, c’est l’Audi… je déteste les voitures allemandes. Cela fait parvenu… (Un temps) Ah et puis je n’aime pas le ski et encore moins le soleil… alors, la Corse ! … (Silence.) Non, ce qui ne collerait pas… c’est que jamais je n’aurai pu vous inviter au restaurant le lendemain de votre levée d’écrou et encore moins vous mettre dans mon lit… Non pas à cause de mes… préjugés… ou parce que je n’en n’aurai pas envie… (Un temps) Non simplement parce que si je faisais cela, cela, immanquablement, même en étant très discret, se saurait et la partie civile attaquerait immédiatement mon ordonnance de non lieu. Le scandale serait tel que votre présomption d’innocence volerait en éclat… (Un temps) Pour vous ce serait un retour assuré à la case « prison » (un temps) Quant à vous demander en mariage ! (Un temps) je n’ai pas le droit, vous entendez Marie, je m’interdis d’avoir le droit de tomber amoureux de vous… aujourd’hui, demain ou dans 10 ans… ni dans ce pays et ni dans cette vie… et même si je suis certain que vous êtes la plus belle jeune femme que je connaisse ; celle dont l’esprit et la volonté m’ont immédiatement fascinés, je resterai toujours le Juge qui vous a fait libérer. (Un temps) Devenez ma maîtresse ou mon épouse et nous ne trouverons personne pour imaginer que vous devez votre liberté à autre chose qu’à vos… charmes (un temps) Cette barrière, cette frontière qui nous sépare, croyez moi, elle est, à jamais, infranchissable (long silence.). Ce que je regrette, Marie, ce n’est pas l’amour qu’on aurait fait … non… c’est la vie qu’on n’a pas le droit, qu’il nous est interdit d’avoir ensemble (un temps) Vous êtes belle Marie et plus encore à l’intérieur qu’à l’extérieur… Et c’est cette beauté là dont j’aurais pu… je ne dis pas « dont je suis »… dont j’aurais pu tomber amoureux… Alors oui, pour cette beauté et pour cette force, j’aurai demandé votre main, non pas à votre père, Marie, mais à vous, à vous seule…

 

Silence

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:39

ACTE V

 

Scène I

 

4  Heures du matin. Il s’est arrêté de neiger. Le Juge est juché sur une chaise et décroche la pendule. A son cadran, il est 3 heures. Il y a toujours autant de désordre. Les dossiers sont posés un peu partout sur les tables de travail, sur les chaises et par terre. On frappe à la porte.

 

Le Juge : Un instant…

 

Malgré cet avertissement, la porte commence à s’ouvrir

 

Le Juge : (plus fort) Un instant que diable… Je suis derrière. (Il descend de la chaise. C’est Marie. Comme au début de la pièce, elle est de dos et le gardien, toujours invisible, lui retire les menottes) Entrez, Marie, entrez… et allez vous asseoir…Je remets cette pendule à l’heure. Voila… qui... est fait.

 

Il remonte sur la chaise et raccroche la pendule, redescend, s’écarte un peu et constate qu’elle n’est pas droite. Remonte pour la redresser. Pendant ce temps, Marie s’est assise sur la même chaise que d’habitude non sans avoir poussé quelques chemises qui l’encombraient. Elle se tient droite, loin du dossier et son visage est neutre, sans expression, un peu moins pâle

 

Le Juge : (S’écartant à nouveau pour juger de l’effet et, satisfait, revient vers le bureau et Marie) Voila, le docteur Abraham ne pourra plus dire que l’heure de la République retarde sur celle de l’église… (Un temps. Il regarde Marie) En vous attendant, je remettais un peu d’ordre… Dans la vie, il faut toujours remettre un peu d’ordre… Vous ne croyez pas ? Vous voyez, moi, par exemple, dans cette affaire … j’avais l’impression de tout connaitre du dossier mais en fait, j’avais ingurgité tout un fatras de faits et d’évènements sans rien trier, sans séparer l’important du superflu, sans esprit critique… Quelle erreur ! (Un temps. Il regarde Marie puis le désordre de son bureau) Tiens, avant toute chose… Il faudrait ranger un peu ce bazar… (Il commence à prendre des dossiers qu’il empile ; regardant Marie) Cela ne vous gène pas de m’aider ?

 

Marie : (le regarde surpris… puis souriant légèrement) Pourquoi pas ? (Elle se lève et attend)

 

Le Juge : (Montrant l’exemple) Tenez, prenez cette pile, là… (Désignant le bureau du greffier) On va tout mettre sur le bureau du greffier … (En se levant avec une pile de chemises) Vous voyez, la justice, cela mène à tout… Même à faire le ménage… (Désignant des feuilles qui sont tombées par terre) Prenez ces feuilles et mettez-les dans ces chemises là… Dans n’importe quel ordre. Je n’en ai plus besoin… (Ils s’affairent en silence. Bientôt, il regarde la pièce et le bureau) Voila je crois que nous avons terminé. C’est mieux comme ça non ? (Il lui désigne sa chaise et fait le tour du bureau) Nous pouvons nous asseoir et continuer notre audition. (Un temps) C’est tout de même plus agréable de travailler sur un bureau net. (Il prend quelques pages de papier blanc et son stylo plume puis la dernière chemise qu’il a laissée sur son bureau) C’est mon ordonnance…Je l’ai rédigée : Elle est prête

 

Marie : (se figeant) Ah !… Vous avez pris une décision ?… (Un temps) et que…

 

Le Juge : (lui coupant la parole) : Tt Tt… Chaque chose en son temps, … Je ne peux rien vous dire …Pour cela, il faut que votre avocat et un greffier soit là… (Un temps. Il l’a regarde) Vous avez repris un peu de couleurs… Vous allez mieux ?

 

Marie : (neutre) Ca va.

 

Le Juge : Bien… Lorsque nous nous sommes quittés, à 2 heures du matin, vous vouliez faire le point…

 

Marie : Je l’ai fait, Monsieur Le Juge…

 

Le Juge : Et…

 

Marie : Je souhaite revenir sur mes déclarations précédentes.

 

Le Juge : (Ouvrant son stylo plume sans hâte) Je vous écoute, Marie

 

Marie : (Un peu décontenancée) Je croyais qu’il fallait la présence de mon avocat et d’un greffier pour…

 

Le Juge : (Secouant négativement la tête) A cette heure là, Marie, cela sera très difficile de tirer ces braves gens du lit… Allons au plus simple… Ce sont des aveux que vous souhaitez faire ?

 

Marie : (Hochant la tête) : Oui, Monsieur Le Juge, des aveux

 

Le Juge : Parfait : Je vous écoute. Le cas échéant, je modifierais le texte de mon ordonnance et lorsque j’en donnerai lecture demain, en présence de votre avocat; son enregistrement par le greffier vaudra procès verbal. Nous serons alors, une fois n’est pas coutume, dans le plus profond respect de la procédure pénale. (Un temps) Parlez, je vous en prie

 

Marie (Un temps… puis se jetant à l’eau) : J’ai tué Florence et ses deux enfants…

 

Silence. Le Juge n’a aucune réaction

 

Marie : Vous ne notez rien ?

 

Le Juge : C’est que j’ai besoin de détails, Marie. La loi dit que pour être recevables, les aveux doivent être circonstanciés…

 

Marie : Des détails ?

 

Le Juge : Oui… Des détails… Par exemple… Quand, comment, pourquoi avez-vous tué… (Un temps) Voulez vous que je vous pose des questions ? Cela sera peut être plus simple pour vous ?

 

Marie : Oui, je veux bien…

 

Le Juge : Bien… Vous avez tué Florence Hart et ses 2 enfants… Feres et Mermes … A quelle heure cela s’est il passé ?

 

Marie : A quelle heure ?

 

Le Juge : Oui Marie, à quelle heure ? Et par qui avez-vous commencé ? Par Feres? Par Mermes? Par Florence ?...Se sont ils réveillés ? Comment vous y êtes vous prise pour faire absorber les barbituriques par Florence ? Allan vous a-t-il aidé ?…Ou avez-vous pris le poignard ?… et le rasoir ? Pourquoi avez-vous  changé d’arme pour tuer… ? (Silence. Il regarde Marie) Vous ne dites rien ? (un temps) Je crois qu’avouer un meurtre qu’on n’a pas commis est encore plus difficile que nier un meurtre qu’on a bel et bien commis. Non ?

 

Marie : Mais je vous assure, c’est moi qui les ai tué…

 

Le Juge : Bon d’accord : c’est vous… Alors je pose pour la seconde fois la question, Marie, la plus simple : A quelle heure les avez-vous tués ?

 

Marie : Je ne sais pas exactement… Quand je suis rentrée… Vers 2 h et quart, deux heures et demi…

 

Le Juge : Cela s’est déroulé le dimanche 28 mars 2010, dans la nuit du samedi au dimanche ? C’est bien cela ?

 

Marie : (étonnée) : Oui…

 

Silence

 

Le Juge : Non Marie

 

Marie : Pardon, Monsieur Le Juge ?

 

Le Juge : Je vous dis « non, Marie, vous n’avez pas tué Florence Hart et ses deux enfants ».

 

Marie : Mais…pourquoi ?...

 

Le Juge : Parce que c’est impossible, Marie (silence) Parce que ce dimanche 28 mars 2010, nous sommes passés à l’heure d’été et que juste après 1 h 59, il était 3 heures et non pas 2 heures du matin… (Un temps) Oui : Il a manqué une heure cette nuit là…Justement celle qui nous intéresse (Silence) Vous n’avez pas donc pu assassiner qui que ce soit durant une heure qui n’a pas, qui n’a jamais existé… (Un temps) Vous êtes d’accord avec moi, Marie ?

 

(Long silence)

 

Marie : En réfléchissant, il était peut être 1 h alors ?

 

Le Juge : Non plus. A 1 heure du matin, vous étiez encore à l’anniversaire de vos amis… Une dizaine de témoins sont prêt à le jurer…

 

Marie : Ils ont pu se tromper… Oui, ils se trompent obligatoirement…

 

Le Juge : Oh là je suis d’accord avec vous… Les témoins sont d’ailleurs fait pour cela : se tromper mais… les appareils photos numériques, la quinzaine d’appareils photos numériques qui ont prit deux ou trois centaines de clichés sur lesquelles vous figurez, ils ne se trompent pas eux… ou du moins tous ne peuvent pas se tromper. (Il va à une chemise sur le bureau du greffier et en sort une poignée de photos. Il les pose devant Marie) Regardez, elles sont toutes datées du 28 mars 2010 entre zéro heure et 1 h 30 du matin environ… (Un temps) il y a même une vidéo. On vous voit découper le gâteau… il est exactement 1 h 17, Marie… et à une heure 50, une patrouille de policiers vous a aperçu avec votre ami, dans la Mercedes, « faire ce que vous m’avez dit avoir fait dans sa voiture, avec lui, à ce moment là »… Ce sont vos propres mots, Marie (Un temps) Et pour que l’on gagne du temps, tous les deux, je vous précise qu’il n’était pas 3 heures non plus, Marie… et là, c’est le docteur Abraham que vous mettriez en colère si vous prétendiez cela…et le docteur Abraham, avec ses 40 ans de pratique de médecine légale en colère, ce n’est pas rien, croyez moi… (Un temps. Ton neutre et professionnel) Les victimes sont mortes entre 1 heure 15 et 1 heure 45 du matin… (Silence) Pourquoi vous accusez vous de meurtres que vous ne pouvez pas avoir commis, Marie ?

 

Long, très long Silence

 

Marie (baissant la tête) : Je ne veux pas qu’on la salisse… Je veux qu’on la laisse en paix… Elle a trop souffert

 

Le Juge :(un temps) Personne ne salira Florence… Elle est morte et avec sa mort l’action de la justice s’est éteinte… sans bruit. (Un temps) Personne, et moi le premier, n’a intérêt à faire de la publicité sur cette affaire … (Un temps) : Je ne suis pas fier de moi vous savez ? Dans cette instruction, j’ai été en dessous de tout… (Un temps) Mon ordonnance de non lieu est prête mais pour le bon ordre des choses, je voudrais que l’on précise certains détails…Vous racontez… ou je le fais ?

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:36

Scène II

 

Le Juge appuie sur une autre touche « main libre ». Tonalité… Enfin cela décroche. La voix est celle d’un homme assez âgé.

 

Abraham : Qui ose déranger à cette heure de la nuit, l’une des plus grandes sommités… que dis je l’une… La plus grande sommité de médecine légale d’Europe occidentale ?

 

Le Juge : Juge D’Aubert, Docteur…

 

Abraham : Tiens, le petit juge… Qui donc m’a parlé de vous l’autre jour ? Toujours dans l’affaire Hart ?

 

Le Juge : Toujours, docteur, et c’est…

 

Abraham : Vous êtes à votre bureau ?

 

Le Juge : Oui docteur… 

 

Abraham : Alors que diriez vous de le quitter, de prendre l’escalier dérobé qui relie le tribunal à la Préfecture et de me rejoindre ? Je viens d’ouvrir un petit Saint Emilion de 10 ans d’âge… Une merveille et en même temps j’ai sur ma table un client extraordinaire… A coté, votre affaire Hart, c’est du pipi de chat…’

 

Le Juge : Merci docteur mais…

 

Abraham : Attendez…Ecoutez bien cela. Ce type… Car c’est un homme… C’est d’ailleurs à peu près la seule chose que je sais de lui… Ce type est mort brûlé vif et noyé… Qu’en dites-vous…

 

Le Juge : brûlé vif et noyé ?

 

Abraham : Oui : brûlé vif car il ne reste qu’environ 2/3 du corps et que les tissus restant montrent bien qu’il vivait encore quand il a commencé à cramer et noyé parce que ses poumons sont plein d’eau… L’eau aurait du éteindre les flammes…Incroyable non ? En 40 ans de médecine légale, c’est la première fois que je vois cela… Donc bien vrai ? Le St Emilion ne vous tente pas ? Mais qui donc m’a parlé de vous l’autre jour ?

 

Le Juge : Une autre fois docteur… Je dois rendre mon ordonnance dans l’affaire Hart pour 10 heures ce matin et je dois avouer que je nage, je nage encore complètement…

 

Abraham : Si vous êtes comme mon client, méfiez vous de ne pas boire la tasse… Remarquez… Peut être que, vous aussi, vous brûlez … (un temps) Dites moi, il y a un satané écho dans votre téléphone… Vous avez toujours cette sale habitude d’être « en main libre » ?

 

Le Juge : Ma foi… Oui… Comme j’écris en même temps…

 

Abraham : Vous êtes droitier ?

 

Le Juge : Oui… Mais…

 

Abraham : A quand remonte votre dernier audiogramme chez un ORL ? Étant jeune, vous avez fait beaucoup d’otites ?

 

Le Juge : Je ne…

 

Abraham : Non, je vous dis cela parce que vous êtes sourd de l’oreille gauche, mon ami…Je l’ai remarqué l’autre jour au tribunal. Dès qu’on vous adresse la parole, c’est l’oreille droite que vous tendez… quitte à changer de position… Quant au téléphone, on voit bien que si votre main droite tient un stylo, c’est la gauche qui a le combiné et donc l’oreille gauche qui sera sollicitée... Exact ?

 

Le Juge : Je ne sais pas, Docteur... Je n’ai jamais remarqué…

 

Abraham : Moi, je sais… Bon, ce n’est pas tout ca… si vous m’appelez ce n’est pas pour une consultation…mais en tant que légiste sur l’affaire Hart…

 

Le Juge : oui docteur… et je voudrai…

 

Abraham : Oui, je sais pourquoi vous m’appelez…

 

Le Juge : Ah… Vous savez ?

 

Abraham : Oui, petit juge, je sais parce que tous les juges d’instruction viennent toujours me demander, juste avant de rendre leur ordonnance, la même chose… A fortiori lorsqu’ils pataugent… (Un temps) Vous voulez que je vous confirme l’heure du décès des victimes… Exact ?

 

Le Juge (souriant) : Oui, c’est exact…Sur votre compte rendu d’autopsie, vous indiquez que l’heure de la mort des 3 victimes se situe entre 2 et 3 heures du matin et…

 

Abraham (Le coupant, très froid) Je n’aurai jamais écrit une sottise pareille…

 

Le Juge (Décontenancé) Pardon, Docteur ?…

 

Abraham : Je vous dis que je n’aurai jamais écris une sottise pareille… Vous voyez bien que vous êtes sourd !

 

Le Juge (Perdant un peu ses moyens et cherchant dans ses dossiers, extrayant une chemise qu’il ouvre rapidement) Je lis votre rapport, écrit le lendemain des meurtres. « Enfin, les examens cliniques et biologiques des 3 corps confirment ma première déclaration : les victimes sont décédées environ 2 heures avant les constats effectués par mes soins le 28 mars vers 4 h 30 du matin et ce avec une marge d’erreur que j’évalue à 30 minutes en deca et en delà de ces 2 heures, ce constat vaut pour les blessures infligées par les armes blanches. S’agissant de l’ingestion des barbituriques par Florence Hart qui ont été mélangés à un liquide fortement alcoolisé (de la vodka), il est possible d’indiquer que cette absorption ne remonte pas après 1 h 30 du matin. Dans l’état des connaissances actuelles de la science, il ne m’est pas possible de déterminer l’ordre des décès des victimes » … C’est bien cela Docteur

 

Abraham : Oui c’est bien cela… je confirme et je signe… les 2 gosses et leur mère sont mort environ 2 heures avant que j’arrive…

 

Le Juge : Donc, vos premiers constats remontant vers 4 h 30 du matin, leur mort, 2 heures avant, se situe bien vers 2 h 30… ou plus exactement, compte tenu de la marge d’erreur que vous évoquez, entre 2 et 3 heures du matin

 

Abraham… Non (il s’énerve) Bon dieu, on vous apprend quoi a l’école de la magistrature ? Pas à réfléchir en tout cas… Je comprends pourquoi il y a de plus en plus d’erreurs judiciaires…Et si vous n’avez rien de plus sérieux à reprocher à la gamine que vous avez mis en prison… On s’achemine vers un beau non lieu…

 

Silence

 

Le Juge : Désolé, Docteur : je ne comprends pas… Chez moi, 4 et demi moins 2 cela fait 2 et demi…

 

Abraham : Et bien, pas chez moi petit juge… Pas chez les curés non plus… Ecoutez

 

Le clocher de l’église sonne 3 coups

 

Abraham : Il est 3 heures du matin : Il est temps de se réveiller, petit juge…

 

Le Juge garde le silence, un peu pincé

 

Abraham : Ce n’est pas vrai… Toujours rien ? Bon je suis certain que vous avez une pendule dans votre bureau… Elle indique quelle heure ?

 

Le Juge : 2 heures… ou voulez vous en venir ?

 

Abraham : Au fait que l’église remet plus vite ses pendules à l’heure que la république… Le dimanche 28 mars 2008, il ne s’est rien passé entre 2 et 3 heures du matin… Tout simplement parce que cette heure là n’a jamais existé… (Silence) L’heure d’été cela ne vous dit rien ? A 2 heures du matin, il était exactement 3 heures. Il a manqué une heure, cette nuit là……

 

Le Juge : Bon dieu…

 

Abraham : Oui, je ne vous le fais pas dire : lui au moins il est à l’heure… (Froidement) Les meurtres se sont produits environ 2 heures avant mon constat effectué à 4 h 30… je dirai donc que les meurtres se sont produits approximativement entre 1 h et 1 heure 59 du matin…En gros, après 1 h 15 mais avant 1 heure 45

 

Le Juge : C'est-à-dire au moment même où Florence Hart avalait son cocktail vodka barbituriques…Mais enfin Docteur, je ne comprends pas… Vous ne vous êtes pas aperçu de la confusion en relisant et en signant la synthèse des services de police puis la mienne ?...

 

Abraham : Dites-moi mon jeune ami… Ce n’est pas à moi de pointer vos erreurs… Moi je suis chargé d’apporter mes lumières scientifiques et légales… Ce que vous en déduisez après, cela vous regarde. L’erreur, c’est la police ou vous-même qui l’avez faite, pas moi. Je suis chargé de dire comment, avec quelle arme et vers quelle heure un meurtre a été commis ; pas de chercher ni de désigner celui qui se tenait  derrière l’arme… non ? Et puis vos synthèses, je ne les lis jamais puisque de toute façon, tout le monde le dit, un expert devant un tribunal, cela ne sert à rien…

 

Silence

 

Le Juge : Pardonnez-moi, Docteur, vous avez raison… J’ai fais une grosse erreur… Et c’est moi le seul responsable

 

Abraham : Moins grosse que celle de Cornavin, en tout cas, non ?

 

Le Juge : Ah… vous aussi vous êtes aussi au courant de cela ?

 

Abraham : Oui, Santos a bien été obligé de me le dire…Il a bien fait. Cornavin était un bon zig.

 

Le Juge : Oui…

 

Abraham : Avez-vous autre chose à me demander ?… Il va falloir que je retourne travailler sur mon brûlé noyé…

 

Le Juge : Non rien de particulier… (Un temps) Ou plutôt si…: Comment avez-vous immédiatement su, bien avant les résultats de l’autopsie, que Florence Hart avait avalé des barbituriques ?

 

Abraham : Vous savez depuis combien de temps je pratique la médecine légale ? 40 ans ! J’ai vu une quantité de cadavres que vous ne soupçonneriez même pas. Si j’ouvre encore les macchabés, c’est surtout pour faire plaisir aux juges. Moi il y a longtemps que je sais, rien qu’en les regardant, ce que je vais trouver à l’intérieur… sauf dans des cas comme celui de mon brûlé- noyé…… Dès que je suis rentré dans la salle de bain et que j’ai vu le corps dans la baignoire… j’ai su qu’elle avait avalé des saloperies… Je ne sais pas, il y a un relâchement, une couleur de peau…le métier, quoi

 

Le Juge : Ces … saloperies, elle les a pris avant ou après les blessures aux poignets ?

 

Abraham : Je ne sais pas petit juge… autant je suis formel pour les médocs… elle les a avalé au plus tard à une heure 30 du matin, autant pour les plaies, c’est beaucoup plus vague… ce qui explique d’ailleurs la formulation que j’ai utilisé pour mon rapport…

 

Le Juge : Oui… (Silence) Est il possible qu’elle se soit infligé, seule, de telles blessures aux poignets ?

 

Abraham : Techniquement oui… L’eau chaude atténue la douleur des coupures…

 

Le Juge : Je vais poser ma question différemment : Croyez vous qu’elle se soit infligé, seule, de telles blessures ?

 

Abraham : A 80% et même 90%, je dirai « oui » mais je ne l’écrirai pas et je ne le dirai jamais à la barre sous serment…

 

Le Juge : Sur quoi fondez-vous votre opinion ?

 

Abraham : Sur son visage, Petit Juge… Vous n’avez jamais remarqué que les suicidés n’ont pas la même expression « post mortem » que les assassinés ? Les suicidés sont… résignés… Oui, voila, résignés

 

Le juge : Autre chose, Docteur : Y a-t-il quelque chose qui vous ai particulièrement marqué en arrivant sur les lieux des meurtres ? …

 

Abraham : Qu’entendez-vous par « marqué ? » 

 

Le Juge : Je ne sais pas choqué, interpellé…

 

Abraham (un temps) : II en faut beaucoup pour me choquer… J en ai tellement vu … A part le bazar qui régnait là dedans…

 

Le Juge : Le bazar ?

 

Abraham : Oui, tout était sens dessus dessous

 

Le Juge : Comme après une bagarre ?…

 

Abraham : Et bien non justement… Je dirai que c’était un désordre ordonné… Comment dire… Comme si systématiquement les meubles avaient été renversés, les objets brisés… Avec ordre et méthode…Une mise en scène quoi…Comme pour le sang…

 

Le Juge : Le sang ?

 

Abraham : Oui, même impression de mise en scène... C’est vrai que les boys scouts de Santos ont joyeusement piétiné là dedans. Il y en avait partout dans la chambre, dans la salle de bain où Florence Hart se trouvait et dans le couloir qui menait de l’un à l’autre… Sur les sols, les murs et le plafond… Là aussi, il y avait un systématisme étrange… Il y en avait trop… Tiens, ça faisait comme un jeu de piste…

 

Le Juge (silence) : Oui, je vois… (Un temps) Une dernière chose, docteur. Dans le dossier, les photos de Florence Hart sont blafardes, inexpressives comme toute photo prise par l’identité judiciaire…. Vous qui l’avez vu… après son décès certes…Mais… pourriez-vous me dire comment elle était ? À quoi elle ressemblait?…

 

Abraham : C’était une très belle femme… Même dans la mort. Un corps splendide; un visage fin et régulier… des cheveux noirs…

 

Le Juge : Elle était brune ? Je la croyais anglaise.

 

Abraham : Détrompez-vous, petit juge, il y a aussi des anglaises brunes… Surtout lorsque comme madame Hart, elles sont nées du coté de la mer noire … Brune, presque bleue sur toute sa… pilosité si vous voyez ce que je veux dire ?

 

Le Juge : Oui, je vois …Turque ?

 

Abraham : Ou Asie mineure tout au moins… Par sa mère…Oui vraiment une femme non pas jolie mais belle…, Elle ressemblait un peu à une princesse bohémienne, un peu sauvage… Une magicienne barbare… Voila comment je l’ai perçu…

 

Le Juge : Bien, docteur. Il me reste à vous remercier… surtout pour cette histoire d’heure car je m’étais bien fourvoyé…

 

Abraham : Ce n’est rien… Vous avez pris ce dossier en cours de route et c’est un sale dossier… rendu plus complexe encore par les boulettes de ce pauvre Cornavin. Mon brûlé m’attend…

 

Le Juge (allant pour raccrocher et se ravisant) Docteur… Pardon... Juste une ultime question… C’est au grand lecteur, à l’homme cultivé plus qu’au médecin que je m’adresse…Dans la mythologie grecque, Antigone n’était pas magicienne ?

 

Abraham : Antigone… non, juste un peu bébête si l’on en croit Anouilh… (Il réfléchit) Non, la magicienne, c’était la femme de Jason…Attendez, Médée, Je crois… (Il s’arrête, saisi)…mais dites donc…

 

Le Juge : Oui, c’est elle qui, par jalousie, a tué ses deux enfants… (Un temps. Précipitamment) Je vous laisse, Docteur et merci ? Merci pour tout…

 

Abraham (rigolant) : De rien, Petit juge, de rien… dites…

 

Le Juge : oui ?

 

Abraham : Je me trompe ou l’affaire Hart est résolue ?

 

Le Juge : peut être, Docteur… Peut être bien…

 

Déclic, le Docteur, riant toujours,  a raccroché immédiatement imité par le juge qui se lève et va au bureau du greffier. Il fouille dans une pile de dossiers, trouve enfin la chemise qu’il cherche…Il la pose à terre et s’agenouille devant. Il l’ouvre et compulse les feuillets. Il trouve enfin un feuillet de papier qu’il lit. Brusquement sa figure s’éclaire

 

Le juge : Sacré dieu… Allan.J.Hart… Allan Jason Hart… Jason !…

 

Noir

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:33

ACTE IV

 

Scène I

 

Il est 2 heures 30 du matin au clocher de l’église et 1 heure 30 au dessus de la porte. Le Juge est seul dans son bureau. Les chemises du dossier sont pour beaucoup ouvertes sur son bureau, sur celui du greffier, sur les 2 chaises voire par terre. Au moment où la lumière revient, il est à la fenêtre et réfléchit en regardant vers le fleuve. La neige a cessé. Long, très long silence…

 

Il revient à son bureau et écarte lentement les chemises et les dossiers. Il exhume enfin le téléphone. Il appuie sur une touche. Sonnerie longue que l’ on entend car il est en mode « main libre ». Il se laisse aller contre le dossier de son fauteuil. Enfin, on décroche

 

Voix de femme : Allo

 

Le Juge : (se rapprochant du combiné) Juge D’Aubert à l’appareil. La préfecture de police ? Bureau 429 ?

 

Voix de femme : oui.

 

Le Juge : Pardon de vous importuné à cette heure… Je souhaiterai m’entretenir avec le commandant Santos… Serait-il de permanence ?

 

Voix de femme : Non désolé. Il n’est pas là.

 

Le Juge : Bon tant pis ; je vais l’appeler, chez lui, sur son portable. Je suis confus de vous avoir dérangée.

 

Voix de femme : Vous ne l’aurez pas non plus sur son portable. Il est en vacances… aux Maldives je crois.

 

Le Juge : Et bien décidemment, je joue de malchance. Je vous prie de m’excuser…

 

Un temps

 

Voix de femme : Ce n’est rien… (Un temps) Tu ne me reconnais pas ? C’est moi…

 

Le Juge (un temps) : Si, Isabelle, je t’ai reconnu...

 

Isabelle : Tu es bien solennel…Tu ne voulais pas me parler ?

 

Le Juge : J’appelle pour le travail, Isabelle

 

Isabelle : Ce n’est pas la première fois que tu appelles ici… Souvent, c’est moi qui répondais

 

Le Juge : Je sais Isabelle… Tu sais bien que je n’oublie jamais une voix… (Un temps. Il s’éclaircit la voix) Tu va bien ?

 

Isabelle : Ca va… Tu m’en veux ? Tu veux que je raccroche ?

 

Le Juge : Je ne t’en ai jamais voulu…

 

Isabelle : Alors, pourquoi ne m’avoir jamais rappelé ? N’avoir jamais repris contact ?

 

Le Juge : Ton dernier message était clair… Tu ne voulais plus jamais entendre parler de moi

 

Isabelle : Il était à coté de moi et il me dictait les SMS que je devais t’envoyer…

 

Le Juge : Et toi… pourquoi n’avoir pas appelé pendant ces 6 mois ?

 

Isabelle : Toutes les fois où je te croisais dans les couloirs ou dans la rue… je voulais le faire et puis devant le téléphone, je reculais… Tu comprends : j avais honte de moi. Je t’avais trahi… Toi, mon ami, mon confident, mon amour, mon amant… Je ne voulais pas m’expliquer, me justifier, parler de ça avec toi… Tu comprends ?

 

Le Juge : Pourquoi « honte » ? Tu n’as pas à avoir honte. Tout cela est arrivé à cause de moi… Tu le sais ?

 

Isabelle : Oui je le sais : C’est de ta faute… si seulement, tu avais …

 

Le Juge : Es tu heureuse avec lui…au moins…?

 

Isabelle (silence. Elle cherche ses mots) Je ne me plains pas…

 

Le Juge : (un temps) J’ai fais un beau gâchis. Tu m’en veux ?

 

Isabelle : Si je t’en voulais, je ne t’aurai pas retenu tout à l’heure et je ne serai pas aussi heureuse de te parler maintenant…

 

Le Juge : Moi aussi, je suis content de parler avec toi…

 

Isabelle : Il faudra que je remercie Santos… C’est grâce à lui si… (Un temps)Tu lui voulais quoi, à Santos ?

 

Le Juge : Je suis toujours sur l’affaire Hart. C’est lui qui a enquêté… A vrai dire, je l’appelais, je ne sais pas trop pourquoi… Je dois remettre mon ordonnance avant 10 h ce matin et je nage, je nage complètement.

 

Isabelle : Sale histoire… J’ai encore des frissons en me rappelant cette boucherie… Les gosses surtout…

 

Le Juge : C’est vrai, tu étais avec Santos cette nuit là…

 

Isabelle : C’était même ma première affaire dans la brigade… (Un temps) Santos en parlait l’autre fois : c’est la fille qui a fait le coup…

 

Le Juge : Si seulement j’avais autant de certitudes que Santos…Il y a un million de présomptions qui l’accusent et pourtant, je ne sais pas, j’ai un doute…. Hart, le père, était un beau salaud… Il ferait un coupable merveilleux… Mais il avait un alibi… Et puis… il y a la disparition des pièces à conviction…

 

Isabelle (voix hésitante) : Oui, c’est un vrai mystère.

 

Le Juge : Tu as participé à la perquisition ?

 

Silence

 

Le Juge : Tu n’as pas entendu, Isa ? Tu étais là quand Cornavin a organisé la perquisition ?

 

Isabelle : (très hésitante) Tu rigoles, là, non ? (Un temps) Tu sais bien qu’il n’y a jamais eu de perquisition…

 

Le Juge : Comment cela pas de perquisition ? Cornavin n’a pas fait perquisitionner l’appartement ?

 

Isabelle : Attend… (Un temps) Tu n’es pas au courant ? Tu plaisantes là, non ?

 

Le Juge : Au courant de quoi, isabelle ?

 

Isabelle : De rien… De rien…

 

Le Juge : Mais, de quoi parles-tu ? Explique-toi, Isa… je t’écoute

 

Isabelle : C’est impossible… Tu ne sais pas ?

 

Le Juge (qui change de ton) : Non je ne sais pas… Je ne sais pas de quoi tu parles….C’est quoi cette histoire ?...Et pourquoi pas de perquisition ?

 

Isabelle : (très hésitante) Bon et bien je crois que j’ai fait une gaffe là… Une de plus… (Un temps) Quand nous sommes arrivés sur les lieux, c’était l’horreur… Un vrai film gore. Le père hurlait comme un damné. La fille était prostrée dans un coin de la chambre des enfants, nue comme un ver et couverte de sang de la tête au pied. Elle poussait, elle aussi, des petits cris de bête, d’une sauvagerie à faire froid dans le dos. La chambre était dévastée. Plus un meuble n’était debout et tous les objets, les jouets, les chaises, étaient brisés… On s’était acharné dessus. Les lits, les murs et le sol étaient couverts de sang… Et ça avait giclé jusque sur les plafonds. On glissait dedans. Le même spectacle nous attendait dans la salle de bain où gisait la femme de Hart. Là, c’était tous les produits de beauté, les flacons de parfum qui avaient été jetés a terre et brisés, tous, sans exception et du sang, encore du sang. Quand la police scientifique est arrivée, les mecs ont gueulés car, dans le bazar, on avait, malgré toutes les précautions prises, piétiné un peu partout… mais vraiment c’était impossible de faire autrement.

 

Silence

 

Le Juge : Et Cornavin ?

 

Isabelle : Il semblait dépassé par les événements dans ce désordre. Il errait silencieux de pièce en pièce ou alors on le retrouvait dans un fauteuil, en train de sommeiller. (Un temps) C’est moi qui ai trouvé le poignard qui avait servi à couper la tête des enfants. La fille l’avait tout simplement en main. Elle l’a lâché sans faire d’histoire…

 

Le Juge : Attend : Tu es en train de me dire que…

 

Isabelle : Oui : nous avons tout de suite retrouvé les armes des crimes. Le rasoir était tombé au fond de la baignoire…et le flacon de médicaments avait roulé sous un meuble…

 

Le Juge : Attend… pourquoi à ce moment là avez-vous compris qu’elle avait pris ou qu’on lui avait fait prendre des médicaments ?

 

Isabelle : C’est le légiste. Dès qu’il a commencé à l’examiner, j’ai vu qu’il a tiqué. Il a regardé dans l’armoire à pharmacie mais n’a rien trouvé… en tout cas pas ce qu’il cherchait… Il a regardé partout dans la salle de bain, dans les meubles, les étagères renversées… Et enfin sous le lavabo, il a ramassé le flacon, l’a ouvert et a constaté qu’il était vide. Il m’a demandé de le mettre avec les autres pièces à conviction.

 

Le Juge : Et tu es certaine que les armes …

 

Isabelle : Oui sur et certaine : c’était bien les armes qui avaient servi : elles étaient pleines de sang… sur le poignard, il y avait même une touffe de cheveux qui appartenait à l‘un des deux garçons…

 

Silence : Le Juge réfléchit

 

Le Juge : Et les vêtements de Marie ?

 

Isabelle : Oh là : tu l’appelles déjà Marie ?… il faut dire que c’est une belle fille… (Un temps) On les a retrouvés sur une chaise près de son lit… au grand complet…Santos bavait sur la petite culotte transparente… oui tous… sans une seule tache de sang… Si c’est bien elle qui a tué, elle s’est mise toute nue pour le faire…

 

Silence

 

Le Juge : Que s’est il passé ensuite ?

 

Isabelle : Comme c’est la règle, le substitut Cornavin a fait mettre tous les objets et les effets dans des sacs de plastique transparents, scellés par des liens et étiquetés, l’ensemble étant ensuite placé dans un autre grand sac bleu, comme un sac poubelle, lui aussi dûment identifié et scellé…

 

Le Juge : Avant cela, logiquement, des photos ont été prises… Or, je n’ai rien vu au dossier…

 

Isabelle : Elles ont été prises, crois moi… j’en ai pris plusieurs moi-même … mais…

 

Le Juge : mais quoi ?…

 

Isabelle : On n’a pas pu les verser au dossier… (Un temps) Le substitut ne tenait plus debout .Vers 7 h00 du matin, lorsqu’il a ordonné la mise sous scellés de l’appartement et qu’il a  renvoyé tout le monde, il a fait mettre dans un sac bleu strictement semblable au premier, l’ensemble des papiers et autres déchets que laisse toujours une équipe technique sur site. Il a confié ce sac à un jeune stagiaire qui l’a emmené à la préfecture pour mise aux ordures. Pendant ce temps, il s’est chargé lui-même du sac des pièces à conviction qu’il a emporté dans le coffre de sa voiture…

 

Le Juge : Mais, c’est au contraire aux…

 

Isabelle : Oui c’est contraire aux règles de procédure. Que veux tu que je te dise ? Il était épuisé, malade… il est rentré chez lui sans même sortir le sac de son coffre… On n’a jamais compris quand et comment l’erreur s’était produite…Il ne s’est aperçu de l’inversion des sacs que le lundi matin… il était trop tard. Le stagiaire avait mit le bon sac aux ordures et tout était déjà emporté et brûlé avec les ordures ménagères… (Long silence). Santos nous a réunis vers midi ce jour là, toute l’équipe qui était intervenue dans la nuit… on ne peut pas dire. Il a été très bien. Il a exposé la situation, à parlé de l’état du substitut Cornavin et a demandé à chacun de se prononcer sur ce qu’il convenait de faire. (Un temps)Tous, tous sans exception on a dit qu’il fallait se taire, qu’officiellement les armes et autres objets n’avaient pas été retrouvés sur place. Santos nous a remercié et nous a assuré que si, un jour, la vérité venait à être connue, il prendrait tout sur lui. Il a lui-même effacé les photographies des pièces qui avaient été retrouvées…

 

Silence

 

Isabelle : Quelques temps après, on a appris que Cornavin était entré hôpital ; Trois semaines après, il était mort.

 

Très long silence. Le Juge a pris sa tête dans ses mains

 

Isabelle : Que va tu faire ?

 

Le Juge (long silence. Il se décide) Que veux tu que je fasse ? Cornavin a été mon professeur, mon maître en quelque sorte. C’est un homme que je respectais et sa mort fut pour moi un profond chagrin. (Un temps) Imagine : si je fais état de cela : quel scandale !  D’autre part, Santos est un bon professionnel et un chic type (un temps) Je pense qu’il a bien agi et que… j’aurai fais comme lui. (Un temps) Dans la mesure où la perte de ces pièces à conviction n’aggrave pas la situation d’un des prévenus, moi aussi je me tairai… Toutefois, je te préviens si, un jour, cela porte un jour préjudice à…

 

Isabelle : A Marie ?… (Un temps)   excuse moi… (Un temps)   Tout le monde à la brigade aimait bien Cornavin. (Un temps) Toi aussi, tu es quelqu’un de bien

 

Le Juge : Je vais te laisser, Isa… (Un temps) Sais-tu si le Docteur Abraham est encore là ?

 

Isabelle : Je pense… Tu veux que je te le passe ?…

 

Le Juge : Non, ne te dérange pas… Que dis-t-on à 3 heures moins le quart du matin ? Bonne nuit ou bonjour ?

 

Isabelle : Ce que tu veux… à une condition…

 

Le Juge : Laquelle ?

 

Isabelle : Rappelle… Rappelle-moi vite

 

Le Juge : D’accord… Si cela ne te pose pas de problème

 

Isabelle : Quand ?

 

Le Juge : Quand quoi, isabelle ?

 

Isabelle : Quand va-tu me rappeler ?

 

Le Juge : Je ne sais pas… Demain après midi ?

 

Isabelle : Oui, demain, sans faute… ou plutôt… je peux passer te voir dans ton bureau ?

 

Le Juge : Oh ! Une femme, jeune mariée, dans mon bureau ? Cela va encore jaser…

 

Isabelle : Je m’en fou… 17 h 30 ?

 

Le Juge : D’accord, 17 h 30… On parlera… je suis content de cette reprise de contact.

 

Isabelle : Moi aussi je suis heureuse… tu m’as manqué durant tout ce temps.. C’est long, 6 mois….

 

Le Juge : A demain Isabelle…

 

Isabelle : A demain, mon juge… hé…

 

Le Juge : Oui ?

 

Isabelle : Sois sérieux avec … Comment déjà ? Marie ?

 

Le Juge : Serais tu jalouse ?...

 

Isabelle : oui, j’en ai peur… toujours… hélas…

 

Elle raccroche et lui libère la ligne en appuyant sur une touche. Il reste assis les yeux dans le vague…

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:30

Scène 2

 

On frappe très violemment à la porte d’entrée. Tous les deux sursautent.

 

Le Juge (se levant rapidement) : Je ne connais qu’une personne pour frapper aussi fort à une porte dans ce palais (à Marie) : Je vous prie de m’excuser…

 

Il va rapidement à la porte qu’il entrebâille.

 

Le Juge : Ah ! Monsieur le Procureur… Bonsoir… Que me vaut le plaisir ?

 

On n’entend pas la réponse de l’arrivant que le Juge se débrouille pour laisser dehors tout en lui interdisant de voir Marie à l intérieur de la pièce. En fait, le Juge sort du bureau et referme presque complètement la porte. On entend sa voix mais non les réponses du Procureur. Marie est seule dans la pièce. A la façon dont elle se laisse aller contre le dossier, on doit mesurer son état de fatigue. Elle se prend la tête à deux mains. Pendant ce temps la discussion entre le Juge et le Procureur continue.

 

Le Juge : Désolé, je ne vous fais pas entrer car le désordre dans mon bureau est indescriptible.

 

Réponse du procureur sur un mode interrogatif

 

Oui, je reprends tout le dossier de l’affaire Hart et je rédige l’ordonnance pour demain matin.

 

Commentaires du Procureur

 

Oui, monsieur le Procureur… je commence à voir plus clair dans cette affaire si… sensible…

 

La voix du procureur acquiesce

 

Mais… et vous-même, Monsieur le Procureur, encore debout à cette heure ? Une affaire urgente je présume ?

 

Réponse longue du procureur… Lentement marie se redresse ; Elle regarde autour d’elle… Elle se lève et s’approche de la fenêtre lentement.

 

Non je ne l’ai pas encore vue. C’est au palais Garnier ?

 

Marie regarde toujours par la fenêtre puis lentement ses yeux parcourent le bureau. On doit sentir l’espace d’un instant son profond désespoir.

 

Oui, ils ont changé de chef mais j’ai souvenir de profiteroles absolument divines…

 

Lentement, Marie va vers une des chaises face au bureau du juge. elle la prend et l’approche de la fenêtre. Puis, elle saisi la clenche et commence à la tourner.

 

Bien, je vais reprendre mon labeur. Cette petite coupure fut la bienvenue.

 

Voix du Procureur

 

Bientôt 2 heures je crois mais ma montre est arrêtée… Quant à l’église et au tribunal, ils ne donnent pas la même heure…

 

Voix du Procureur. Marie a ouvert la fenêtre. Elle hésite… la referme et retourne s’asseoir.

 

Mes hommages à madame. Elle va mieux ?

 

Réponse du procureur. Marie est épuisée

 

Ah ! Très bien, très bien. Alors bonne nuit monsieur le Procureur.

 

Bruit de pas. Le Procureur s’éloigne. Le Juge rentre et referme la porte

 

Quelle vieille barbe ! (A Marie) c’était le… (Il aperçoit la chaise près de la fenêtre. Il s’immobilise, regarde Marie) … Procureur…

 

Elle s’est redressée et regarde dans le vide. Sans un mot, Le Juge va prendre la chaise et la remet à sa place, à coté de Marie. Il regarde longuement la jeune femme en silence

 

Le Juge : Avez quelque chose à déclarer, Marie ?

 

Marie (relevant la tête et le regardant droit dans les yeux) : Absolument rien, Monsieur Le Juge

 

Le Juge : (long silence) Bien… (Silence) Je crois que nous sommes arrivés au bout de notre…audition… (Il se lève et va à la fenêtre. Voix blanche, sans se retourner) Dois je prendre cela pour un aveu ?

 

Marie : Quoi donc, Monsieur Le Juge ?

 

Le Juge : (très violemment en se retournant) : Cela suffit, Mademoiselle… Arrêtez de me prendre pour un imbécile… (Silence) Vous n’allez pas me dire tout de même que vous avez approché cette chaise de la fenêtre pour mieux voir la neige ? Ou la Seine ? (un temps) Et quand quelqu’un dans votre situation tente de se suicider (réaction de Marie. Il hausse encore le ton) de se suicider, je sais ce que je dis, c’est toujours un aveu… (Un temps. Ton plus doux) Pardon, je me suis énervé. (Encore plus bas) Vous m’avez fait peur

 

Marie : Je n’aurai pas sauté. Je suis innocente.

 

Le Juge : Ce n’est plus moi qu’il faudra convaincre maintenant, Marie, mais les jurés…

 

Marie : Je croyais que vous vous laissiez la nuit pour décider… de mon sort ? Vous abandonnez déjà ? La nuit n’est pas terminée.

 

Le Juge (retournant à son bureau pour y prendre une chemise rouge) : Voilà ce que j’écrivais il y a 18 mois, c'est-à-dire quand j’ai pris la suite de mon confrère. Je vais lire ce document et si, à l’issue de cette lecture, vous n’avez rien de plus à ajouter, je mettrai fin à cette audition. D’accord, Marie ?

 

Marie hoche la tête

 

Le samedi 27 Mars vers 20 heures, Marie Du Val, après avoir fait manger les 2 enfants des époux Hart, les a couchés dans leur chambre et après leur avoir lu comme chaque soir une histoire, a éteint la lumière du chevet. Mademoiselle Du Val indique que vers 21 h 20, lorsqu’elle est repassée dans la chambre pour voir si tout allait bien, ils dormaient déjà. A la même heure, madame Florence Hart est allé se coucher déclarant qu’elle était fatiguée et qu’elle regarderait un DVD depuis son lit. Elle a souhaité « bonne nuit » à son mari et à mademoiselle Du Val. A noter que M et MME Hart font chambre à part. Madame Hart était, ce soir là, parfaitement calme et ne semblait d’aucune façon perturbée. Vers 21 h 30, mademoiselle Du Val terminait le rangement de la cuisine. C’est dans cette pièce que Allan Hart a rejoint mademoiselle Du Val et, après quelques attouchements intimes, l’a prise sur la table de cuisine. Mademoiselle Du Val a déclaré que M.Hart était coutumier du fait, cela ayant commencé alors qu’elle avait environ 13 ans. A 21 h 45, mademoiselle Du Val a quitté l’appartement pour rejoindre un ami qui l’attendait au bas de l’immeuble. Tous deux se sont rendus en voiture, un coupé Mercédès immatriculé…etc. ...à une soirée d’anniversaire qui a débuté vers 22 h 00 au pub W.Churchill, place Charles De Gaulle à Paris. Vers 22 heures Monsieur Hart, a quitté la rue de la Pompe pour rejoindre son amie, Maryline Veillard, à un vernissage dans une galerie située rue des Francs Bourgeois dans le quartier du Marais à Paris. On notera également que mademoiselle Veillard est une des amies de Marie Du Val. Un commentaire à ce sujet, mademoiselle ?

 

Marie secoue négativement la tête

 

Le Juge : Je continue. Vers une heure du matin, Florence Hart avale, volontairement ou contrainte, la moitié d’un tube de barbituriques dans de la vodka, provoquant dans les minutes qui ont suivi un coma irréversible. A la même heure, mademoiselle Du Val est présente au pub de la place Charles De Gaulle ainsi qu’en atteste de forts nombreux témoins. Il en va de même de Allan Hart qui lui assiste à un vernissage avec son amie, Maryline Veillard, ainsi qu’en atteste également sur procès verbal, de très nombreux témoins. Vers 1 heure 40 du matin, mademoiselle Du Val est raccompagnée par son ami rue de la Pompe toujours à bord de la Mercédès. Sur le trajet du retour, L’ami de mademoiselle Du Val a effectué une halte dans une allée donnant dans l’avenue Foch et le couple a fait l’amour sur la banquette arrière du véhicule. Ce fait est avéré par une patrouille de police qui a noté, à 1 h 55 du matin, avenue Chantemesse … cela ne s’invente pas…la présence du coupé Mercédès, immatriculée etc. etc.…, avec à son bord un couple qui se donnait du bon temps. La patrouille de police n’a pas cru devoir intervenir. (Un temps. Relevant la tête) Nous avons des forces de l’ordre pudiques et discrètes (aucune réaction de Marie) A 2 heures précises, mademoiselle Du Val a déclaré être entrée dans son immeuble. Elle affirme avoir constaté que les enfants dormaient normalement vers 2 h 05 du matin … donc je rectifie… (Il biffe le feuillet d’un trait de stylo)… à 2 h 15 et s’être endormie vers 2 h 30 du matin. Or, c’est entre 2 h 00 et 3 h 00 du matin que l’épouse et les deux enfants du couple Hart ont été assassinés à l’arme blanche, armes qui ne furent pas retrouvées. A la même heure, madame Hart était déjà inconsciente et monsieur Hart était toujours à la réception donnée dans la galerie d’art du Marais. En d’autres termes, la police scientifique ayant catégoriquement exclus la présence d’un ou plusieurs tiers, cette nuit là dans l’appartement, seule mademoiselle Du Val était en mesure de commettre les 3 meurtres objet de la présente instruction. (Un temps. Il relève la tête) Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet mademoiselle ?

 

Marie secoue négativement la tête

 

Le Juge : Je poursuis donc. De nombreux témoins attestent la présence de Allan Hart jusqu’à trois heures du matin à la réception du Marais, heure à laquelle un taxi l’a ramené rue de la Pompe. Le chauffeur et la société de taxi confirment en tout point cette déclaration. Entre 3 heures et 4 heures du matin, M.Hart déclare avoir mangé un morceau à la cuisine en regardant une émission sur la chasse, puis avoir pris un bain. A noter que l’appartement comporte 3 salles de bain : celle de madame Hart, la plus grande où elle a été assassinée, celle de M.Hart attenante à sa chambre et celle des chambres d’ami, qui était celle utilisée par mademoiselle Du Val. C’est un peu avant 4 h 00 du matin, juste avant de se coucher que M.Hart, voulant embrasser ses enfants, à découvert le massacre. La police ainsi que le parquet sont arrivés entre 4 h 05 et 4 h 40 du matin…

 

Très long silence

 

Le Juge : Avez-vous quelque chose à ajouter, Marie ?

 

Marie secoue négativement la tête

 

Le Juge : Bon, je passe sur la fin de cette déclaration qui reprend ce que nous nous sommes déjà dit notamment quant à votre état de santé après les faits et quant à la disparition des pièces à conviction. Compte tenu de l’ensemble des éléments rappelés ci-dessus, j’ai demandé votre détention provisoire au juge des libertés. Vous êtes en conséquence détenue à la prison de la Santé depuis près de 18 mois. 

 

Très long silence

 

Le Juge (reprenant) Allan Hart, pouvant justifier d’un alibi confirmé, à l’heure présumée des crimes, a été, du chef de ce dossier, laissé en liberté avec interdiction de quitter le territoire français jusqu’au procès. Toutefois, 2 mois après son incarcération, mademoiselle Du Val a porté plainte contre Allan Hart pour violences et viols répétés; actes que j’ai requalifié estimant que M.Hart avait autorité sur l’enfant qu’était, à l’époque des faits allégués, mademoiselle Du Val et qui a justifié ma demande d’incarcération a titre provisoire d’Allan Hart. Le Juge des libertés a accepté cette demande. L’avocat de M.Hart a demandé à trois reprises, la remise en liberté de son client alléguant que l’autorité sur l’enfant n’était pas démontré et qu’au surplus Mademoiselle Du Val était non seulement consentante mais avait provoqué sexuellement le prévenu. Nonobstant, Allan Hart est resté emprisonné et s’est suicidé 2 mois et demi après son incarcération, éteignant de ce fait l’action judiciaire de mademoiselle Du Val

 

Long silence

 

Le Juge (se décidant) : Avez-vous quelque chose à déclarer, Marie

 

Très long silence

 

Marie : (hésitante) Je souhaiterai pouvoir me reposer une heure ou deux pour réfléchir, Monsieur Le Juge.

 

Le Juge : Cela veut il dire que vous auriez des déclarations à faire ?

 

Marie : Non Monsieur Le Juge : cela veut dire que j ai besoin de faire le point, moi, toute seule, dans mon coin…

 

Silence

 

Le Juge : Bien, il est 2 heures du matin. Je vais demander au gardien de vous accompagner dans la petite salle de repos du second. Il y a un divan et vous pourrez demander du café ou du thé…Nous nous retrouverons ici vers 4 heures du matin.

 

Marie acquiesce de la tête, se lève et se dirige vers la porte. 2 heures sonnent à l’église.

 

NOIR

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:28

ACTE III

 

Scène I

 

La lumière revient. Seuls les deux personnages sont éclairés par la lampe verte du bureau. Dehors il neige. La pendule de l’église marque, enveloppée de gros flocons, 1 h 15 du matin et celle du tribunal au dessus de la porte 0 h 15. Le Juge et Marie, toujours assis à la même place, semblent fatigués : teint blafard mais l’un comme l’autre n’ont pas relâché leur position sur les chaises. On dirait deux joueurs d’échecs concentrés sur leur échiquier.

 

Le Juge : Si je comprends bien, vous vivez depuis 8 ans avec la famille Hart mais vous êtes dans l’incapacité de me dire si la mère des enfants, Florence Hart, était ou non, selon vous, une bonne mère…

 

Marie baisse la tête et ne réponds pas

 

Le Juge : (élevant un peu la voix) C’est bien cela, Marie ?

 

Marie : (le regardant) C’est cela Monsieur Le Juge… Mais ne criez pas, s’il vous plait… ou alors dites moi ce que c’est, selon vous… une bonne mère…

 

Le Juge: (reprenant une voix normale) Excusez moi (un temps) Une bonne mère je ne sais pas moi, c’est une mère aimante... Avait-elle des gestes de tendresse?... Les embrassait-elle?... Vous voyez ce que je veux dire ?

 

Marie: Non, vraiment, je ne vois pas... je ne sais pas...

 

Le Juge : (levant à nouveau, un peu le ton) Vous viviez avec cette famille depuis l’âge de 13 ans…Vous mangiez à leur table, vous dormiez chez eux, vous partiez en vacances avec eux mais vous êtes incapable de dire si, oui ou non, cette mère était une mère aimante !... une mère normale quoi...

 

Silence

 

Marie: Non… Désolée, je ne sais pas ce que c'est : une mère normale...

 

Le Juge (soupirant) : Cette fois encore, je pense que je dois me contenter de cette réponse ? (Un temps) Et le père ?

 

Marie (relevant la tête) : lui, c’était différent : il les adorait

 

Silence

 

Le Juge: quelles étaient vos relations avec Florence Hart?

 

Elle ne répond pas

 

Le Juge: Se comportait elle plutôt en «patronne» ou en «amie» avec vous?

 

Silence

 

Le Juge (levant la voix): Mais enfin... C'est pourtant simple: répondez-moi... Comment était-elle, comment se comportait elle avec vous?

 

Marie: S'il vous plaît, ne criez pas (silence) Elle était... normale

 

Le Juge: (long silence) C'est moi qui vous le demande à présent: c'est quoi pour vous «normale»?

 

Silence ; Marie ne réponds pas

 

Le Juge: Et vous?

 

Marie: moi?

 

Le Juge: Oui, vous... Comment étiez-vous avec elle ? Surtout ne me dites pas «normale»

 

Silence

 

Marie: Que puis-je dire d'autre?

 

Pour la première fois, Le Juge se montre excédé. Il frappe ses 2 mains sur le bord de sa table et se lève. Il va jusqu'à la fenêtre. Silence. Il se retourne

 

Le Juge: Vous ne m'aidez pas beaucoup.

 

Marie: (le regardant bien en face) Vous non plus, Monsieur Le Juge, vous non plus, vous ne m'aidez pas beaucoup...

 

Le Juge: Il est presque 1 heure 30 du matin et nous n’avons, pour ainsi dire, pas avancé…

 

Silence

 

Marie : Je suis désolé, Monsieur Le Juge…

 

Pour la première fois, elle montre un signe de faiblesse : son dos touche le dossier de sa chaise et elle porte sa main à ses yeux.

 

Le Juge (en se penchant vers elle par-dessus la table) Mon dieu, vous êtes fatiguée ?

 

Marie fait « oui »  avec la tête sans répondre, la main toujours sur ses yeux

 

Le Juge : Voulez vous que nous nous arrêtions, que nous fassions une pause avant de poursuivre ?

 

Marie (se redressant) : Non, Monsieur Le Juge : continuons. Il faut en finir mais je vous le demande : Ne criez plus. Je ne supporte pas les cris…

 

Long silence

 

Le Juge (à voix très calme et posée) Voila ce que je vous propose : Je vais résumer tout ce que nous nous sommes dit depuis le début de la soirée… Si vous voulez ajouter ou rectifier quelque chose, vous m’arrêterez : d’accord ? Voulez vous un café avant que je ne débute ?

 

Marie fait « non » avec la tête

 

Le Juge : Bon je commence alors. Je passe sur votre état civil. Vous aviez 21 ans au moment des faits. Vous êtes étudiante en Sorbonne où vous étudiez le grec ancien. Vous êtes en 5ème année et vous préparez une thèse de doctorat… (Un temps) Quel sujet avez vous choisi ?

 

Marie : C’est si loin tout cela (un temps) « Antigone : entre raison d’Etat et Révolte ».

 

Le Juge : Antigone… quel beau mythe, si présent et encore d’actualité… (Un temps) J’ai joué son oncle Créon étant jeune… au lycée… dans la pièce d’Anouilh… (Un temps) Vous vous destinez à l’enseignement ?

 

Marie : je m’y destinais, oui…

 

Le Juge : (relevant la tête de son dossier) Je vois que vous avez eu votre bac à 16 ans et que, tout au long de votre cursus universitaire, vous avez eu d’excellents résultats…Tous vos professeurs ne tarissent pas d’éloges.

 

Il guette une approbation de Marie qui hoche simplement la tête. Se replongeant dans le dossier, il poursuit

 

Le Juge : Au moment des faits, vous étiez toujours domiciliée chez vos parents et vous demeuriez rue de la Pompe, n°321, dans le 16ème arrondissement de Paris, au 3ème étage d’un immeuble où tous vos voisins s’accordent à reconnaître votre politesse et votre gentillesse. Pour gagner un peu d’argent de poche, vous étiez employée comme baby Sitter des 2 enfants de monsieur et madame HART. Cette famille demeurait sur le même palier que vos parents. (Un temps ; il consulte ses notes) Les « Hart » étaient des gens très aisés, en apparence sans histoire. Allan.J.Hart, le père, âgé de 43 ans, né à Reading dans le Massachusetts, possédait la double nationalité, américaine par son père et… française par sa mère. Décorateur d’intérieur, il travaillait pour une importante clientèle demeurant essentiellement dans les 7 ème, 8ème et 16ème arrondissements de Paris, clientèle qui comptait notamment un ambassadeur et deux ou trois ministres et députés. Il était également très demandé sur la cote d’azur et même à l’étranger, au Moyen-Orient…à Abu-Dhabi ou à Dubaï par exemple. (Un temps). Son épouse, Florence, 40 ans, de nationalité anglaise, était mère au foyer. C’était une femme très effacée sur laquelle les enquêteurs n’ont rien trouvé de particulier à dire (un temps) Vous partagez cet avis, Marie ?

 

Marie (relevant la tête) Sur quoi Monsieur Le Juge ?

 

Le Juge : Sur la personnalité de Florence Hart

 

Marie : Je n’ai aucun commentaire à faire à ce sujet.

 

Le Juge : Je continue. Les deux enfants, des jumeaux, Feres et Mermes… (Un temps) Tiens, quels drôles de prénoms, vous ne trouvez pas ?

 

Marie hausse les épaules.

 

Le Juge : Certainement d’origine étrangère (Un temps. Il consulte ses notes) La mère étant anglaise, ceci explique sûrement cela… (Un temps. Lui aussi hausse les épaules et reprend) Les enfants avaient 8 ans au moment des faits… ils étaient scolarisés à l’école privé du sacré cœur, une école catholique proche du courant intégriste. (Un temps) Rien d’autre à dire sur cette famille, Marie ?

 

Marie : Rien, Monsieur Le Juge.

 

Le Juge (regardant Marie) : Dans le dossier, il est écrit que vous avez débuté très jeune la garde des jumeaux Hart. (Un temps)Très jeune, cela ne veut rien dire…Vous ne vous rappelez plus l’âge exact que vous aviez lorsque vous avez débuté ce petit job ?

 

Marie : Non, je suis désolé, Monsieur Le Juge, pas exactement…

 

Le Juge : Bon… Nous verrons après que vous prenez pour avéré qu’à 13 ans vous étiez déjà employée par le couple Hart…

 

Marie hoche la tête

 

Le Juge : Ce qui est certain, par contre, c’est que vous passiez énormément de temps dans cette famille. Elle vous emmenait partout. Vous partiez systématiquement en vacances avec eux. Au fil des interrogatoires, il est apparu que vous passiez plus de temps chez eux que chez vos parents, une chambre d’ami vous ayant même été dévolue depuis au moins 6 ou 7 ans à l’époque des faits… C’est exact ?

 

Marie hoche à nouveau la tête

 

Le Juge : C’est une conception du « baby seatting » très étendue… On pourrait presque la requalifier de « place au pair », vous ne croyez pas ?

 

Marie : Peut être… Oui… en quelque sorte… Mais là aussi : quelle importance ?

 

Le Juge : je vous l’ai déjà dit, Marie, tout est important dans une histoire comme la votre… (Un temps) Je continue. Les mauvaises relations qui existaient entre vous et vos parents expliquent pourquoi la famille Hart vous hébergeait à temps quasiment complet.

 

Marie : Pardon, Monsieur Le Juge… Pas « entre moi et mes parents » mais « entre moi et mon père »… je vous demande de rectifier cela dans votre dossier

 

Le Juge : (Relisant son dossier) C’est exact. Pardonnez-moi. (Il biffe une phrase de son stylo tout en continuant) En effet, vous n’admettiez pas, je vous cite, les infidélités de votre père vis-à-vis de votre mère, notoirement dépressive. Elle faisait de très nombreux séjours en hôpital psychiatrique. J’en vois jusqu’à 8 par an dans les dix dernières années de sa vie. (Un temps) Elle s’est suicidée voila 6 mois. (Un temps) En outre, votre père était sujet à de très violentes crises de violence, notamment lorsqu’il était sous l’emprise de l’alcool. Il y a, dans le dossier, de très nombreuses mains courantes déposées par vos voisins. Elles vont toutes dans le même sens. Pourtant, les services sociaux du collège puis du lycée que vous avez fréquenté, n’ont jamais été officiellement saisis de cette situation. Une assistante sociale, aujourd’hui à la retraite, interrogée par les enquêteurs, a déclaré que, je la cite, « c’était un secret de polichinelle » Tout le monde était au courant mais votre père étant depuis 20 ans, secrétaire général d’un ministère, il fallait à tout prix éviter un scandale… c’est bien cela ?

 

Marie hoche la tête.

 

Le Juge : (Poursuivant) Dans la mesure où la famille Hart jouissait d’une très bonne réputation et que vous ne sembliez pas perturbée outre mesure par cette situation, vos résultats scolaires restant, par ailleurs, excellents, les services sociaux n’ont pas cru devoir intervenir. Toujours d’accord, Marie ?

 

Marie hoche à nouveau la tête

 

Le Juge : Je continue. Le premier incident grave remonte au 28 juillet 2009. Vous vous présentez vers 3 heures du matin au commissariat du 8ème arrondissement de Paris (il s’interrompt étonné) Tiens : pourquoi le 8ème et non le 16ème qui est à 2 pas de chez vous ?

 

Marie : Mon père est connu de tous les agents du commissariat du 16ème. On l’aurait immédiatement prévenu.

 

Le Juge : Bon… (Il poursuit) Vous déclarez à la fonctionnaire de garde cette nuit là que Monsieur Hart, Allan Hart, venait de tenter de vous violer. Dans son rapport, cette fonctionnaire fait état d’un état d’extrême agitation nerveuse. Elle pense même que vous êtes sous l’emprise de boissons alcoolisées voire même de substances stupéfiantes ou hallucinogènes. Elle note que vous présentez des marques d’excoriation sur vos bras et sur vos mains. Par ailleurs, votre joue gauche porte la trace nette et déjà violacée d’un coup de poing récent. Elle vous fait immédiatement transférer à l’Hôtel Dieu où les examens médicaux d’usage en cas de suspicion de violences à caractères sexuels sont immédiatement effectués.

 

Il sort une feuille du dossier

 

Le Juge : J’ai le rapport médical rédigé par l’interne de garde. Lui aussi note votre état de nervosité, de stress paroxique, les traces de coups déjà relevés par la fonctionnaire de police et d’autres sur l’intérieur de vos cuisses, sur votre ventre et sur vos reins. A l’inverse, il ne décèle aucune trace de violences ou de rapport sexuel, consenti ou non, dans les heures qui ont précédées. Rien à ajouter, Marie ?

 

Marie : Rien, Monsieur Le Juge.

 

Le Juge (la regarde longuement puis poursuit) Ramenée au commissariat, la fonctionnaire qui a, entre temps, prévenu le commissaire, reprend votre interrogatoire. Elle indique dans son rapport que l’absence de constat de médecine légale ne permet pas d’écarter l’hypothèse de violences à caractère sexuel qui auraient pu être débutées mais non menées à terme… (Un temps) Elle écrit bien cette fonctionnaire… elle connaît bien son travail… (Il poursuit) Mais à 7 heures 25 du matin, en présence du commissaire arrivé sur les lieux et d’une avocate, vous reconnaissez avoir menti : M. Hart n’a jamais tenté d’abuser de vous. Le commissaire étant un homme sage, connaissant vraisemblablement les fonctions de votre père, ordonne votre libération immédiate et vous fait ramener au pied de votre immeuble. L’histoire est classée sans suite…

 

Long silence

 

Le Juge : Vous n’avez rien à ajouter.

 

Marie : Sur ?

 

Le Juge : Sur cet… épisode ?

 

Marie : Rien Monsieur Le Juge. J’ai déjà tout dit…

 

Le Juge : Oui mais ce n’est guère convainquant…Interrogé par mes soins, vous m’avez déclaré en substance que vous étiez jeune alors, que vous aviez certainement bu sans pouvoir me dire ou, quand, quoi et avec qui et que vous vouliez vous faire remarquer…

 

Marie : Tout cela est vrai, Monsieur Le Juge…

 

Le Juge : Mais pourtant, depuis, vous avez porté plainte contre Allan Hart… encore pour viol… Plainte qui, je vous le rappelle, a entraîné son emprisonnement et qui est, très certainement, la cause directe de son suicide… Vous allez à nouveau vous rétracter ? Je vous préviens : Vous allez droit vers l’outrage à magistrat à jouer à ce petit jeu…

 

Marie… Tout cela est vrai, Monsieur Le Juge : ce jour là, il n’y a pas eu viol…

 

Le Juge : Que s’est il passé alors, ce jour là ?

 

Marie : Un viol, c’est lorsque l’un des deux n’est pas d’accord, non ?

 

Le Juge : (silence) C’est une définition possible. Ce n’est pas la seule. (Un temps) Je pense que je dois, une fois de plus, me contenter de cette… explication ?

 

Marie hoche la tête

 

Le Juge : Je reviendrai sur cette question de « viol » plus tard… (Silence) Je continue. Environ 9 mois plus tard, le 28 mars 2010 à, exactement, 3 H 58 du matin, le commissariat du 16ème arrondissement reçoit un appel de Allan Hart, affolé. Il vient de découvrir ses 2 enfants, égorgés dans leur lit et son épouse dans la baignoire d’une des salles de bain de l’appartement, exsangue, les veines et les artères des deux poignets sectionnées. La police arrive sur les lieux à 4 H 06 ; elle est rejointe par la criminelle à 4 h 17, par le médecin légiste à 4 h 25et enfin, par le parquet à 4 h 40 (un temps) C’est un record (un temps). Les constatations du commissaire Santos, agissant sous l’autorité du Substitut Cornavin dépêché sur place par le procureur, sont dignes d’un film gore. Les deux enfants ont en effet la gorge tranchée. La tête est presque séparée du tronc, par une arme blanche à la lame très fine. Cette arme ne sera jamais retrouvée. L’épouse de Monsieur Hart a été assassinée dans sa baignoire à l’aide d’un rasoir de type « coupe chou », assassinat et non pas suicide car l’arme du crime n’a également pas été retrouvée. Plus tard, les analyses du légiste montreront que madame Hart, au moment de sa mort, était plongé dans le coma provoqué par l’ingestion d’un très puissant barbiturique mélangé à de la vodka, ingestion qui remonterait environ 3 heures 30 avant le décès. Il est probable que cette femme ne se serait de toutes les façons jamais réveillée de ce coma médicamenteux. Là aussi, le tube du produit utilisé, la bouteille de vodka et le verre probablement utilisé n’ont pas été retrouvé dans l’appartement. Enfin, les heures des décès respectifs montrent qu’Alice Hart n’est pas l’assassin de ses enfants. Leur mort étant intervenue d’après le légiste entre 2 heures et 3 heures du matin, mais en tout état de cause à une heure où madame Hart était déjà dans le coma. Sa mort, directement provoqué par l’hémorragie est intervenue en même temps que celles des enfants. Cette coïncidence laisse à penser que c’est le même assassin qui a tué les enfants puis la mère… Toutefois, il n’est pas possible de préciser qui des enfants ou de la mère a cessé de vivre en premier (un temps. pensif) Le même assassin mais pas la même arme… (Silence) Toujours rien à dire Marie ?

 

Marie : Toujours, Monsieur Le Juge.

 

Le Juge : Bien… (Un temps) A l’arrivée de la police, contrairement à Allan Hart, le père, qui va du cadavre de sa femme à celui de ses enfants en hurlant, en proie à une agitation extrême, vous êtes, quant à vous,  assise sur le parquet de la chambre des enfants, prostrée, entièrement nue et couverte de sang des pieds à la tête. (Un temps) Les analyses montreront que ce sang est celui des enfants, de leur mère et… le vôtre également… Vous portez au pouce gauche… (Un temps il relève la tête) Vous êtes gauchère, Marie ?

 

Elle fait « oui »  de la tête

 

Le Juge : Vous portez au pouce gauche, une coupure très profonde, une coupure qui aurait pu être provoquée par un rasoir de type « coupe choux »… (Un temps) Vous êtes incapable de prononcer la moindre parole intelligible, en état de choc quasiment cataleptique. Vous êtes conduite immédiatement, sous surveillance policière, à la Salpêtrière où vous resterez trois semaines avant de pouvoir être interrogée. (Un temps) C’est bien cela, Marie ?

 

Marie : C’est ce que la police puis le juge, longtemps après, m’ont appris… pour ce qui me concerne, je ne me souviens de rien entre le moment où vers 2 h 30, je me suis endormie dans ma chambre et le lendemain vers 15 heures quand j’ai repris connaissance à l’hôpital.

 

Le Juge : Lorsque la police vous a emmené, la seule phrase que vous auriez prononcée ce soir là serait « pourquoi a-t-il fait cela ? » un autre policier a lui, compris « pourquoi a-t-elle fait cela ? »

 

Un temps. Il la regarde

 

Le Juge : A qui faisiez-vous allusion, Marie ? A un homme ? A une femme ?

 

Marie : Désolé, je ne sais pas, Monsieur Le Juge.

 

Silence

 

Le Juge : Lorsque la police est arrivée, vous étiez nue, entièrement nue. En dépit de la perquisition immédiatement effectuée dans l’appartement par le substitut Cornavin, les vêtements que vous portiez cette nuit là, une robe verte à parements mauves notamment, n’ont pu être retrouvée. (Un temps) Pouvez-vous me confirmer que cette nuit là, vous portiez effectivement cette robe

 

Marie : Oui, Monsieur Le Juge. Je vous le confirme.

 

Le Juge : Lorsqu’à 2 h 30 du matin vous vous êtes couchée, ou avez-vous posé cette robe ?

 

Marie : Sur une chaise près de mon lit où je plie toujours mes affaires avant de dormir.

 

Le Juge : Excusez moi mais… vos sous vêtements également ?

 

Marie : Oui Monsieur Le Juge, tous les vêtements que j ai porté dans la journée, sans exception… Je ne les mets (elle se reprend) Je ne les mettais dans le coffre à linge de la buanderie que le lendemain matin pour faire moins de bruit, à cause des enfants,

 

Le Juge : Pouvez vous expliquer pourquoi la police, sous la direction du substitut Cornavin,  n’a pas retrouvé vos vêtements… ni dans votre chambre, ni dans la buanderie, ni dans aucune pièce de l’appartement

 

Marie : Je ne l’explique pas Monsieur Le Juge. Ce n’est pas mon rôle d’expliquer…

 

Le Juge : Je sais, Marie, je sais… Toutefois, vous pourriez avoir une idée à ce sujet…

 

Silence

 

Le Juge : (Reprenant) De la même façon, pensez vous que ce soit la même personne qui ai fait également disparaître le couteau, le rasoir, le tube de médicaments, la bouteille de vodka?

 

Marie : Désolé, Monsieur Le Juge, je ne le sais pas.

 

Silence

 

Le Juge (soupirant) : Bien…

 

Silence. La neige tombe toujours.

 

FIN DE LA SCENE I

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:25

ACTE II

 

Seuls la table de travail et les 2 personnages sont éclairés par la lampe de cuivre du bureau. Le reste de la pièce est plongée dans l’obscurité. Deux heures environ sont passées ; il est 22 H 00 au cadran de l’église et 21 H 00 à celui de la pendule au dessus de la porte.

 

Le Juge et la jeune fille sont restés assis à la même place.

 

Dès que la lumière revient, on entend la voix du juge.

 

Le Juge: Vous confirmez que lorsque vous êtes rentrée, ce dimanche 28 mars, à 2 heures du matin, les enfants dormaient dans leur chambre

 

Marie: Oui Monsieur Le Juge, je vous le confirme

 

Le Juge: Réfléchissez bien: C'est important: était-il 2 heures précises ou environ 2 heures ?

 

Marie: Non, précisément 2 heures.

 

Le Juge: Comment pouvez vous être aussi affirmative?

 

A cet instant, 10 coups sonnent au clocher de l'église.

 

Marie (laissant s’égrener les coups) Lorsque j'ai mis la clé dans la serrure, le campanile de St Honoré, l'église du quartier où j’habite, a sonné 2 fois. Il était bien 2 heures du matin.

 

Le Juge: Cela ne prouve rien. Regardez, pour l'église, il est 22 heures mais la pendule, au dessus de la porte, donne, elle, l'heure du tribunal: 21 H 00 et à ma montre, il est (il la regarde)... tiens elle est arrêtée!

 

Marie : Je ne connais pas ce clocher, Monsieur Le Juge, ni la pendule de ce tribunal... par contre, je me souviens que mon grand père réglait sa montre à l’heure de l’église St Honoré. (Un temps) Si cette histoire d’heure est si importante pour vous, faites vérifier que l’heure donnée par St Honoré est juste.

 

Le Juge : Hélas, Marie, si seulement c’était aussi simple (il tape sur son dossier) J’ai le procès verbal non seulement des déclarations de vos voisins mais aussi d’un expert horloger dans ce dossier. La question était d’une simplicité… infantile : le carillon de Saint Honoré donne t-il l’heure juste ? Sur huit personnes interrogées, cinq disent qu’il avance de 2, 3 ou 5 minutes, deux qu’il retarde de quelques minutes et une ne sait pas… Quand à l’expert, après avoir lu les 35 pages de son rapport, je ne suis pas plus avancé… En conséquence, je ne sais pas si votre église dit ou non la vérité. (Un temps.) Laissons cette question d'heure pour l’instant. Disons qu'il était entre 1 H 55 et 2 heures 05 quand vous avez vérifié que tout allait bien dans la chambre des enfants...

 

Marie (secouant négativement la tête): Non, Monsieur Le Juge, il était 2 heures précises quand je suis rentrée mais au moins 2 H 15 quand je suis rentré dans la chambre des enfants…

 

Le Juge (relevant la tête): Tiens, il n’a jamais été question de ce battement de temps durant vos précédents interrogatoires… Qu’avez vous fait pendant ces 15 minutes ?…

 

Marie (regardant Le Juge dans les yeux): Vous tenez vraiment à le savoir, Monsieur Le Juge ? (un temps) C’est si important que cela un quart d’heure ?

 

Le Juge : Oui, tout est important, tout…

 

Marie: (haussant les épaules) Bon… (D’une ironie presque méchante) Vous savez avec qui j’étais et ce que j’ai fait dans la voiture de la personne avec qui j’étais… (Silence) Peut être pouvez vous comprendre que lorsqu’une femme a fait ce que j ai déclaré avoir fait dans une voiture, elle passe dans une salle de bain dès qu’elle le peut… Non ?

 

Le Juge (confus, presque rougissant) Excusez moi… Je ne voulais pas être...

 

Marie: Non, c’est moi qui suis idiote… Je n’ai jamais parlé de cet écart de 15 minutes avant ce soir… Je ne pouvais pas : il y avait trop de monde dans votre bureau : vous, le greffier, l’avocat…

 

Le Juge: Je comprends, Marie, je comprends…

 

Le clocher sonne pour la seconde fois les 10 coups de 22 H 00.

 

Marie : Je suis un peu fatiguée, Monsieur Le Juge.

 

Le Juge: Mon dieu, déjà deux heures que nous parlons… Voulez vous boire ou manger quelque chose?

 

Marie: oui...

 

Le Juge: Une salade et un soda light?

 

Marie: Un sandwich et un demi pression plutôt...

 

Il la regarde étonné...

 

Marie: Le poisson sentait mauvais ce midi et le plateau qu'on m'a amené était sale... Je n'ai rien mangé...J’ai faim.

 

Le Juge: C'est aussi mauvais que cela en prison?

 

Marie: Oui… très.

 

Le Juge (en se levant): C'est incroyable, incroyable... Les conditions d'incarcération en France sont…. Pourtant, Madame le Garde des Sceaux, a fait, il y a peu, un discours... un discours... remarqué à ce sujet...

 

Marie: J'ai faim, Monsieur Le Juge...

 

Le Juge (allant à la porte) Excusez moi, je parle et...

 

Il ouvre la porte et appelle le garde. Conciliabules dans le couloir. Le Juge tourne la tête vers Marie

 

Le Juge: On me demande à quoi vous voulez votre sandwich?

 

Marie: Au jambon et le second au fromage...

 

Même jeu

 

Le Juge: Avec des cornichons?

 

Marie: Oui, bien sur et du beurre, beaucoup de beurre...

 

Même jeu

 

Le Juge: Belge ou française la bière?...

 

Marie: Peu importe. Du moment qu’elle est à la pression…

 

Le Juge referme la porte et revient pour s'asseoir mais il se ravise en chemin et va à la fenêtre

 

Le Juge: (regardant le ciel): La neige va tomber. Vous ne croyez pas?

 

Marie sourit sans répondre. Le Juge la regarde

 

Le Juge: Pourquoi souriez-vous?

 

Marie: Je ne sais pas; on dirait que vous n’aimez pas la neige.

 

Le Juge: C'est vrai; je n'aime pas la neige... (Un temps) Je déteste cela depuis mon enfance. (Il se rapproche du bureau). Je ne sais pas pourquoi...Et vous, vous aimez la neige ?

 

Marie: Oui, je crois…

 

Le Juge: C'est étrange; tous les enfants aime la neige… Mais moi non… Je ne l’ai jamais aimé … Et même adulte, je ne l’aime toujours pas… (Un temps… rêveur) Et je ne sais pas pourquoi.

 

Marie: (toujours souriant) Je crois que mon grand père n’aimait pas la neige, lui non plus…

 

Le Juge : Ah oui ?

 

Marie : Oui. A cause de la guerre… Dans les tranchées… Il ne parlait jamais de sa guerre mais du froid des tranchées, oui…

 

Silence. Il la regarde

 

Le Juge (doucement) Vous étiez jeune lorsqu’il est mort… 6 ans, je crois

 

Elle hoche la tête

 

Le juge : Et pourtant, vous vous en souvenez encore… (Un temps) Vous étiez très proche de lui, Marie?

 

Elle hoche de nouveau la tête

 

Le Juge (toujours aussi doucement) : Plus que de votre mère ou de votre père?

 

Marie (relevant la tête): Pourquoi me poser la question? Dans votre dossier, il y a la réponse que j'ai faite au psychiatre qui m'a déjà demandé cela. (Plus doucement) Je n'étais pas proche de mon père

 

Le Juge: Pourquoi?

 

Marie: Pourquoi? Pourquoi? Si vous connaissez si bien mon dossier, vous savez pourquoi je n’étais pas proche de lui…

 

Silence

 

Le Juge: Pourquoi cette haine pour votre père?

 

Marie: Qui vous a dit que je le haïssais ? Certainement pas moi... Et puis non, arrêtez Monsieur Le Juge, ce serait trop facile ? ...

 

Le Juge: Qu'est ce qui serait trop facile, Marie?

 

Marie: Je n'aimais pas mon père, c’est vrai, mais je n'ai tué personne... (Un temps) Arrêtez de jouer le psy. Vous n’êtes pas bon dans ce rôle là...

 

Le Juge (long silence) Toujours sur la défensive, Marie...

 

Marie: On apprend cela très vite en prison: être sur la défensive... c'est même une question de vie ou de mort.

 

On frappe à la porte.

 

Le Juge: Ce doit être notre repas.

 

Il va à la porte et l'ouvre. On lui tend un plateau qu'il saisit et revient vers le bureau après avoir refermé la porte d'un discret coup de talon. Il pose le plateau sur le bureau. Il tend à Marie un sandwich entouré d'un papier, puis un second. Il a commandé pour lui une salade et une canette de coca light. Il découvre la canette de bière «1664»

 

Le Juge: Ah! Je suis désolé; j'avais pourtant bien spécifié : «pression». Ce sont des ânes... Voulez vous que je la fasse changer?

 

Marie fait «non» avec la tête car elle dévore à pleine dents son 1er sandwich.

 

Le Juge (Continuant de fouiller sur le plateau) : Enfin… ils n’ont pas oublié le décapsuleur… c’est un moindre mal.

 

Il lui tend la canette et l’ouvre bouteille. Elle pose le sandwich sur le bureau et ouvre la canette. Elle avale une gorgée de bière qui fait passer les bouchées qu’elle avale. Elle fini rapidement le 1er et entame le second tandis que Le Juge mange sa salade avec une fourchette de plastique blanc de façon très distinguée.

 

Marie (la bouche pleine, désignant de la tête la salade du juge): Vous êtes au régime?

 

Le Juge: Non... enfin, oui, un peu... j’ai un tournoi de tennis dimanche matin, alors….

 

Marie: (entre 2 bouchées) Vous jouez au tennis ?

 

Le Juge : Oui, j’adore cela... Plus jeune, je me débrouillais pas trop mal…J’étais classé… Mais maintenant, j’ai moins de temps ...Et vous, vous jouez aussi? Dans quel club?

 

Marie (sourire triste) Dans une autre vie, Monsieur Le Juge, dans une autre vie...

 

Le Juge (confus): Excusez-moi...

 

Marie : Au St James à Neuilly...

 

Le Juge (Long silence. Désignant le plateau) : Ce n'est pas trop mauvais?

 

Marie (finissant sa bière et son second sandwich) Les sandwiches étaient bons... mais la bière n'est pas assez fraîche...

 

Le Juge: Avez-vous eu assez à manger? Si j'osais... Tenez: prenez mon yaourt... Je n'ai plus très faim.

 

Marie: Non merci Monsieur Le Juge... Je n'aime pas tellement les yaourts...

 

Le Juge: Ah ? Je croyais que tout le monde aimait les yaourts.

 

Marie: Arrêtez de croire, Monsieur Le Juge... De croire que tous les enfants aiment la neige, que tout le monde aime les yaourts et que lorsqu'on n'aime pas, il est obligatoire de haïr. Il est temps de sortir un peu de vos certitudes si vous voulez vraiment comprendre quelque chose à cette… histoire... (Un temps) Dans mon histoire à moi, on ne joue plus au tennis, on n’aime pas ou on ne hait pas, on est indifférent, c’est pire… et quand on fait l'amour, c'est souvent dans une voiture et il faut vite rentrer pour se laver. (Un temps) Ce n’est pas romantique, c’est même souvent assez sordide et cela fini toujours mal...

 

Très long silence

 

Le Juge: Excusez-moi...

 

Marie: Je peux vous demander quelque chose, Monsieur Le Juge?

 

Le Juge : Oui, bien sur...

 

Marie: Arrêtez de vous excuser sans arrêt... Cela ne sert à rien... La demande arrive toujours trop tard, une fois que le mal est fait. S'excuser, c'est avouer sa faiblesse ou sa sottise... Et vous n’êtes ni faible ni sot... Simplement, nous n'avons pas, nous n'avons plus les mêmes codes. Ce n'est pas simple pour se comprendre,... Vous n’y pouvez rien… Et moi non plus... (Silence) Nous devrions reprendre l'interrogatoire...

 

Le Juge: Comme vous voudrez...

 

Il emmène le plateau vers la porte. Il frappe. La porte s’ouvre. Il tend le plateau au garde dont on ne voit que les 2 mains gantées. Il referme la porte et revient s'asseoir en silence. Il rouvre son dossier et prend son stylo. La lumière baisse lentement.

 

Fin de l’acte II

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 21:21

PERSONNAGES:

 

·        Le Juge d'instruction

·        Marie, la prévenue

·        Un garde

 

§§§§§

 

La pièce se déroule dans un bureau du palais de justice de Paris.

 

Dans un coin, à droite, une grande table de travail. Dessus, des piles de dossiers, de livres, de journaux. Presque invisible sous les papiers, un combiné téléphonique noir à plusieurs touches préenregistrées. Une lampe en cuivre, abat jour vert, allumée. Derrière, un vieux fauteuil en bois recouvert de tissu, vert lui aussi. Devant la table, 2 chaises.

 

Dans le fond, une petite bibliothèque en bois sombre. Dedans, quelques Dalloz rouges et écornés, une statuette de bronze et 2 ou 3 médailles exposées dans leur écrin.

 

A gauche de la bibliothèque, une fenêtre fermée. En ombre chinoise, une église avec son clocher. Au lever du rideau, il est 8 heures à l’horloge du clocher. C'est le soir. La nuit est tombée. C'est une mauvaise nuit d’hiver, froide, plein de silence.

 

Sur le mur de gauche, des secrétaires à casiers, en métal, dont certaines portes, qui ne ferment plus, laissent apparaître des piles de paperasses. Une autre table de travail, plus petite, inoccupée, surchargée de dossiers, elle aussi.

 

Enfin, la porte d'entrée de la pièce, tout à gauche, anonyme.

 

Au dessus, une pendule indique 7 H 00.

 

ACTE I

 

Au lever du rideau, un homme est assis à la table de droite. C’est Le Juge. Costume sombre, pull à col roulé en laine anglaise. Figure sympathique d'un homme de 35 ans environ, qui semble fatiguée, préoccupée. Il lit un dossier qu'il annote sans cesse. Il relève la tête de temps en temps pour regarder l'heure à la pendule, au dessus de la porte.

 

Long silence dans le bureau.

 

Dehors, l'horloge sonne 8 coups grêles. Au même instant, on frappe à la porte.

 

Le Juge (relevant la tête): Oui... entrez...

 

On frappe à nouveau.

 

Le Juge (levant la voix): Entrez, que diable...

 

La porte s'ouvre. Une jeune femme reste sur le seuil, encore tournée vers l’extérieur, les mains non visibles. On comprend qu'un garde, dehors, lui enlève des menottes. A aucun moment, on ne doit voir, ni même apercevoir le garde.

 

La jeune femme, enfin, se tourne vers la pièce. C’est Marie, la prévenue. Elle entre en se frottant les poignets. La porte est refermée derrière elle. Le Juge se lève pour accueillir la jeune femme. Sa voix n'est ni sévère, ni cordiale. C'est celle d'un homme du monde, cultivé, neutre, attentif et ...fatigué ce soir.

 

Le Juge: Entrez, mademoiselle, je vous en prie...

 

Elle avance dans la pièce, un peu hésitante, en se frottant toujours les poignets.

 

Le Juge: (désignant les mains de la jeune femme): ils vous ont fait mal?

 

La jeune femme (toujours hésitante): oui, un peu

 

Il la regarde et va à la porte, d'un pas rapide. Il l'ouvre.

 

Le Juge: (d'une voix sévère et professionnelle): Combien de fois dois-je répéter que je ne tolère aucune violence envers les prévenus? Trop serrer des menottes est une violence que je ne tolère pas, que je ne tolèrerai jamais. C'est la dernière fois que je le répète.

 

On ne comprend pas la réponse du garde toujours invisible.

 

Le Juge (toujours sévère): Peu m'importe votre règlement. Je n'accepterai plus aucune audition dans ces conditions, vous avez compris? Vous pouvez disposer.

 

Il n'écoute pas les explications du garde et referme la porte sans la claquer mais très sèchement. Il regagne son bureau du même pas décidé et désigne de la main, une chaise à la jeune femme. Il attendra qu'elle s'asseye pour s'asseoir à son tour.

 

Marie est une jeune femme, grande, mince, vêtue d'un tee shirt noir et d'un jean. Teint blanc des personnes incarcérées, peu de maquillage, cheveux longs et noirs. Un peu androgyne, c'est une très belle jeune femme d'une vingtaine d'années.

 

Silence. Elle regarde la chaise vide à coté de la sienne. Le Juge suit son regard.

 

Le Juge: Oui, Maître Lambert n'est pas là. (Silence) je ne l'ai pas averti de cette convocation. (Silence) vous remarquerez que le greffier, lui non plus, n'est pas là

 

Elle le regarde. Silence

 

Le Juge: Vous vous demandez pourquoi? Pourquoi je fais cela ? (Un temps) C'est totalement illégal. Si vous vous leviez, que vous appeliez le gardien pour lui demander de vous ramener en cellule, je ne pourrai rien faire pour vous retenir. (Un temps) et je ne vous retiendrai pas... (Un temps) Et si, demain, vous appeliez votre avocat pour lui expliquer ce que j'ai fait, il pourrait faire annuler toute la procédure et vous seriez libérée sur l’heure… pour vice de forme...

 

Long silence. Enfin elle se décide

 

Marie: Pourquoi me dire tout cela? Il est ou le piège?

 

Un temps. Il pousse un long soupir et se lève

 

Le Juge: (se dirigeant vers la table du greffier, y prend 2 énormes chemises à sangle pleines de dossiers et retourne vers son bureau. Marie le suit des yeux. Il pose les 2 dossiers à coté du dossier qu'il lisait lorsqu'elle est entrée. Très long silence. ) Le voilà le piège. Ce sont tous les procès verbaux de vos interrogatoires, ici, dans ce bureau. Des heures d'auditions soigneusement recueillies par les greffiers qui se sont succédés à cette place là. (Un sourire, presque enfant) vous vous souvenez: il y en avait un, un petit vieux qui était complètement sourd. Il nous faisait souvent répéter ce que nous avions dit. (Elle sourit à son tour. Un temps). Des chemises comme celles-ci, qui vous concernent, il y en a 100 fois, 1000 fois  plus, quelque part, dans des armoires, au fond d'un couloir. Tout y est... les constats de la police appelée sur les lieux, du médecin légiste qui a autopsié les 3 corps, des psys qui vous ont interrogé... il y a tout sur votre enfance, votre scolarité, vos amis... sur vous et sur les victimes et sur toute votre famille et même sur la famille des victimes... On dit que la justice est lente et qu'elle prend son temps... Mais au moins, elle est précise. (Il prend la 1ère chemise qu'il lisait, au début) Et voila le résumé de tout cela, précis, très précis, lui aussi, croyez moi … (Un temps) presque trop précis...

 

Très long silence. On sent Marie toujours sur ses gardes.

 

Le Juge (voix un peu lasse) J'ai tout lu... tout... (Silence) Ce n’est pas moi qui ai suivi l’ensemble de la procédure, vous le savez ; le premier magistrat instructeur a été muté en province sur avis du procureur. J’ai pris l’affaire 6 mois environ après les faits. Alors, j’ai passé mes jours, mes nuits, mes week-ends et même mes vacances à tout lire, le moindre procès verbal, le moindre compte rendu de perquisition, vos premiers interrogatoires et le plus petit constat. Les 1000 et quelques dossiers, je les ai lu ; plusieurs fois pour certains et je suis sur que je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous même... Cela est même parfois un peu gênant... La justice, contrairement à l'amour, n'est pas aveugle. Elle voit tout; elle sait tout ou plutôt elle veut tout voir et tout savoir...et parfois ce n'est pas bien beau... (Un temps) Pardonnez-moi: Je ne dis pas cela pour vous. (Silence) Oui j’ai tout lu, tout… en étant persuadé que le temps perdu ne se rattrape jamais…et moi, j’avais perdu 6 mois, les 6 premiers, les plus importants (un temps) Ce n’est pas moi qui ait décidé des premières confrontations, des premières reconstitutions… je n’ai pas fais les premiers interrogatoires…je sais, oui, je sais d’expérience que rien ne vaut le vécu, l’action... dans ce genre de dossier … Dans ce fatras de papiers refroidis, il y a tout… sauf la vie… (Il se reprend) si je puis m’exprimer ainsi à propos de crimes de sang…

 

Silence. Il la regarde

 

Le Juge: C'est étonnant. La plupart des gens m'aurais déjà demandé où je voulais en venir. Mais vous, non. Cela ne vous intéresse pas?

 

Marie: Si... je vous écoute.

 

Le Juge: (se levant et allant à la fenêtre. D'une voix plus lointaine) quel froid ! Il y a comme de l’électricité dans l’air. On dirait qu’il va neiger (un temps) Vous avez remarquez que la neige rend les gens nerveux ? (Un temps. Elle ne répond pas) Souvent, je reste ici, toute la nuit, à la fenêtre. Je regarde couler la Seine... c'est souvent comme cela que j’ai trouvé la solution dans certains dossiers.... (Il se retourne) et c'est bien là le problème avec vous... j'ai eu beau interroger le fleuve, suivre dans le courant, chaque petit bout d'idées qui me venait, revivre certains interrogatoires... (Un temps)... comprenez moi bien : ce n’est pas à moi de décider si vous êtes ou non coupable des 3 meurtres dont on vous accuse. J’instruis cette affaire comme toutes les autres… à charge et à décharge comme le demande le code. (Il frappe de ses paumes sur l'appui de fenêtre.) Mais si je veux soit vous envoyer vers des jurés, soit vous faire remettre en liberté… il faut que je sois convaincu de la véracité des faits… pour, à mon tour, convaincre le Procureur…et là, je n'ai acquis aucune conviction.

 

Il vient se rasseoir et reprend son dossier... Marie ne bouge pas. Elle est impassible. Elle attend.

 

Le Juge : Demain matin, je dois rendre mon ordonnance … ce sera une ordonnance de mise en accusation devant la cours d’assise ou de non lieu…J'aurai du le faire voilà déjà un mois...j'ai obtenu ce délai supplémentaire mais je ne suis pas plus éclairé.

 

Long silence. Elle se tait toujours.

 

Le Juge: Mon ordonnance est prête. Il n'y manque qu'une chose: Oh une toute petite chose : La phrase, bien insignifiante en fait...la petite phrase qui vous enverra soit vers la liberté, soit vers la Cour d'Assise pour y répondre de 3 meurtres.

 

Long temps mort

 

Marie (se décidant enfin) je suis innocente, Monsieur Le Juge... je n'ai jamais variée dans mes déclarations... jamais, que ce soit avec vous ou avec votre premier collègue….

 

Le Juge (s'énervant) Je le sais... vous ne savez dire que cela: « je suis innocente, Monsieur Le Juge ». Mais (frappant de ses paumes les chemises du dossier devant lui) le dossier, lui, ce satané dossier contient mille détails qui vous accusent… formellement.

 

Marie: Des détails, Monsieur Le Juge, des détails vous le dites vous-même… des détails, ce ne sont pas des preuves…

 

Le Juge: (levant un peu la voix) Non, ce ne sont pas des preuves, vous avez raison… en langage judiciaire, cela s’appelle des présomptions…et il n’y a que cela dans ce dossier, des présomptions.... trop justement, beaucoup trop... (Un temps) On peut être condamné sur des présomptions... Et cela aussi à un nom : Cela s’appelle : « l’intime conviction des jurés »… (Un temps) Excusez-moi, je me suis énervé. Je ne sais plus à quand remonte ma dernière nuit de vrai sommeil... Toutes les heures, je me relève pour vérifier tel ou tel point du dossier... (Il sourit) cela me rappelle mes révisions d'examen à l'école de la magistrature....

 

Elle sourit aussi.

 

Marie (doucement): Et vous croyez que je dors mieux que vous, en prison?

 

Le Juge (après un temps) Je suis stupide. Pardonnez-moi....

 

Marie (enchaînant): Qu’attendez-vous de moi exactement?

 

Le Juge: Une nuit...

 

Un temps.

 

Marie (en souriant) Oui, décidément, vous êtes stupide...

 

Le Juge: Je suis sérieux. J'ai besoin d'une nuit pour refaire avec vous toute l'histoire de ce …drame... Pour vous poser, de nouveau, toutes les questions qui vous ont déjà été posées. (Il se rapproche) Je suis certain, vous entendez, je suis certain que je vais retrouver l'élément qui me manque, le petit morceau de puzzle qui fera que je prendrai ma décision en toute connaissance de cause, qui fera que je saurai si oui ou non, les charges, vous savez, ces fameux détails qui vous accusent, sont avérés

 

Silence

 

Marie: Et qu'est ce que je gagne si j'accepte? (Le Juge ne comprend pas. Elle précise). Oui, si j'accepte de vous donner une nuit, cela me rapporte quoi à moi?

 

Le Juge (songeur): Une chance, une chance de me convaincre

 

Marie: de mon innocence ?...

 

Le Juge : je vous l’ai dit : ce n’est pas mon rôle de dire si vous êtes innocente ou non… simplement mettre sur chaque plateau de la balance les plus et les moins, de faire la tare et ensuite de voir de quel coté penche l’aiguille

 

Silence.

 

Marie : Vous dites vous même que cette audition est illégale. Cela ne comptera pas dans la procédure.

 

Le Juge : Oui, c’est vrai : L’instruction est terminée, je vous l'ai dit. Je n'ai plus qu'à en rédiger la conclusion. (Un temps) Je vous demande de m’aider à rédiger cette conclusion. Demain matin, après avoir informé le procureur de son contenu, je vous convoquerai en présence de votre avocat et d’un greffier pour vous lire cette ordonnance

 

Elle réfléchit puis se décide.

 

Marie: D'accord. Je vais vous aider. Je vous préviens: vous perdez votre temps: Je suis innocente.

 

Long silence.

 

Le Juge : Bien je vais donc procéder à votre audition mais sans rien enregistrer. (Silence)   Ainsi, il n'y aura pas de procès verbal. Il ne restera aucune trace de ce que nous dirons. (Un temps) Si besoin était, je ferai convoquer pour demain à la première heure votre avocat et un greffier de permanence pour enregistrer les faits nouveaux mais cette fois ci dans le cadre normal d’un supplément de procédure. (Un temps) vous êtes d'accord?

 

Marie: Qu’entendez-vous par «faits nouveaux», Monsieur Le Juge? (un temps) Si j'avouais, c'est cela? N'y comptez pas: je suis innocente

 

Le Juge: Il faut m'en convaincre, m'en convaincre. (Un temps.). Je commence votre audition... (Il parle en lisant la première page de son dossier) vous vous appelez Marie Du Bois, en 2 mots (silence, il la regarde) Cela vous ennuie si je vous appelle « Marie »?

 

Marie: Et moi, comment dois je vous appeler? Par votre prénom également?

 

Le Juge: je n'aime pas mon prénom: il fait vieux (rapidement) Jules Édouard

 

Marie: (en souriant) Alors, je vous appellerai «Monsieur Le Juge». Vous pouvez m'appelez comme vous le souhaitez.

 

Le Juge : (souriant) Merci, Marie. (Il reprend sa lecture) Marie, Véronique Du BOIS née le 20 juillet 1990 au Plessis Les Champs dans le département de la Haute Marne...

 

La voix du juge devient de plus en plus lointaine.

La lumière du plateau décline. Noir

 

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Le Blog De Lastirokoi

  • : LASTIROKOI SORT DE SA RESERVE
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  • : Retranché dans ses fôrets et sous son tipi ou il y a l'ADSL (ben oui ça t'étonne?), un indien qui ne comprend plus grand chose au monde civilisé... Il réagit à chaud ou à froid et vous emmene dans son monde de textes, de poêsies et de photos. N'hésitez pas à réagir vous aussi... il faudrait plein de petits indiens qui diraient "merde"aux cons et bravo aux autres... (je te raconte pas le boulot, il y a tellement de cons). bonne visite Last Irokoi
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